Avec ses différents espaces, le théâtre du Bois de l’Aune prend parfois des allures de terrain de jeu pour les artistes. Les travaux menés à l’étage ont dégagé un lieu qui tient de la friche avec ses piliers de soutènement et la géométrie froide de ses murs peints en blanc. Pas très théâtral pourrait-on penser ! Mais l’expérience du théâtre sait échapper aux conventions avec esprit. Carte blanche était donnée à Alain Béhar qui nous avait déjà séduits avec Les Vagabondes, La clairière du Grand n’importe quoi ou La Gigogne des tontines.
Face à ces textes amples, Clochette a raté sa vie tient une place à part. pas de flux continu d’un récit où tout s’enchevêtre en une poétique, implacable et dadaïste logique, mais une série de vignettes, de courtes saynètes qui pourraient sortir d’un album de Bretécher. Les dialogues minuscules s’arc-boutent sur les petites choses du quotidien, taille d’un appartement, réflexions sur le football, projets imaginaires, omelette à mettre sur le feu, remarques sur le vocabulaire…
La liste peut être infinie. Alain Béhar sourit à la fin de la représentation en clin d’œil à Patrick Ranchain, directeur du théâtre du Bois de l’Aune, (ils sont complices depuis le début!) : « je me suis tenu dans les limites des trente-huit minutes ! ». En fait, confiera-t-il plus tard, le spectacle aurait pu tout aussi bien durer deux heures : « il a fallu couper, choisir, adapter au lieu, au moment, au public ». Il sourit encore : « c’est plus léger que les pièces précédentes, mais on a besoin de bulles de fantaisie aujourd’hui ! ».
Cette fantaisie se dessine dans les noms des protagonistes qui sont peut-être compagnons de vie, êtres d’une rencontre arrangée, amis qui cherchent sans cesse à sonder l’autre, à s’éprouver à son contact…
Clochette a raté sa vie / Alain Béhar © X-D.R.
Elle s’appelle Clochette (géniale Cécile Saint-Paul) et sans vouloir tirer la métaphore du côté de Peter Pan, elle fait s’envoler les mots par ses questions et sa manière de les faire rebondir. Il répond au nom de Torpille (référence au surnom qu’un personnage de bar haut en couleurs attribuait à Alain Béhar, « mais ce n’est guère important, raconte ce dernier, le sobriquet m’a plu et je l’ai gardé ! »). Les deux comédiens habitent littéralement le « plateau », se concentrent sur côté cou ou jardin, viennent s’asseoir au milieu du public, déplacent une petite table, deux chaises, des légumes, poursuivant leurs échanges, tels deux joueurs aguerris.
Il y a quelque chose des dialogues de En attendant Godot de Beckett, leur manière d’arriver de nulle part et pourtant de nous ancrer immédiatement dans la familiarité d’une scène ordinaire de la vie de tous les jours.
La représentation débute ainsi :
« C’est vraiment petit, comme endroit, je dis.
Oui.
En même temps on ferait quoi dans plus grand ?
On aurait plus d’espace, simplement.
On en a eu déjà, on faisait quoi d’autre ?
Je ne sais pas, on bougeait un peu… il y avait de l’air entre les choses, des trucs inutiles…
Et ?
Rien, c’est vrai… Enfin, je ne suis pas sûre.
En tous cas, c’est petit.
Il doit manquer quelque chose.
C’est comme pour le foot.
Quel rapport ?
Les supporters qui se foutent sur la gueule en permanence… »
Clochette a raté sa vie/ Alain Béhar & Cécile Saint-Paul © Lise Agopian (BDL)
Le glissement d’un thème à un autre peut s’effectuer sur un jeu de mots, une analogie, une rupture franche signifiée par un jingle négligemment actionné par l’effleurement d’une touche sur l’un des deux ordinateurs portables qui se situent de part de d’autre de l’espace scénique, l’affichage d’un mot sur le mur de scène, « brinquebalant », « concupiscent » (…).
On se pose des questions sur l’argent à propos d’un emprunt à un ami qui pourrait être remboursé par celui fait à un autre ami mais qui ne pourra sans doute jamais rendre la somme due, ce qui permet de parler du thème de la dette : « Ça n’est pas seulement une question d’argent, enfin pas seulement celui que tu as ou celui de quelqu’un d’autre, que tu lui dois… ça n’existe pas vraiment. / Personne n’a cet argent au fond, celui de la dette je veux dire… Ça n’est pas si injuste, puisque personne ne l’a. / Mais si, justement… »
Les remuements du monde affleurent, épuisent leurs vagues contre la bulle de ces instants. On se pose de grandes questions : « « Liberté égalité fraternité », selon toi, c’est plutôt une utopie ou une chimère ? » mais on se demande aussi si l’oiseau entendu est une mésange, quelle sera la taille d’un chêne tricentenaire dans un an, on se plaint des pleurs des bébés et des arêtes des daurades. Les mots se grivoisent parfois, les corps se touchent.
Théâtre du Bois de l’Aune © X-D.R.
Une somptueuse omelette est promise : deux œufs se retrouvent cassés sur le sol… moment d’approbation extatique sur le résultat ! Il ne faut jamais oublier que l’on est au théâtre que l’illusion y est reine et que les mots donnent leur sens à ce qui nous entoure.
C’est toute la vie qui se retrouve là dans ses petitesses, ses drôleries, ses inconstances, ses engagements, ses inconséquences.
Que de tendresse dans ces échanges où tout signifie que malgré tout l’essentiel est l’être aimé au cœur des éléments décousus du sketch infini de la vie.
Les deux acteurs sont d’une ineffable justesse, vrais et profonds jusque dans l’insignifiance des choses. Pas si raté ce blues délicat d’un théâtre cousu main !
Clochette a raté sa vie de la Compagnie Quasi vu le 12 mai 2026 au théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence
De la notion de libre échange ou la fable du cochon-tire-lire
Troisième volet de la trilogie concoctée par Alain Béhar, initiée par Les Vagabondes et La clairière du Grand n’importe quoi, La gigogne des tontines reprend le système des poupées russes pour nous livrer en un génial raccourci l’histoire du monde et les principes de l’économie politique, le tout distribué avec une verve ravageuse, brillante, désopilante, caustique, nourrie de références à notre époque et aux « petites phrases » de ceux qui nous gouvernent. D’emblée, on est installés au cœur d’un catapultage temporel : le premier mot « avant », est immédiatement suivi de la préposition « après ». La contraction originelle est en place, le « gros « bang » initial » peut avoir lieu et toute sa suite, ses « périodes glaciaires sans écureuil », « ses mondes disparus » et le « on » « très poilu » qui un jour tombera de l’arbre. Nous nous délectons du parcours des hominidés, passage du nomadisme à la sédentarisation, Babel, Moyen Âge, Renaissance, fondations lointaines du capitalisme : « grandes cabanes » pour les riches au centre et « petites cabanes » pour les esclaves, les pauvres, les ouvriers, repoussées aux périphéries comme l’élevage des cochons (animaux identifiés à l’abondance) en raison des odeurs … Naissent alors les supports abstraits de la richesse, le prêt avec intérêts, « la sensation du progrès », les assurances (inénarrables trajets entre Cancale et Chamonix), les tontines enfin… Le tout file la métaphore du « cochon », image de la tirelire dont de multiples exemplaires attendent sagement de remplir leur rôle trônant sur une table (étymologiquement c’est aussi la banque qui compte parmi ses dérivés le saltimbanque, la boucle est bouclée !). Des photographies de « morceaux de cochon » sont disposées en fond de scène par le silencieux et énigmatique Valery Volf qui intervient parfois en brandissant des pancartes porteuses des mots-clés, ou désignés tels, ou offre un micro à Isabelle Catalan, tordante dans son incarnation parodique de femme fatale et décorative tandis qu’Alain Béhar, éternel faiseur de mondes, manipulateur luciférien des crédits et autres avatars de l’argent, mime, raconte, s’agace, s’emporte, devient lyrique, acerbe, réclame théâtralement l’intervention du souffleur, imperturbable et ironique Marie Vayssière (aussi à la mise en scène). L’ère contemporaine nous rattrape et c’est une panne d’électricité qui met fin au spectacle. Le théâtre dans sa mise en lumière des circonvolutions et sinuosités de notre monde prend ici tout son sens. Magistral !


