Le monde se donnait rendez-vous à l’abbaye de Silvacane grâce à Aix en juin et aux Voix de Silvacane, avec en ouverture le duo constitué par la chanteuse folk/compositrice/instrumentiste Ana Silvera et le maître oudiste et chanteur Saied Silbak.
Songs we carry (Les chants que nous portons) réunit ceux que l’histoire divise : Ana Silvera évoque ses ancêtres Juifs ibériques séfarades qui ont fuyant l’Inquisition (ils furent expulsés d’Espagne par le décret de l’Alhambra, 1492) conservant dans leur exil leur langue, le judéo-espagnol ou ladino, dérivée du vieux castillan du XVème siècle et de l’hébreu ; Saied Silbak est né à Shafaa’mr en basse-Galilée de Palestine occupée et cultive les sources traditionnelles des chants arabes. Tous deux vivent à Londres (non, ils ne sont pas en couple) et ont trouvé dans leurs héritages respectifs des liens profonds.
La musique ladino et les maqâms de la musique arabe se mêlent avec harmonie. « Peu importe les origines ! Ma famille a quitté l’Espagne pour la Syrie et la Turquie. Elle a fait partie de la culture ottomane. Nous avons vécu, Juifs et arabes durant des siècles, côte à côte et fait de la musique ensemble, une musique qui faisait danser les mêmes pas et battre les cœurs à l’unisson », déclare au cours du concert Ana Silvera.
Le symbole est fort : les deux musiciens ont décidé de travailler ensemble après la tragédie du 7 octobre. C’est en réexplorant leurs racines qu’ils souhaitent souligner la solidarité entre Palestiniens et Juifs.
Au fil de ce « voyage très spécial à travers le temps » auquel les deux musiciens-conteurs nous convient, se dessine un quotidien aux élans espiègles : ici une jeune femme jette dans l’eau de la fontaine où elle venait emplir une amphore, le garçon qui l’importune puis, le voyant se noyer, le sauve et le ramène chez elle et l’étend sur un lit recouvert de pétales de roses, là, on voit un chameau assis sur une table en train de rouler de la pâte à filo et une grenouille qui fait cuire des aubergines. « C’est en turc, sourit Ana Silvera, en fait, si on les décrypte, les paroles signifient simplement je t’aime, je t’aime tellement ! ».
La danse tournoie entre les notes et les mélodies lors d’une noce où le oud et la guitare s’épousent et rivalisent de virtuosité, ou encore lorsque l’aimé(e) commence à danser : la beauté du monde devient alors évidente. Les reliefs d’une île grecque se profilent dans les lointains d’une mer violine, les amants aux sommets d’une montagne regardent les reflets de la lune… les contes se murmurent, cristallisés dans leurs mystères.
La complicité entre les deux artistes est sensible, les sourires lumineux répondent à l’harmonie des instruments. Le bourdon de l’harmonium à soufflet offre ses nappes continues sur lesquelles s’étirent les airs, simplicité des débuts du monde… Le piano d’Ana Silvera love la structure « européenne » de ses gammes dans les subtils quarts de ton des maqâms, les mots en arabe et en ladino se succèdent, apportant chacun leurs intonations et leurs couleurs, tandis que les voix des deux interprètes tissent les écheveaux de mélodies aux rythmes impairs qui savent si bien faire parler le silence au dernier temps suspendu.
Avec son oud qu’il qualifie de « grand-père de la guitare et père du luth », Saied Silbak joue une composition de 2024, réponse à la guerre et au génocide perpétré à Gaza : « c’est à propos des enfants qui ne comprennent pas ce qui se passe et pourtant vivent cette expérience.
Cette pièce n’est pas dédiée aux seuls Palestiniens, elle est destinée à tout le monde ! explique Saied Silbak. »
Les premières mesures sont bâties sur des gammes descendantes, des pauses, puis le mouvement s’anime, s’exacerbe en trémolos fortissimo, s’empare des âmes des auditeurs avec une frénésie désespérée. Le final reste en suspens, vague sonore figée avant sa chute. Le silence, bouleversant emplit la nef de l’abbaye avant que les applaudissements jaillissent de toute part. Humanité lumineuse!
Ce concert a été donné à l’Abbaye de Silvacane dans le cadre d’Aix en Juin le 19 juin 2026
Photographies: Festival d’Aix 2026 © Vincent Beaume
« La Palestine a un entourage très mixte, raconte Saied Silbak, c’est un lieu géographique situé à la limite d’un continent, entouré de pays aux cultures différentes, et les influences sont multiples, ainsi l’Égypte par le biais des chansons de Sayed Darwich, le père de la musique égyptienne populaire… C’est comme cela que l’on découvre une très jolie femme qui va chercher de l’eau pour préparer le bain et qui chante pour réveiller les travailleurs.» Les « coucou » de la partition sont articulés avec une gourmandise joyeuse…


