Lauréat d’une multitude de concours internationaux et considéré comme la nouvelle étoile montante des quatuors, le Leonkoro Quartet, fondé à Berlin en 2019, et qui emprunte son nom à l’Espéranto, (leonkoro signifiant « coeur de lion »), était l’invité de la 51ème édition du Festival de Quatuors du Luberon et en illustrait avec intelligence le thème, « la Musique, Parfum de la Nuit ».
Dès les premières notes des transcription des Fantaisies a 4 n° 6 et n° 10 pour quatre violes de gambe de Purcell, l’auditoire était saisi par la largeur des sonorités des instruments: violons de Giovanni Battista Guadagnini de Jonathan Schwarz et Emeri Kakiuchi, alto de Lorenzo Storioni de Mayu Konoe et violoncelle fait par Antonio et Hieronymus Amati à Crémone de Lukas Schwarz.
La jeunesse des interprètes se coulait dans ces deux pièces que le musicien de l’époque élisabéthaine composa à tout juste vingt ans. Il y résume les techniques qu’il a engrangées tout au long de son apprentissage. La virtuosité de l’écriture s’amuse à conjuguer les voix, à dessiner des formes contrapuntiques, à exercer son art dans l’éblouissement démonstratif d’un savoir-faire accumulé et scelle déjà la fin d’une époque en instillant un certain mystère qui accorde une réelle profondeur à ce qui ne pourrait être que grâce superficielle et rodomontade.
Le parfum de la Nuit
Le Quatuor en fa mineur, « À Fanny », souvent désigné par le nom « Requiem pour Fanny », de Félix Mendelssohn « est central pour le thème de notre festival », précise le programme de salle concocté par Thierry Salmona et Gauthier Coussement. Insistons de nouveau sur la qualité du petit fascicule qui présente les programmes de tous les concerts, livrant une courte analyse de chaque oeuvre et la conceptualisant dans la chronologie historique et culturelle de son temps, si bien que l’on apprend par exemple que le Quatuor À Fanny a été composé l’année de l’indépendance du Libéria, de la création de Macbeth de Verdi, de la parution de Jane Eyre des sœurs Brontë et de Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac et de l’anesthésie générale au chloroforme entre autres évènements marquants!
L’attaque vibrante peuplée de signes, les élans, les tumultes passionnés, les ombres, la tension puissante qui irrigue toute l’œuvre et tient l’auditeur en suspend, bouleversent.
Le violoncelle et sa profondeur ouvrent l’adagio, seul mouvement en majeur ourle la douleur d’un apaisement mélancolique et déchirant que vient achever l’allegro final tragique dans son retour au fa mineur, inéluctable course…
Fanny, la sœur, l’interprète, la compositrice souvent cachée derrière le nom de son frère, est morte le 17 mai 1847: « Adieu, n’oublie pas que tu es ma main droite et la prunelle de mes yeux, et que sans toi la musique ne peut en aucune façon couler », lui avait-elle écrit.
Felix compose après un été désespéré, la première audition en privé aura lieu de 5 octobre 1847. La création publique avec l’ami, l’incomparable violoniste Joseph Joachim sera donnée le 4 novembre 1848 à Leipzig, jour anniversaire de la mort de son compositeur. Le « nouvel Amadeus » est mort de chagrin, épuisé, le 4 novembre 1847. Il avait 38 ans.
Viens doucement dormir…
La seconde partie du concert avait été présentée en amont par le nouveau directeur artistique et président du Festival, le pianiste Geoffroy Couteau qui prend le relai d’Hélène Caron-Salmona qui a assuré avec talent seize belles années à ce poste.
On pourrait songer qu’il s’agit d’une gageure que de jouer le célébrissime Quatorzième Quatuor en ré mineur, La Jeune Fille et la Mort de Schubert pour un jeune quatuor. La première partie avait déjà levé les doutes, et les plus exigeants critiques ne purent que s’incliner devant l’interprétation magistrale qu’en donna le Quatuor Leonkoro!
Le tragique de l’œuvre, son lyrisme intime, émergeaient avec naturel du jeu précis et généreux des jeunes artistes. Seize cordes pour un orchestre, rarement le quatuor a fait la démonstration avec autant de pertinence qu’il est à la base de la formation orchestrale!
Les premiers accords tendus en attaques nettes se concluent par la douceur d’un phrasé fluide et élégant. Les contrastes entre la virtuosité des tempos rapides soutenus par une impeccable articulation et le fil mélodique aérien rendent la lecture et l ‘écoute fascinantes. Tout est ciselé sans lourdeur, le dialogue entre la Jeune fille qui lutte et la Mort qui paradoxalement n’est que douceur, s’inspire du poème de Matthias Claudius (sur lequel Schubert composa son lied Der Tod und Das Mädchen et qui est repris en variations dans le deuxième mouvement du quatuor): « La jeune fille : Va-t’en ! Ah ! va-t’en ! /Disparais, odieux squelette !/ Je suis encore jeune, va-t-en ! / Et ne me touche pas. / La Mort : Donne-moi la main, douce et belle créature ! / Je suis ton amie, tu n’as rien à craindre. / Laisse-toi faire ! N’aie pas peur / Viens doucement dormir dans mes bras ! ». Aucun pathos dans les mots chuchotés de l’Andante con moto, le mystère nimbe les angoisses, le refus de la mort dont la présence indigne et tout à la fois séduit.
La danse effrénée du dernier mouvement reprend le rythme de la tarentelle, échevelée et nourrie d’échos fantomatiques. L’exaltation se partage entre mouvements joueurs et instants lugubres. La jeunesse du compositeur lutte contre l’échéance fatale: Schubert sait qu’il est malade et la syphilis le tue lentement. En 1824 lorsqu’il écrit ce Quatuor, il ne lui reste que quatre ans à vivre. Il meurt à 31 ans. Est-ce pour cela que ce quatorzième quatuor est écrit en ré mineur, tonalité du Requiem de son aîné, Mozart?
Les jeunes artistes du quatuor Leonkoro tissent les motifs en une fresque sublime et nuancée, captivant le public du festival. En bis ils offriront un Haydn… la nuit peut enfin se poser sur l’abbaye de Silvacane, dont les voûtes conservent quelque chose de la magie qui vient d’opérer!
Concert donné le 25 août 2026 à l’abbaye de Silvacane dans le cadre du Festival des Quatuors du Luberon.
Photographies © Festival des Quatuors du Luberon 2026


