Le festival Les Musicales de la Route Cézanne aime se lover dans les paysages aixois. Le concert d’ouverture conduisait le public à une marche sur les flancs de la colline du Domaine Saint-Joseph jusqu’à la Chapelle qui prête souvent ses murs aux expositions concoctées par l’Atelier François Aubrun (du nom du peintre qui résida dans cette ancienne retraite jésuite, et qui ,d’après Frédéric Pajak « représentait la nature, non pas ce qui apparaît sous ses yeux- le ciel, l’eau, la montagne -, mais ce qui la constitue : la lumière et c’est tout »).

Virtuoses élans

C’est dans la tiédeur du soir que les deux pianos joués par les excellents pianistes que sont Josquin Otal et Christophe Bukudjian, fondateur et directeur artistique du festival, s’attachaient à la Suite n° 2 pour deux pianos de Rachmaninov. Cette pièce est l’histoire d’une renaissance: l’échec de sa première Symphonie (sans doute due au lamentable état d’ébriété du chef à sa création et au peu de préparation de l’orchestre et surtout à la critique de César Cui, la comparant aux sept plaies d’Égypte!) avait plongé le compositeur dans une période de dépression de trois ans dont il sortit grâce à un hypnothérapeute, musicien amateur qui lui rendit confiance en ses capacités . S’ensuivit une véritable « effervescence créatrice » qui débuta par la composition de son Deuxième Concerto et cette seconde Suite pour deux pianos dans laquelle Rachmaninov recommence à oser, s’emporter, explorer les possibilités de l’instrument et les pousser à leurs limites.

L’introduction, Alla Marcia est un clin d’œil à la promenade demandée aux spectateurs pour arriver au lieu du concert, avec sans doute plus d’allant que les pas engourdis par la chaleur de l’été. La Valse (presto) embarque l’auditoire dans ses tournoiements qui parfois s’alanguissent en une mélodie romantique, puis s’emballent à nouveau suivant le vol d’un papillon de nuit ou d’une pipistrelle tandis que les cigales poursuivent indépendamment leur propre rythme. La Romance y dessine ses rêveries empreintes de fantaisie et de lyrisme avant la folie de la Tarentelle, cette danse italienne qui, portée à la frénésie était censée guérir la morsure de la tarentule, exercice de virtuosité pure dans lequel les deux pianistes semblent se mesurer jusqu’à ne plus être distincts.

Suivait le « poème chorégraphique » transposé pour deux pianos qu’est la Valse de Ravel qui notait en argument en tête de partition: « Des nuées tourbillonnantes laissent entrevoir par éclaircies, des couple de valseurs. Elles se dissipent peu à peu: on distingue une immense salle peuplée d’une foule tournoyante. La scène s’éclaire progressivement. La lumière des lustre éclate au fortissimo. Une Cour impériale, vers 1855 ». Toutes les couleurs de l’orchestre se condensent là, dans une approche impressionniste et colorée. Les deux pianistes paraissaient d’amuser de ce tour de force pianistique avec ses tensions et ses contrastes qui mènent à une apothéose brillante, vertige final dans lequel certains on vu la fin d’une époque.

Les Musicales de la Route Cézanne © Emeric Mathiou

Josquin Otal & Christophe Bukudjian / Domaine Saint-Joseph © Emeric Mathiou

L’éblouissement se poursuivait avec la transcription pour deux pianos du monument qu’est Le Sacre du Printemps que Stravinsky composa pour les Ballets russes de Diaghilev. L’orchestre se trouve condensé dans les deux claviers qui sont tout à la fois cordes, bois, cuivres, percussions, dans les fulgurances d’une partition que son compositeur voulait iconoclaste et provocante. Les deux blocs sonores que sont L’Adoration de la terre et Le Sacrifice distillent leurs images houleuses en une rythmique parfois infernale. S’il y eut scandale lors de la création, c’est surtout la chorégraphie qui fut en cause; Nijinski bousculait tout les codes de la danse classique avec ses « pieds en dedans », ses mains « crochues », ses bras comme étirés en des directions improbables, ses postures ployant le corps, ses tournoiements et ses sauts frénétiques, ses dislocations et ses contorsions. Josquin Otal et Christophe Bukudjian offrent une version passionnée et incandescente qui transporta le public. L’ovation enthousiaste de ce dernier permit d’écouter encore les deux artistes complices dans deux oeuvres, l’une de Rachmaninov en clin d’oeil au programme de la soirée, l’autre le sublime Jardin féérique extrait des Contes de ma Mère L’Oye de Ravel… Douceurs…

Sur les traces de George Sand

Dans l’écrin de la cour intérieure du Musée Granet, le Trio George Sand, (Virginie Buscali (violon), Diana Ligeti (violoncelle) et Anne-Lise Gastaldi (piano)), conviait leur auditoire à mêler oeuvres picturales et musicales correspondant à l’effervescence artistique du XIXème siècle, rappelant combien George Sand a été marquée par sa découverte l’Italie où elle s’est rendue deux fois, l’une en 1834 à Venise et la seconde à Rome en 1855. Tissant des correspondances avec les tableaux des collections du musée, les trois artistes proposaient un voyage débutant par la vallée d’Obermann de Liszt, pièce inspirée par le roman de Sénancour. Il s’agit d’une musique « littéraire », sourit la pianiste qui fit le cicérone tout au long du concert, laissant le soin de la présentation du bis à la violoncelliste, car de Haydn qui vécut en « Transylvanie » région rattachée alors à la Hongrie et désormais faisant partie de la Roumanie d’ où Diana Ligeti est originaire!
On est séduit par la finesse du jeu des trois interprètes, leur capacité à rendre les nuances, à entrer dans les divers registres, à transmettre les émotions et les couleurs. La sixième pièce de la Première année de pèlerinage, s’inspire aussi des vers de Lord Byron, explorant le sentiment de la nature dans des paysages grandioses où l’on entend un chant de berger dans une atmosphère toute virgilienne. Liszt disait de cette œuvre: « À mesure que la musique instrumentale progresse, se développe, se dégage des premières entraves, elle tend à s’empreindre de cette idéalité qui a marqué la perfection des arts plastiques, à devenir non plus une simple combinaison de sons, mais un langage poétique plus apte peut-être que la poésie elle-même à exprimer tout ce qui, en nous, franchit les horizons accoutumés, tout ce qui échappe à l’analyse, tout ce qui s’attache à des profondeurs inaccessibles, désirs impérissables, pressentiments infinis ».
Trio George Sand © X-D.R.

Trio George Sand © X-D.R.

En regard du tableau Jupiter et Thétis de Jean-Auguste-Dominique Ingres (à la villa Médicis à Rome), se déployait le Trio pour piano, violon et violoncelle de Fanny Mendelssohn. (Enfin une œuvre qui n’était pas publiée sous le nom de son frère!). Entrelacements délicats, fougue, vivacité, rêveries, la puissance évocatrice de l’œuvre est délicatement exposée par les trois instruments qui s’emparent ensuit avec humour d’une transcription de la Danse macabre de Saint-Saëns, « en regard avec Vieillard méditant s’un tête de mort de François Marius Granet »! Le sujet, certes, peu joyeux par nature, devient un feu d’artifice que le chant du coq lancé par la pianiste à toute voix interrompt. Un régal d’humour et de vivacité!

Concerts donnés le 22 juillet au domaine Saint-Joseph et le 24 juillet 2026 au Musée Granet dans le cadre des Musicales de la Route Cézanne.