Le festival Hispanorama, porté par l’infatigable dynamisme de l’association Agissez dans votre ville, et l’équipe du cinéma CinéAzur de la Croisée des Arts, signait cette année sa quatorzième édition. 

Loin d’être un simple assemblage de projections filmiques, ce festival s’attache à proposer une palette large de la culture Sud-Américaine, proposant concert, exposition, conférence autour d’un livre, travail en direction des scolaires principalement avec les élèves du lycée Maurice-Janetti qui produisent les teasers et présentations des œuvres présentées.  (En cela ils sont soutenus par leurs professeurs qui assurent, entre autres missions, un grand nombre de traductions lors des rencontres avec les équipes des films).

Livre, expos et musique

Un livre fondateur se voit explicité dans son histoire par l’universitaire Dante Barrientos Tecún, le Popol Vuh, « Livre du Conseil », ouvrage sacré du peuple maya Quiché, originaire du Guatemala.
Inclus vers 1715 par le dominicain, frère Francisco Ximénez, dans son recueil Histoire de la Province de Santo Vicente de Chiapa y Guatemala, cet ouvrage semble être la transcription et la traduction effectuée par le religieux à partir du texte original dû vraisemblablement à un indigène maya du XVIème siècle. Excellent grammairien, Francisco Ximénez, né à Séville en 1666, apprit la langue Quiché et le Kaqchikel à son arrivée au Guatemala en 1687. C’est grâce à son travail que les mythes et légendes du peuple Quiché sont arrivées jusqu’à nous.
Création. Le Popol Vuh vu par Diego Rivera. 1931 (image) © X-DR

Création. Le Popol Vuh vu par Diego Rivera. 1931 (image) © X-DR

Paradoxe de la colonisation et du prosélytisme religieux, c’est par ce dominicain qu’ont été préservés les histoires contant l’origine du monde et des phénomènes naturels selon les Mayas ! D’où le titre de la conférence : « Les Mayas et le Popol Vuh. Une relecture contemporaine au travers de l’humour et l’écocritique ». Il faut dire que les animaux occupent une grande place dans ces légendes
La musique n’était pas oubliée, grâce au concert de Mandy Lerouge, Del Cerro, une plongée personnelle et poétique dans l’univers d’Atahualpa Yupanqui et de celle qui signa toute sa vie d’un nom d’homme (Pablo del Cerro) les compositions que son époux interpréta avec tant de talent ! (lire ici )
La création plastique occupe toujours une grande place lors d’Hispanorama : les murs de la Croisée des Arts vibrent cette année des couleurs des tableaux des Mayas du Guatemala, « les artistes contemporains du lac Atitlán » proposés par Lidia D’Espinosa qui puise dans les tableaux de sa collection afin de livrer un aperçu de l’art des jeunes artistes de cette région du monde.
Hispanorama/ tableau d'Angelina Quic © MC

Hispanorama/ tableau d’Angelina Quic © MC

Leur travail précis sur les couleurs, les compositions, les matières, les effets d’épaisseur, séduit par sa richesse et sa variété. On sourit à l’humour d’Antonio Vásquez, « Point de vue de la fourmi », on est ému par le travail des Tejedores (Tisserandes) d’Angelina Quic, et particulièrement touché par l’orchestration quasi cubiste et puissante des toiles de Joselyn Cholotio.

Des films entre documentaire et fiction

La force du festival réside aussi bien sûr dans sa programmation filmique qui sait aborder par le biais d’œuvres peu ou pas données en Europe la complexité de la réalité de l’Amérique Latine. Les faits de société, les itinéraires particuliers, les fresques historiques, les constats des horreurs perpétrées par les diverses dictatures qui ont ensanglanté ce continent, les paysages, les traditions, leur rencontre avec une modernité qui n’est pas toujours positive pour les habitants, tout est passé au crible, avec poésie, humour, tendresse, colère.
Prix des Distributeurs-trices et Exploitant-es européen-nes 2025, le somptueux film d’Alvaro Olmos Torrico, La Hija Cóndor, évoque le métier des sages-femmes Quetchua, doulas dont le chant accompagne et soulage les femmes enceintes. La jeune Clara, adoptée par Ana, sage-femme expérimentée, a le don de ce chant. Tout la pousse à prendre le relais de sa mère adoptive au sein de la communauté des Andes, en Bolivie, dans laquelle elles vivent.
Mais le cadeau d’une radio, une dispute avec sa mère, les promesses d’une amie, vont décider la jeune fille à quitter son village pour aller à la ville où un destin de chanteuse lui est promis. Les pertes d’animaux et de cultures s’abattent alors sur la communauté villageoise et apparaissent comme un châtiment lié à ce départ. Ana part à sa recherche.
La beauté souveraine des paysages saisis dans des plans qui s’attardent sur les reliefs majestueux, les effets de couleurs, de perspectives, d’ombres, subjugue. La fin est certes, attendue et suit le schéma du conte.
Derrière l’attrait trompeur de la ville, se dessine aussi la volonté étatique de se débarrasser des communautés qui vivent en autonomie, cherchant à remplacer les doulas par des services hospitaliers éloignés des montagnes, mais censés apporter davantage de sécurité aux parturientes.
Se pose alors la question de la survie de certains modes de vie, d’occupation des territoires. Entre les vues grandioses des sommets et les habitations urbaines entassées et étriquées, faut-il imposer un choix ? Les images de Nicolas Wong Díaz sont éloquentes et caressent les silhouettes des personnages aux expressions superbement nuancées et justes, María Magdalena Sanizo, époustouflante dans son rôle d’aînée, sage-femme généreuse et perspicace, Marisol Vallejos Montaño, lumineuse, et Nelly Huayta, l’amie tentatrice.
C’est à une réalité tragique que se réfère le documentaire Identitad (2024) de Florencia Santucho et Rodrigo Vázquez Salessi (présente lors de la projection du film) qui narre ici l’histoire de son frère, Daniel Santucho Navajas qui, à 46 ans, a découvert sa véritable identité en 2023 après un test ADN réalisé grâce à l’association des Grands-Mères de la Place de Mai. De 1976 à 1983, l’Argentine a vécu sous la dictature qui a fait près de 30 000 « disparus » et fusillés et a enlevé aux parents « disparus » considérés comme dangereux au moins cinq cents bébés qui furent confiés à des familles proches de la junte, occultant ainsi par ce traitement de leur descendance les luttes menées par leurs parents. 
Comment trouver la vérité, la pressentir, mettre en œuvre des recherches…
Tout est posé dans ce documentaire qui ne se complaît pas dans le pathos, mais reprend les faits, s’appuie sur des images d’archives, donne une vision chaleureuse de la reconstruction d’un homme qui découvre sa famille biologique qui devient aussi sa famille de cœur. L’intime ici est indissociable du politique et de l’Histoire.
Sont filmés les lieux où étaient enfermées les femmes enceintes, ceux où elles accouchaient (sordides cuisines) avant d’être exécutées et leurs enfants donnés. Lors de la discussion, il apparaît que plus de trois-cents enfants n’ont pas encore été retrouvés. Certains ont même été envoyés en Europe, les états falsifiant les livrets de famille… 
Les exactions de la dictature restent toujours d’actualité. Le film est une forme de réponse au négationnisme actuel entretenu par la présidence de Javier Milei qui minimise le nombre de disparus et nie les enlèvements des bébés au point de suspendre les subventions qui soutenaient jusque là l’association des Grands-Mères de la Place de Mai et la Banque Nationale des Données Génétiques (adoptée en mai 1987). La sidération perdure et l’oubli en est criminel.

Hispanorama 2026 a eu lieu du 4 au 10 avril 2026 à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume.

La Hija Cóndor / Alvaro Olmos Torrico © capture d'écran

La Hija Cóndor / Alvaro Olmos Torrico © capture d’écran