Le retour annuel du prince du piano qu’est Nicolaï Lugansky à La Roque d’Anthéron apporte chaque fois la découverte de nouvelles facettes de son immense talent. Peu importe le programme, tout ce qui passe par ses doigts devient objet de beauté, de fusion avec le monde. Avec lui, la musique est évidence.

Dès les premières notes, l’auditoire est embarqué, il se laissera conduire où l’artiste voudra, porté par la grâce ailée de ce temps de récital en apesanteur.

Une respiration universelle

Certes, les trois Impromptus de Chopin (le quatrième, la célèbre Fantaisie-Impromptu 66 opus posthume ne faisant pas partie du programme du 29 juillet) ne sont pas classé dans les Himalayas du piano, mais leur apparente simplicité qui est la source de leur charme dissimule de subtils raffinements.

La spontanéité de l’improvisation semble en être la clé. L’instant magnifié se ploie aux arabesques de l’Impromptu n° 1 en la bémol majeur, aérien malgré certains passages faussement graves. L’Impromptu n° 2 en fa dièse majeur brouille les codes, tient tout autant de la ballade, du nocturne, de la fantaisie, se peuple de rumeurs souterraines coulées dans le frémissement des ondes. l’expressivité de l’Impromptu n° 3 en sol bémol majeur cultive un subtil art de la joie.

Nicolaï Lugansky / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Rire et pleurer

Schumann avait deux « amis imaginaires », Florestan, l’ardent, le fougueux et Eusebius, le rêveur, le réfléchi. Ces voix opposées se retrouvent dans sa Grande Humoresque en si bémol majeur.

Nous sommes dans la Vienne des années 1838-1839, le musicien n’a pas encore trente ans, il souhaite épouser Clara Wieck qu’il a connue enfant (elle a neuf ans d moins que lui) lorsqu’il prenait des leçons auprès de son père. Mais ce dernier, considérant que ce prétendant n’a pas de revenus suffisamment stables et qu’il nuirait à la carrière déjà flamboyante de sa fille, refuse catégoriquement ce mariage. Schumann jette sur ses partitions ses humeurs aux flux changeants, réparties en cinq mouvements dont les liaisons sont invisibles. Il donne à l’ensemble le titre d’Humoresque. Selon lui, l’humour est « une façon d’envisager les émotions avec un détachement ironique ». Aussi, toutes les remuements de l’âme sont passés à la moulinette d’une distanciation qui modifie les perspectives.

Nicolaï Lugansky / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Heureux dans cette écriture, le musicien écrivait à Clara : « je suis resté assis à mon piano toute cette semaine, composant, écrivant, riant et pleurant tout à la fois, tu trouveras tout cela joliment dépeint dans mon opus 20, la grande Humoresque qui est déjà sous presse ». Nicolaï Lugansky adapte son jeu lumineux à ce monument du piano, élégance sobre, raffinement des nuances, justesse idéale des équilibres…

L’art des commencements

À l’origine, le « prélude », comme son nom l’indique, précède l’interprétation des œuvres. Il est intimement lié au test et à l’accord de l’instrument: il permet au musicien de vérifier par une improvisation d’évaluer les capacités de son instrument, et de vérifier son accord. François Couperin expliquait dans son Art de toucher le clavecin: « non seulement les préludes annoncent agréablement le ton des pièces qu’on va jouer, mais ils servent à dénouer les doigts et souvent à éprouver des claviers sur lesquels on ne s’est point encore exercé. »

Le cycle des 24 Préludes de Chopin est un sommet du genre: ces pièces, dont la plus courte dure une trentaine de secondes et la plus longue un peu plus de cinq minutes, sont chacune de véritables tableautins où se dessinent des scènes brèves, des états d’âme, des émotions… Le pianiste Alfred Cortot s’est même amusé à leur donner des titres, « Attente fiévreuse de l’aimée »,  « Elle m’a dit: je t’aime », « Le mal du pays », « Des souvenirs délicieux flottent comme un parfum à travers la mémoire », « Chevauchée dans la nuit », ou encore « Du sang, de la volupté, de la mort » (pour le vingt-quatrième prélude!). Ce dernier titre peut être vu comme une référence aux conditions climatiques désastreuses de Majorque où Chopin résida lors de la fin de la composition de ce cycle. George Sand les évoque dans Histoire de ma vie: « il fait ici des pluies dont on n’a pas idée ailleurs; c’est un déluge effroyable! ». Chopin lui-même avouait l’inconfort de leur vie à cette époque dans le monastère de Valldemossa: « ma cellule a la forme d’un grand cercueil. On peut hurler… toujours le silence ».

Nicolaï Lugansky / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Liszt fut séduit par l’œuvre: « Les Préludes de Chopin sont des compositions d’un ordre tout à fait à part. Ce ne sont pas seulement, ainsi que le titre pourrait le faire penser, des morceaux destinés à être joués en guise d’introduction à d’autres morceaux, ce sont des préludes poétiques, analogues à ceux d’un grand poète contemporain, qui bercent l’âme en songes dorés, et l’élèvent jusqu’aux régions idéales. Admirables par leur diversité, le travail et le savoir qui s’y trouvent ne sont appréciables qu’en un scrupuleux examen. Tout y semble de premier jet, d’élan, de soudaine venue. Ils ont la libre et grande allure qui caractérise les oeuvres de génie ».
En subtil poète du piano, Nicolaï Lugansky fait sourdre de son instrument le vaste éventail de ces miniatures, rend les contrastes avec finesse, laisse percevoir des échos, nous donne à entrer dans le jeu des analogies et des thèmes qui se répondent. Légèreté et profondeur, joie et désespoir, accalmies et tempêtes, rêverie et méditation se succèdent. Sublimes élans!
En bis, généreux, cet immense pianiste offrait la Romance sans parole en fa dièse mineur de Mendelssohn, le fameux quatrième Impromptu (Fantaisie -Impromptu) et, clin d’œil à la postérité de l’œuvre de Chopin, le Prélude opus 32 en sol dièse mineur de Rachmaninov.

Concert donné le 29 juillet 2026 au Parc de Florans dans le cadre du Festival de piano de La Roque d’Anthéron

Photographies © Franck Denis / Festival de La Roque d’Anthéron