La Petite Sirène devient un opéra dans la partition de Régis Campo. L’ensemble Télémaque dirigé par Raoul Lay se love dans les décors de Christophe Ouvrard et la mise en scène toute d’intelligente délicatesse de Bérénice Collet. 

Oui, les contes nous font grandir. Chaque génération y trouve ses propres réponses, ses propres échos. La Petite Sirène d’Andersen n’échappe pas à la règle : dans sa version première, est mise en évidence une aspiration mystique de la quête d’une âme et du salut éternel (les sirènes n’ont pas d’âme et la seule manière d’en obtenir une c’est de susciter l’amour inconditionnel d’un être humain). Ce conte suit le schéma traditionnel mettant en place les obstacles, les difficultés du personnage principal et une fin qui l’amène à un degré supérieur (la Petite Sirène, après son sacrifice, fait partie des Filles de l’air et au bout de trois-cents ans gagnera une âme). 
Raoul Lay sourit en coulisses : « enfin, on dit aussi que la Petite Sirène serait une image d’Andersen lui-même et symboliserait l’une de ses amours impossibles. » 

Peu importe, le conte nous parle et nous permet de comprendre de nous-mêmes ce que nous n’arrivons pas à exprimer ou à réaliser dans la « vraie vie ». Le conte montre à l’enfant le chemin à suivre sans passer par le rationnel et c’est sans doute pour cela qu’il ne cesse de nous émerveiller.
Régis Campo, compositeur qui a été sur les mêmes bancs d’école que le chef d’orchestre de Télémaque, choisit d’enchâsser les récits. Une jeune fille d’aujourd’hui a décidé de commettre l’irréparable en suivant un amoureux qui l’a convaincue de tout abandonner, reniant sa famille ses amies et détruisant jusqu’à ses papiers d’identité. On la voit communiquer par SMS avec sa meilleure amie et lui signifier son départ.

La Petite Sirène/ Régis Campo @ D. Jaussein

Dans son sommeil, le conte surgit grâce à la superbe mise en scène de Bérénice Collet et des créations vidéo de Christophe Waksmann. La grande armoire de la chambre (ce meuble est un élément clé de tant de contes !)  s’efface dans une atmosphère bleutée, soulignée par les effets de lumières d’Alexandre Ursini. Les vagues de l’océan l’absorbent et ses portes s’ouvrent sur le palais du roi des mers, l’antre de la sorcière, ou le château du prince.

Le conte est cruel : la Petite Sirène s’entête au point d’en mourir dans sa dévotion au mirage de la perfection du monde des humains et de celle du prince, abandonne sa voix et toute possibilité de retour chez elle en renonçant à sa queue de poisson pour deux jambes. Se renier, renoncer à tout ce qui nous constitue, ne peut être gage d’amour ou de bonheur. Au petit matin, la jeune fille se réveille et décide de rester : la leçon du conte a été comprise…

Bérénice Collet explique le déplacement du point de vue de l’histoire : « je ne souhaitais pas transformer le conte ni le dénaturer, mais il était important de lui trouver un ancrage contemporain et, en soulignant sa terrible cruauté, encore fois exercée sur un personnage féminin, amener les jeunes filles d’aujourd’hui à réfléchir sur ce qui les constitue et leur donner des arguments pour refuser de renier leur être pour être acceptée par les autres ».

Poésie des profondeurs

La musique de Régis Campo souligne par son infinie nostalgie, ses descentes chromatiques même lorsque le personnage principal doit s’élever, insistant par là sur le caractère inacceptable de ce qu’elle entreprend, se mutilant pour suivre la chimère de ses désirs.

Les six instruments, installés sur scène, sont intégrés à la scénographie de Christophe Ouvrard qui signe aussi des costumes féériques.
Les flûtes (en sol et piccolo) de Charlotte Campana, la clarinette et basse de Linda Amrani, le clavier électronique de Hubert Reynouard, les percussions de Christian Bini, le violon de Yann Le Roux-Sèdes et le violoncelle de Jean-Florent Gabriel savent rendre avec finesse les mouvements ondoyants des âmes et des eaux sous la direction précise et intelligente de Raoul Lay.

Les mélodies se croisent en un climat dont l’esthétique se joue des codes, poétique espiègle où se dessine un certain sentiment de malaise, ambigüité subtile entre les affres des profondeurs, les aspirations à la lumière et une dérision cocasse des élans romantiques. Le prince (Étienne de Bénazé) est magnifiquement ridicule dans ses accoutrements et ses propos : si après le naufrage, il pouvait faire illusion grâce à une émouvante fragilité, il s’avère plus attiré par la profusion des nourritures que par la jolie jeune muette aux « yeux qui parlent ».

La dichotomie entre l’être rêvé et la réalité saute aux yeux et rend d’autant plus tragique l’attitude de la Petite Sirène qui a sacrifié ce qu’elle est pour accéder au mariage avec un humain.
La sorcière lui a fait miroiter l’apparence comme essentielle, autre leurre dans lequel tombent tant de personnes !
Ne suffiront pas les mises en garde des deux mezzos, la sœur (Elsa Roux Chamoux), consciente des dangers, ou de la grand-mère (Marion Vergez-Pascal qui campe aussi le personnage de la sorcière avec des glissandi ironiques et des vibrations de contralto).

Le lyrisme des voix amies, décliné par une partition lancinante emplie d’une douceur désespérée, se mêle aux enthousiasmes clairs de la Petite Sirène (Charlotte Bozzi). Cette dernière sera bouleversante dans son refus de tuer le prince, « je ne peux pas » et son air final, « le soleil », se sacrifiant une seconde fois par amour.
Tous les publics sont touchés par la poésie et la délicate mise en abîme du récit.

Concert vu le 24 avril 2026 au GTP, Aix-en-Provence

Nota bene : Rareté de la conception de cet opéra : il fait partie d’une initiative de la Région Sud (depuis 2018), unissant quatre opéras (Marseille, Toulon, Avignon, Nice) autour de nouvelles productions lyriques afin de co-produire, via l’agence de la Région Sud, Arsud, des spectacles de qualité.