La Flûte enchantée de Mozart a ouvert la 78ème édition du Festival d’Aix sans faire l’unanimité.
Il faut bien le reconnaitre, cette version de La Flûte enchantée laisse dubitatif malgré son propos intéressant et inventif. Sans vouloir user de la prétérition en abîme on ne dira donc pas que la profusion de vidéos a tendance à noyer le fil du récit, que les références à la Seconde Guerre Mondiale et à d’hypothétiques 30 glorieuses* semblent forcer le trait et contraindre l’Histoire à des rapprochements et des identifications un peu trop rapides et sans véritable fondement (les conditions historiques de l’époque de Mozart ne sont pas superposables à celles de la première moitié du XXème siècle), que concevoir les étapes d’une initiation mystique mettant en jeu les quatre éléments ayant pour résultat un idéal de l’uniformité pâle d’un pavillon de banlieue perdu dans une ville tentaculaire régie par un pouvoir sans doute bienveillant, mais totalitaire, ne fait pas rêver.
Bref, la dystopie se substitue à l’utopie heureuse. Le final du théâtre chanté mozartien (singspiel) censé louer l’union de la force, la beauté et la sagesse (Stärke, Schönheit, Weisheit) est remplacé par « l’avènement du règne de la classe moyenne qui voit l’Occident épouser un mode de vie anglo-saxon tout en se convertissant à une idéologie capitaliste puis ultralibérale » ainsi que l’explique Clément Cogitore. Et en cela on se met à comprendre mieux sa démarche qui dénonce les mythes d’une « croissance sans fin » et d’un « avenir radieux » entourant les êtres du XXIème siècle : « nous assistons aujourd’hui, dit encore le cinéaste et metteur en scène, à la mort de ces illusions. Nous apprenons à vivre dans leurs ruines ».
Allemagne année zéro de Rossellini prend ainsi toute sa place dans l’approche de l’œuvre : « en cherchant à oublier les massacres, l’Europe fabrique un nouvel ordre « idéal » d’où vont surgir de nouveaux monstres. (…) La Flûte enchantée contient en germe la plupart des contradictions de l’Occident ».
Clément Cogitore voit dans ce Singspiel « un requiem pour l’enfance ». Il suit Tamino et Pamina enfants, puis adolescents qui jouent, disent les passages parlés puis seront remplacés par les chanteurs qui jusque-là les avaient « doublés » dans les parties chantées. Les adieux à l’enfance au fil de l’initiation des jeunes gens est particulièrement bienvenue et touchante. On voit ici des êtres humains qui se construisent malgré (après, grâce aux, sur des) les ruines.
La magie quitte le monde. Subsiste celle des voix, celle de Pamina, merveilleuse Ying Fang, de Tamino, Mauro Peter, de la Reine de la Nuit, toujours fascinante Sabine Devieilhe, des ombres graves de Sarastro (Brindley Sherratt) que cette version a voulu aveugle, comme la justice, le destin, les rouages d’un système qui se déploie sans les êtres qui l’ont créé, de la fantaisie espiègle de Papageno, Sean Michael Plumb, que rejoint Emma Feteke, sa Papagena, couple apportant la seule réelle lumière humaine dans cet univers que la musique portée par la Cappella Mediterranea et le Chœur de Namur, dirigés avec finesse par Leonardo García-Alarcón, magnifie.
Privés d’applaudissements car le spectacle s’achève après minuit, les enfants nombreux de cette production salueront par l’entremise de vidéos préenregistrées.
Non consensuelle, cette adaptation de La Flûte enchantée a l’indéniable mérite de soulever les passions, donner lieu à de folles discussions et alimenter la réflexion de chacun sur ce qu’il attend de l’art.
Comme de nombreuses productions qui nous laissent perplexes au départ, cette Flûte enchantée est marquante à plus d’un titre et ne suscite en rien l’indifférence ! Rendez-vous dans quelques années afin de vérifier la place que cette version tiendra dans nos souvenirs!
La Flûte Enchantée est jouée au théâtre de l’Archevêché du 2 au 21 juillet 2026 dans le cadre du Festival d’Aix.
Photographies © Jean-Louis Fernandez
*L’appellation de la période de l’après-guerre (années 1945 à 1973) de Trente Glorieuses prête tout de même à caution, certes, il y eut la croissance économique, mais aussi la quasi-extinction du monde paysan au profit d’une industrialisation de masse de l’agriculture et modification des paysages dont nous payons le prix aujourd’hui, les guerres d’Indochine, du Vietnam, d’Algérie, la guerre froide…



