En ouverture pianistique, le Festival international de piano de La Roque d’Anthéron se livrait à une escapade aixoise dans le patio du musée Granet avec un programme tout en finesse par Gaspard Dehaene et son nouvel opus Fauré en Héritage.
Le subtil pianiste invite l’auditoire à la reconstitution d’une époque dans la classe de composition au Conservatoire de Paris de Gabriel Fauré qui y exerça à partir de 1896 avant d’en devenir le directeur de 1905 à 1920. Gaspard Dehaene rend compte ici de cette époque foisonnante où de nombreux artistes inspirés par leur maître, Fauré, ont déployé, chacun avec sa personnalité, un talent éblouissant. Attention ! le terme n’attend pas la manifestation d’une virtuosité qui ne tourne qu’autour d’elle-même ! « Ô pianistes, pianistes, pianistes, quand consentirez-vous à réprimer votre implacable virtuosité !!! » s’exclamait en guise de mise en garde Gabriel Fauré dans une lettre adressée au pianiste Robert Lortat à propos de l’interprétation des Valses-Caprices.
Éloge d’une période historique, mais aussi de la grâce de la transmission, le programme s’orchestre en thèmes précisés par le musicien afin d’évoquer ce « grand laboratoire d’expériences musicales où tout était possible, avec des traits communs et de fortes singularités. » D’abord, une série de pièces peu ou pas du tout connues fait revivre « le parfum d’une époque » au cours de laquelle « Fauré voit passer beaucoup de talents dans sa classe », Florent Schmitt, Lili Boulanger, Mel Bonis (qui changea son prénom « Mélanie » en « Mel » pour contourner l’ostracisation des femmes du monde de la création artistique), Georges Enesco, Louis Aubert.
Gaspard Dehaene © X-D.R.
Cette première partie onirique se plaît aux demi-teintes, aux effleurements, à la fusion entre la douceur du soir et les rêveries du piano, hardiesse de la forme D’un vieux jardin verlainien de Lili Boulanger, délicatesse de En rêvant de Schmitt, tendresse de Au crépuscule de Mel Bonis… « Partie slave » du programme, la Pavane d’Enesco offre la « noblesse de sa danse lente et quasi sensuelle », tandis que les Lutins d’Aubert multiplient les trilles espiègles ourlant le conte d’une vivacité fantasque.
Il y a une sorte d’évidence dans le jeu de Gaspard Dehaene. Tout est traduit avec fluidité, le piano brosse des paysages intérieurs, nous narre l’intime avec élégance, fait ressortir les lignes qui architecturent les pièces, travail de sculpteur dans la Valse nonchalante de Saint-Saëns ouvrant des espaces entre pleins et déliés, ourlant les creux musicaux d’une indicible poésie. La main gauche, légère, n’écrase jamais les notes longues, la droite sait se faire narrative et aérienne. La délicatesse très articulée et mélodieuse de la Pavane pour une infante défunte de Ravel (il a 24 ans et étudie auprès de Fauré) conjugue la rigueur que l’on attribuait à la cour d’Espagne et la fantaisie de variations qui rappellent la réponse que Ravel formulait à propos du choix du titre : il n’avait fait que succomber au plaisir d’une belle assonance. La partition des Jeux d’eau de Ravel suivait dans la foulée, toute de trémolos, de glissandi, d’arpèges complexes, de passages chromatiques rapides. La virtuosité technique certes est bien présente, mais surtout on est séduit par l’arc-en-ciel du tableau mouvant et lumineux illustré par un vers d’Henri de Régnier extrait du poème Fête d’eau que le compositeur plaça en épigraphe de cette œuvre : « Dieu fluvial riant de l’eau qui le chatouille ».
Gaspard Dehaene © X-D.R.
Terminant la présentation des trois générations de pianistes (Saint-Saëns, professeur de Fauré, professeur de Ravel) par le maître autour duquel il a réuni les pièces de son récital, Gaspard Dehaene interprétait la merveilleuse Pavane opus 50 dans un style en épure d’une infinie sensibilité, puis son « aimable » Valse-caprice n° 1 dont les difficultés dépassent la simple et conventionnelle musique de salon.
Point d’orgue du concert, la Barcarolle en fa dièse majeur opus 60 de Chopin (« qui peut être considéré comme un compositeur français ») ramenait au thème de l’eau, clin d’œil à l’admiration que Ravel portait à cette œuvre, mais aussi à la puissance évocatrice de l’art : Chopin a beaucoup rêvé de Venise qu’il devait visiter aux côtés de George Sand, (leur séparation l’a empêché). Le rêve amoureux se glisse dans la ville fantasmée, poétiques scintillements…
Gaspard Dehaene © Valentine Chauvin
Généreux, le pianiste offrait deux bis : une version jazzée très convaincante de Besame mucho (composé par Consuelo Velázquez en 1941) dans la version de Petrucciani suivie de l’aria amoureux Quejas o la Maja y el Ruisenor (« Complainte ou la Belle et le rossignol ») composé par Granados pour son épouse, qui contient déjà le thème que retiendra la chanteuse mexicaine. (Si l’on remonte le temps, le thème est déjà présent dans le Concerto pour piano en la mineur de Robert Schumann ).
Douceur des enchantements des premiers soirs de l’été…
Récital donné le 18 juin 2026 au Musée Granet, Aix-en-Provence dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron
Le CD Fauré en héritage est sorti le 16 janvier sous le label Mirare


