Pas de mère de Charlemagne, dit « aux grands pieds », chez cette Berthe qu’évoque Cathy Heiting dans le dernier spectacle qu’elle a concocté avec ses deux complices Maryline Ferrero au piano et Aurélie Aquilo à la batterie, mais, tout de même une volonté de régenter la vie de ceux et surtout de celles qui lui sont contemporains!
L’inclassable chanteuse qui sait si bien mêler jazz et classique s’adresse au public avec sa verve et son espièglerie coutumières. Le temps est doux, le domaine de la Camaïssette accueille l’auditoire avec ses plats et ses vins soigneusement mûris. Les histoires se croisent au fil du spectacle, les histoires d’amour qui se disent en « cinq minutes zéro trois », le portrait en filigrane de la mère de l’artiste et sur tout cela les extraits choisis du livre de Berthe Bernage, Convenances et bonnes manières, paru en 1948 et réédité en 1963, d’où le titre du concert: « La bonne éducation, Jazz et condition féminine de 1963 à nos jours, enfin je crois ».
Du féminisme et de la retenue!
« Le « Bernage », ce manuel de bonne éducation des femmes de la bourgeoisie, semblait déplacé entre les mains d’une femme de ménage, ma mère, mais il en était curieusement la bible ». Cathy Heiting sourit du paradoxe: l’ouvrage s’interroge sur la manière de faire le ménage lorsque l’on n’a pas de personnel adéquat chez soi, quelle tenue porter alors? Comment aller au marché si personne n’y va à votre place? Sobriété et élégance, toujours sont de mise. Le jeu des apparences est loi dans un univers où hiérarchie et pouvoir se parent d’atours feutrés et se font oublier par une irréprochable bienséance. L’harmonie sera maintenue grâce à ces formes qui gomment les aspérités et les préviennent. Après une introduction toute de douceur et pourtant narquois, « They can », Cathy lit l’article concernant le divorce dont chaque pause est conclue par les notes humoristiques du piano.
« Pour la première fois, explique après le concert Cathy Heiting j’ai entièrement consacré un spectacle à la condition féminine.
Je n’ai pas voulu en faire un manifeste agressif. Mais j’ai tenu à souligner d’où l’on vient, quelle était la condition féminine il n’y a pas si longtemps. Il y a tant de choses qui nous semblent intolérables aujourd’hui et qui le sont, et qui, il y a un peu plus de cinquante ans, étaient non seulement admises mais considérées comme normales ».
On voit les amoureux ou pas se fiancer, les jeunes filles devenir épouses et par là même, « maîtresses de maison »… et bientôt mères (un, deux, trois???). Les vacances arrivent, qui fréquenter? Faudra-t-il prolonger ces liens après les vacances? Ces dernières offrent le cadre de nouvelles rencontres qui parfois dissolvent les couples… Les épouses peuvent être quittées. Comment alors se tenir pour rester respectables? Quel est le temps du deuil lorsqu’un membre de la famille disparaît? « grand deuil, demi-deuil » se jaugent à la couleur des vêtements. ..
On rit beaucoup aux lectures, à l’étalage des préjugés, des obligations et de l’escroquerie des sentiments dans ce monde de convenances. Ici et là une musique de publicité s’échappe: on s’esclaffe à l’interprétation de Belle des champs ou du jingle « Porcelaine de Limoges »!
Mais aussi, mais surtout, de la musique!
De l’humour, un sourire un peu grinçant, des voltes qui savent échapper au trop sérieux, tout en le laissant affleurer, l’art de Cathy Heiting se traduit dans ses interprétations, sa manière d’aborder les standards du jazz ou de la pop, de broder sur un thème, d’improviser des modulations, des phrasés, des scats acrobatiques, de glisser les mots dans la volupté des notes bleues, les détacher, les lier, les assembler dans des architectures musicales où voix et instruments dialoguent. Tout est dit dans une intonation, une croche de trop, un accord subtilement décalé. La Fée Dragée de Tchaïkovski s’intercale entre deux morceaux de jazz… A Child is Born!
« Le TER 1976 en provenance d’Avignon entre en gare de… éloignez-vous de la bordure du quai »…. Le voyage musical se poursuit, ton de crooner (crooneuse?), éclats lyriques, lectures éloquentes, complicités, mots malicieux, fusions… on passe de Softly, as in a Morning Sunrise à un savoureux Je te déteste qui s’achève sur un point « essentiel » à propos des assiettes à huitres et leur place dédiée au demi-citron. Les improvisations du piano de Maryline Ferrero se déchaînent avec humour, citant tel ou tel motif pour un tissage narratif qui sous-tend les mots de la chanteuse, tandis que la batterie souligne le tout avec légèreté. Spectacle trilingue, l’anglais de la plupart des pièces jazzy cède la place au français puis à l’espagnol dans une relecture sensible de Piensa en mi.
La dernière chanson du programme, You don’t own me (écrite par John Madara et David White et qu’interpréta Lesley Gore à 17 ans dans son album It’s my Party, sortit en …1963 ), véritable manifeste féministe que reprendra en 1981 Klaus Nomi: « You don’t own my / I’m not just one of your many toys/ Don’t say I can’t go with other boys / and don’t tell me what to do/ Don’t tell me what to say »…
En bis, Cathy Heiting fera « respirer » l’auditoire et l’entrainera dans un Medley dont elle a le secret.
Un récital parfaitement dosé, juste, équilibré, avec le brin de folie qui est aussi la marque de fabrique de Cathy Heiting et c’est aussi pour cela qu’on l’aime!
Concert donné le 22 août au Domaine de la Camaïssette (commune de Saint-Cannat)
Crédits photos : Ameline Dunand

