Un public resserré à l’ombre et la magie peut opérer sous la conque en fin d’après-midi avec David Kadouch particulièrement fin et émouvant !

« J’ai un secret: quand je lis un livre, je commence souvent par dernière page car j’aime bien savoir à quelle couleur, à quelle direction m’attendre ». David Kadouch, à peine entré en scène, a pris le micro afin de s’adresser au public. Le dernier morceau du programme, Vers la flamme de Scriabine donne le ton: « pour arriver au feu et au renouveau qu’il implique, on passera par les éléments qui s’opposent à lui, l’eau, la forêt terrienne… »

Ondes mouvantes

Extrait des Préludes, La fille aux cheveux de lin que Debussy composa en s’inspirant de la Chanson écossaise des Poèmes antiques de Leconte de Lisle, égrenait d’abord sa mélodie, toute de clarté. « Sur la luzerne en fleur assise, / Qui chante dès le frais matin? / C’est la fille aux cheveux de lin, / La belle aux lèvres de cerise. / L’amour, au clair soleil d’été, / Avec l’alouette a chanté. »

Le calme et la douceur dissimulent un esprit mutin, et prend un tour de danse légère. Le pianiste ne cherche pas à asséner les éblouissements, mais laisse parler le piano avec une grande finesse.
La même délicatesse accompagnait les méandres de la Mélisande de Mel Bonis. « Elle s’appelait Mélanie Bonis, et signait Mel, plus « masculin », pour être publiée et prise au sérieux ».
Il y a quelque chose de Reflets dans l’eau de Debussy dans l’expressivité mélancolique de l’œuvre et ce mouvement ondoyant trouve une conclusion naturelle dans le lyrisme de la Romance sans paroles n° 3 de Fauré, puis le tableautin élégant tissé par la Barcarolle n° 1 en la mineur de Rita Strohl dont si peu de pièces ont été éditées alors qu’elle était reconnue par ses pairs masculins comme Saint-Saëns, Vincent d’Indy ou Fauré.

David Kadouch / Festival de piano de La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

L’invention subtile et foisonnante de Lili Boulanger déploie sa verve dans Cortège, tandis que les cascades éblouies des Jeux d’eau de Ravel se multiplient, virtuoses en reflets changeants. David Kadouch évoque à leur propos l’épigraphe de la partition empruntée au poète Henri de Régnier. : « Dieu fluvial, riant de l’eau qui le chatouille ».

Des arbres échos des âmes

Sont rapprochés ensuite les Schumann: le Scherzo n° 2 de Clara Schumann, brillant, puissamment structuré, précède l’évocation de la forêt par Robert Schumann grâce à trois extraits de Waldszenen et la représentation fantasmée des bois et des animaux parfois fantastiques qui la peuplent, comme son étrange « oiseau prophète ». « Parler de la forêt pour parler de soi », sourit David Kadouch, « il s’agit d’un adieu de gratitude »… La virtuosité de l’interprète est encore sollicitée par la somptueuse partition de Liszt, Réminiscences de Lucia de Lammermoor, sous-titrée, « fantaisie dramatique pour le piano ». L’ampleur de la fresque est irriguée de longues respirations, de mouvements souterrains, d’éclats sublimes dans le passage transcrivant le sextuor de l’opéra de Donizetti, « six personnages pour mes deux petites mains! » s’exclame l’artiste.

Transcrire : une évocation personnelle

Passant au XXème siècle, le pianiste émeut par l’Hommage à Édith Piaf composé par Poulenc qui appréciait beaucoup la chanteuse: la musique populaire et la musique savante fusionnent ici, se moquant des catégories et portant la simplicité à un degré de raffinement d’une exquise élégance, conjuguant les qualités « du moine et du voyou ». Autre lettre d’adieu, celle de la Mélancolie de Poulenc bouleverse par ce qu’elle dévoile de l’intime, grave et poignante.

S’attachant avec délices aux transcriptions, le pianiste interprétait celles de Tchaïkovski par Earl Wild, Le Lac des Cygnes-Pas de quatre et la Valse des Fleurs (paraphrase de Percy Grainger). Les doigts dansent sur le clavier, l’arpentent plus vifs que les chaussons des danseuses, démonstration amusée avant le dernier acte, Vers la flamme de Scriabine. L’idéal de l’œuvre musicale comme un art total prôné par ce dernier  est exprimé ici avec brio. La fragilité des premiers accords traduisant l’élévation de la lumière depuis les profondeurs des ombres se transmue au fil des rythmes divers pour atteindre une tension dramatique où trémolos et fanfares se multiplient jusqu’au fulgurant incendie « orchestral ».

David Kadouch / Festival de piano de La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

L’art de David Kadouch atteint ici une forme de plénitude et une profondeur d’expression nouvelle qui rendent ce pianiste encore plus attachant.
À ces tourbillons répondait en bis le Menuet en sol mineur opus 72 de Haendel dans sa transcription de Wilhelm Kempff. Enivrants tournoiements….

Concert donné le 5 août au Parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d ‘Anthéron

Photographies de l’article © Franck Denis