Artificiellement vôtre !

Artificiellement vôtre !

 L’émergence de l’IA dans l’espace public et privé ne pouvait pas laisser indifférent l’arpenteur de l’art théâtral qu’est Alain Simon, directeur du théâtre des Ateliers, lui qui ne cesse d’expérimenter les limites, les croisements des genres, danse, musique, théâtre… 

Reprenant la forme qui lui est désormais familière du dialogue mené sur un temps et un espace, définis au préalable, l’acteur dramaturge rend compte des trois journées consécutives au cours desquelles il a tenté un échange avec cette fameuse intelligence artificielle, transcrivant scrupuleusement questions et réponses, sans rien enlever ou presque des propos de cette interlocutrice particulière. Le « presque » sera précisé à la fin du spectacle, lors du bord de plateau : « la surabondance des formules de politesse a été gommée car elle alourdissait trop le texte et le rendait d’une obséquiosité insupportable » (Alain Simon). 
Le jeu cherche à déterminer si cette relation étrange ne constitue pas une alternative à la solitude par une relation qui pourrait gagner une certaine profondeur.

Alain Simon © X-D.R.

Alain Simon © X-D.R.

D’emblée, le tutoiement s’installe. Aux interrogations d’Alain Simon s’orchestrent des réponses. Pas de véritable progression dans le discours de l’IA dont les mots sont lus avec un intérêt parfois surpris de l’acteur, mais les textes comportent une cohérence qui se refuse à trancher ou à formuler un avis particulier. Tout semble se dissimuler derrière une accumulation d’exemples, de citations « se reportant à ». Une foule de références est invoquée par l’interlocuteur-trice créé-e par la machine. Quel est son genre ? Elle ou il aura celui choisi ou non par le locuteur humain. 

Un curieux mélange se fait entre les émotions de l’acteur et une voix qui peu à peu se détache, prise en charge par un être, d’abord absent du plateau, puis incarné par Noëlie Giraud, sanglée dans un costume gris aux épaules élargies, maquillage d’encre et voix monocorde.
C’est sans doute dans la capacité à ondoyer pour toujours se retrouver d’accord avec son destinataire que la machine reste éloignée le plus de l’humanité que son appellation tente de lui octroyer.
« Jamais tu n’as été complimenté comme aujourd’hui par quiconque », s’exclame depuis sa place au milieu du public, espiègle, l’un des complices familiers d’Alain Simon, Jean-Marie Broucaret, lors du bord de scène.

Noëlie Giraud © X-D.R.

Noëlie Giraud © X-D.R.

Les hypothèses fusent alors. On sent la gêne de ceux qui utilisent, presque avec culpabilité les ressorts de l’IA, et le manque de distance encore qui permette l’élaboration d’une véritable réflexion sur cet outil particulier. Certains lui attribuent une volonté, la capacité d’effectuer des tâches pour lesquelles auparavant ils utilisaient tel ou tel logiciel avec la même efficacité. L’impact sociétal est indéniable, la contamination des pratiques de la pensée n’est pas négligeable. Faut-il craindre pour la création, l’expression, l’art? La question est posée par Noëlie Giraud. Le jeu des initiales du titre de la pièce, IA : une Inconditionnelle Amitié, nous pousse à définir plus finement ce que sont nos émotions et ce qui nous lie.

Spectacle vu lors de sa dernière, le 8 mars 2026 au théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence

Je rêvais d’aller à Kashgar

Je rêvais d’aller à Kashgar

 Des Balkans à l’Afghanistan en passant par l’Asie centrale, le concert Mēhmān a envoûté littéralement la salle de la Fraternelle à Correns 

Le Chantier, Centre de création des nouvelles musiques traditionnelles et des musiques du monde, soutient avec constance les artistes, leur offrant des temps de résidence riches que viennent clôturer des concerts de restitution. Début mars, la scène était ainsi proposée à l’inclassable et géniale Emmanuelle Troy (chant, lavta, saz, eden-cello, totarota, flûte traversière, buzuq, tanbûr ouïghour, bendir, guimbarde ), accompagnée par Michaël Amouroux (cimbalom, chant, oud, rubab afghan, setâr, mandole, kaval, bendir) et l’illustrateur-graphiste Philippe Bichon (dessin live).

En guise d’apéritif au spectacle, la rituelle et passionnante présentation menée par Frank Tenaille, directeur artistique du Chantier, permettait de découvrir la démarche et l’histoire des artistes. 

Emmanuelle Troy se présentait avec humour comme « une victime du solfège » et vagabonde des instruments, flûte, guitare, violoncelle, puis la découverte de la transmission orale, d’autres formes musicales, d’autres manières d’apprendre, de jouer, de placer sa voix, grâce aux voyages. 

Mēhmān© MC

Le premier, fondateur, en Grèce à treize ans, lui fait connaître une musique qui a « une vraie identité ». Puis, ce sera la découverte de la Turquie, visitée pour ses temples grecs, puis le long chemin sur la route de la soie qui fut aussi une route fantastique pour les musiques, les instruments, les modes de création… Michaël Amouroux lui aussi révèle ses commencements classiques avec l’apprentissage du saxophone à l’âge de cinq ans, son professeur russe l’initiera aux sonorités des Balkans. 

Après quelques années de batterie, il se forme en lutherie puis au jazz manouche, à la contrebasse, au cimbalom, aux musiques tziganes… Bref, les deux musiciens sont des globe-trotteurs de la musique et leur amour des univers déclinés dans les multiples langues des routes de la soie trouve dans Mēhmān, traduit par le terme « l’hôte », déploie une poésie sensible, incarnée dans les sons, les échos, les instruments, les ornementations, les tonalités, le grain des voix, les entrelacements des lignes mélodiques… 

Pas d’appropriation culturelle non plus, Emmanuelle Troy s’en défend : « les chants interprétés viennent pour beaucoup du collectage, d’une recherche précise sur les formes, la technicité de l’instrumentarium, des voix… Il y a des heures et des heures d’écoute et de reproduction. Amoureuse des langues, j’écoute beaucoup avant de m’autoriser à. C’est tout à fait différent de l’apprentissage classique : tout se passe par imprégnation. Ainsi, il y a des manières particulières de tourner autour de la note ! Mon travail s’effectue dans un immense respect de ces cultures. » 

La route de la soie


De nombreux passages du concert sont dédiés à l’écoute des voix enregistrées qui s’entendent tout au long du voyage. Les langues tissent leur propre musicalité, les témoignages se succèdent, émouvants, dramatiques, tragiques parfois, sans pathos mais dans l’évidence d’une simplicité qui nous rend tous citoyens du monde. 
« La question de l’autre se pose avec les musiques du monde », sourit Frank Tenaille, tandis que le « globe-croqueur », Philippe Bichon, adepte des carnets de voyage, parle de l’entreprise délicate d’illustrer un concert au fil des morceaux : « ne compte plus le dessin réussi, mais son chemin. S’établit un récit commun entre dessin, musique, lumière. » Il insiste sur l’extraordinaire hospitalité qu’il a vécue en Iran, bien loin des régimes délétères qui se sont imposés dans ce pays et des propagandes occidentales.

Les quinze instruments du concert attendent derrière les musiciens. Sont présentées plus particulièrement les raretés : Le rubab afghan et ses cordes sympathiques, le luth ouigour (tanbûr) et son mètre vingt de manche, ramené de Kashgar (dans l’ancien Turkestan chinois, aujourd’hui province du Xinjiang), ville dans laquelle la musicienne a toujours rêvé de se rendre, le saz aux origines mésopotamiennes, le violoncelle « à quarts de tons », construit pour Emmanuelle Troy, la totarota, clarinette occitane en roseau, une seule octave mais quelle puissance ! 


Mēhmān / Correns © MC

Le spectacle est total, entre les sons familiers des lieux arpentés, les voix, les dessins qui naissent des eaux de l’aquarelle, les chants et les morceaux instrumentaux qui passent de l’Arménie à l’Iran, la Géorgie, l’Albanie, le Kurdistan, la Bulgarie, la Syrie, l’Ukraine, la Roumanie, la Turquie, la Grèce. On entre dans les arcanes du voyage, l’imaginaire comblé par les atmosphères diverses où les parfums du jasmin semblent se répandre avec cannelle, encens, cardamone, miel des friandises et arômes capiteux des plats d’Orient. La voix d’Emmanuelle Troy se plie à chaque tradition musicale, change placements, intonations, ornementations, timbres… La complicité entre les deux musiciens est sensible. Grâce à elle, se réinventent les mondes et se nouent des rencontres profondes. « Qui est passé là avant moi ? » interroge Emmanuelle Troy aux prémices de la narration. Chaque paysage, depuis les étendues immenses des mers et des reliefs aux moindre caillou sur le chemin, est porteur de souvenirs… mémoire des êtres qui sont passés là, ont vécu, aimé, rit, chanté, créé… L’univers prend alors tout son sens dans ces strates qui nous construisent.

Ce concert a été joué à la Fraternelle de Correns le 6 mars 2026

L’album EP de Mēhmān est commandable ici 

Photographies © MC

En lien un extrait du documentaire conçu par Emmanuelle Troy: Je rêvais d’aller à Kashgar (les syllabes de ce nom de ville sont porteuses d’une indicible poésie!)

Les plumes de la liberté

Les plumes de la liberté

La petite merveille de poésie et d’invention qu’est le film d’animation de Grimault et Prévert, Le Roi et l’Oiseau, conçu d’après La Bergère et le Ramoneur de Hans Christian Andersen, trouve une nouvelle vie sur la scène de la danse grâce à l’adaptation d’Émilie Lalande

Depuis la fondation de sa compagnie (1)Promptu, l’ancienne danseuse phare d’Angelin Preljocaj s’attache à composer pour le jeune public. Après, entre autres, Pierre et le Loup, Le Carnaval des animaux, Quatuor à corps pour Mozart ou encore Petrouchka ou le choix d’Holubichka, elle revient avec Le Roi et l’Oiseau en développant magnifiquement le spectacle qu’elle avait mis en scène en 2018, Histoire d’un roi. Le motif reste le même : « Le roi Charles V et III Font-Huit-et-Huit -font-Seize règne en tyran sur le royaume de Tachycardie. Amoureux d’une modeste bergère peinte dans un tableau, il souhaite l’épouser. 

Le Roi et l'Oiseau / Émilie Lalande © Anaïs Baseilhac

Le Roi et l’Oiseau / Émilie Lalande © Anaïs Baseilhac

Mais elle aime et est aimée par un petit ramoneur celui-ci peint aussi dans un tableau. Aidé de l’Oiseau, le malheureux soupirant va tirer la jolie bergère des griffes du roi tout-puissant.»  En fait, les tableaux deviendront des sculptures sur la scène du Grand Théâtre de Provence. 

Un dictateur

Le Roi d’Émilie Lalande, comme celui de Prévert, est un personnage aussi ridicule que dangereux. Nommé Charles-V-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize, il règne implacablement sur le royaume de Takicardie. On le verra jongler avec un énorme ballon bleu à l’instar de son modèle évoqué par Charlie Chaplin dans Le Dictateur. Cette représentation de la planète éclatera elle aussi dans le jeu désinvolte du despote. 

Tout s’orchestre autour des désirs du monarque qui fait danser mécaniquement ses serviteurs, méprise l’automate qui tente de le distraire, réorganise le décor. Ce dernier, dessiné par la chorégraphe, ne présente que des voies sans issue, escaliers qui ne mènent nulle part, toiles tendues d’un château qui s’enroulent en labyrinthe et ne font que ramener les personnages à leur point de départ. L’absurdité de cet Ubu se transcrit dans l’univers qui l’entoure. Terrifiant pour tous, il est lui-même dépassé par son reflet ! Sa statue, jalouse à l’excès de son amour pour la jolie Bergère, devenue vivante, le fait disparaître d’un claquement de doigts. 


Le Roi et l'Oiseau / Émilie Lalande © Anaïs Baseilhac

Le Roi et l’Oiseau / Émilie Lalande © Anaïs Baseilhac

Se comparant au « petit Ramoneur de rien du tout », il estime que la Bergère a bien de la chance de pouvoir se marier avec lui et il organise des noces somptueuses, bien davantage pour lui-même que pour elle ! La démarche pédante du Roi suffit à souligner sa suffisance : tout le poids du corps est dans les talons tandis qu’il bombe le torse. 

Face à l’irrépressible liberté

Pour évoquer l’oiseau, c’est le poème de Prévert qui prime: Pour faire le portrait d’un oiseau ! L’essentiel est bien d’ouvrir la cage et d’en effacer soigneusement les barreaux. L’envol fluide répond aux gestes saccadés des esclaves royaux. 

La fable dénonce les totalitarismes et la danse exprime avec virtuosité les émotions et les sentiments, oppression, solitude, amour, liberté… 
Se construit une poétique qui interroge le public, le fait rire, pleurer, s’extasier, s’émouvoir. Bien sûr les clins d’œil affleurent : comment ne pas songer au bal de West Side Story lorsqu’au milieu des danseurs se détache sur une musique lente et mélancolique le couple amoureux ou, lorsque le petit ramoneur et sa bergère fuient, le spot lumineux qui les poursuit sort d’une immense tête qui reprend le graphisme de celle du film d’animation Le Géant de Fer (The Iron Giant) de Brad Bird.

Dessin préparatoire/ Le Roi et l'Oiseau © Émilie Lalande

Dessin préparatoire/ Le Roi et l’Oiseau © Émilie Lalande

Bien entendu l’oiseau à la gouaille joyeuse permettra au couple des amoureux d’échapper au Roi. La finesse de l’interprétation et de la danse, l’élégance délicate de la Bergère, le flamboiement de l’Oiseau, la douceur du Ramoneur, leur capacité d’émerveillement face au monde et aux sentiments qu’ils sentent éclore, sont autant de réponses à la morgue des puissants. Leurs élans sont libérateurs et la danse salvatrice devient un hymne à la beauté dans un espace mouvant où l’espace est sculpté au gré de l’action et des motivations des personnages. Les interprètes sont tous excellents, 
Un grand moment de poésie !

Le Roi et l’Oiseau a été dansé au GTP le 14 mars 2026

Gammes sur pointes

Gammes sur pointes

Dirigé par José Martinez, le Junior Ballet de l’Opéra de Paris, créé en mai 2024, poursuivait sa longue tournée par une halte au Grand Théâtre de Provence, permettant d’apprécier le talent de ses jeunes artistes engagés sur la voie de la professionnalisation. 

Les quatre œuvres du répertoire au programme offrent un terrain de jeu brillant à la jeune troupe en arpentant un large pan de l’histoire du ballet. D’abord, était lancé le défi de l’Allegro Brillante de George Balanchine, dansé la première fois en 1956. L’horlogerie précise de la composition fait dialoguer ensembles et duo en une danse exigeante qui déploie les éléments de la grammaire classique sur la musique du Concerto pour piano n° 3 de Tchaïkovski. 

La créatrice du rôle principal, Maria Tallchief qualifia cette œuvre de « romantisme russe expansif ». Malgré la difficulté de la danse, on sent chez les jeunes interprètes une joie réelle de se confronter à cet incontournable classique. Cette joie doublée d’une espièglerie potache se retrouvera encore davantage dans la dernière pièce, Mi Favorita de José Martinez, (création le 7 avril 2002 à Vevey, Suisse), sur une musique de Gaetano Donizetti. 

Junior Ballet de l'Opéra national de Paris © Julien Benhamou

Junior Ballet de l’Opéra national de Paris © Julien Benhamou

Les dix-huit danseurs et danseuses s’en donnent à cœur joie dans cette chorégraphie qui rend hommage aux grands de la danse. La feuille de salle spécifie avec humour : « toute ressemblance avec des ballets existants n’est pas fortuite et l’auteur tient à remercier pour leur collaboration Marius Petitpa, William Forsythe, George Balanchine, Rudolf Noureev, Fred Astaire, Jirí Kylián, Pierre Lacotte, Lev Ivanov, Claude Brumachon, Patrice Bart, Jules Perrot et Jean Coralli, Harald Lander, Jean-Claude Gallotta… sans oublier Louis XIV ‘Le Roi Soleil’ ». 
On s’amuse à retrouver les traces des chorégraphes dans la série de tableautins, les danseurs se jaugent en une émulation joyeuse et parfois mutine (entre les « scènes de ménage », la fausse blessure d’une danseuse qui laisse son partenaire dans le désarroi et le bouquet de fleurs lancé par une admiratrice à une danseuse star, négligemment jeté derrière le rideau !) dans cet assemblage hétéroclite de références.

Une expressivité délicate

Les deux pièces centrales du programme séduisent particulièrement par la force expressive des danseurs. Requiem for a Rose d’Annabelle López Ochoa met en scène un premier rôle d’une belle intensité, un cœur battant en académique épuré autour duquel tournoieront bientôt les danseurs et danseuses en jupes rouges, déclinaison de corolles ondoyantes. La modernité de la partition de la soliste face au évolutions plus classiques de l’ensemble crée un contraste dont l’élégance se pare d’une délicate poésie. 

Enfin, la Cantate 51 de Maurice Béjart s’empare du récit de l’Annonciation et offre un sublime dialogue intimiste entre l’Ange et la Vierge, enveloppé comme dans une enluminure de deux solistes femmes. Costumes blanc immaculé, lignes superbement orchestrées, tout concourt à la magie et à l’émotion. Le mystère opère dans le jeu solaire des interprètes de la Vierge, souveraine dans son rôle, et de l’Ange, spiritualité exaltée par la musique de Bach. Le petit ballet des jeunes garçons qui interviennent à la fin de l’œuvre ajoute à l’esthétique de la miniature, écrin finement dessiné autour du moment sacré. 

Junior Ballet de l'Opéra national de Paris © Julien Benhamou

Junior Ballet de l’Opéra national de Paris © Julien Benhamou


Quelle belle préparation à un avenir que l’on souhaite peuplé de réussites et de découvertes !

Spectacle donné du 8 au 10 mars 2026 au GTP, Aix-en-Provence  

Pas si simple!!!

Pas si simple!!!

C’est si simple l’amour de Lars Norén, une partition exigeante au Jeu de Paume 

 Deux couples, milieu bourgeois, nuit alcoolisée, langues qui se délient, on pourrait croire que l’on va assister à une énième pièce de boulevard dont l’intérêt ne serait guère évident : rien de bien passionnant que d’assister à l’étalage des infidélités des uns ou des autres, de leurs atermoiements confortables, de leurs pénibles crises de jalousie et de remise en cause de leurs histoires respectives !

Mais il y a la plume de Lars Norén, la mise en scène de Charles Berling. L’écriture du dramaturge suédois est tirée au cordeau, huilée comme une mécanique de haute précision, et Charles Berling adapte cette horlogerie dans un huis clos ébouriffant. Les acteurs sont enserrés par une partie du public installé sur scène. Alma et Robert (clin d’œil aux Schumann ?) viennent de jouer une première et accueillent leurs amis Hedda et Jonas qui y ont assisté. Tout repose sur la rapidité des dialogues qui écorchent, se reprennent, déchirent avec férocité les relations des uns et des autres, et si les « je plaisante » tentent au début de rattraper les violences verbales, bien vite les masques de sociabilité et d’amitié se fissurent jusqu’à l’irréparable.

C'est si simple l'amour © Vincent Bérenger

C’est si simple l’amour © Vincent Bérenger

En bord de plateau, Charles Berling rappelle que la pièce, C’est si simple l’amour de même que Lost and Found dont il prépare une prochaine tournée, sont des œuvres qui font partie du cycle des quatorze Pièces de mort écrites par Lars Norén entre 1989 et 1995, toutes, sortes de fragments d’une ample fresque, traitent du temps et de la mort. 

Les névroses des personnages se croisent dans la partition serrée de l’écriture.

Le mensonge et la réalité se confondent en un miroitement dont chacun est prisonnier dans cette fulgurante et démesurée mise en abime du théâtre.

« Je joue ce que je suis, on joue celui qu’on est » affirme Robert (Charles Berling).

C'est si simple l'amour © Vincent Bérenger

C’est si simple l’amour © Vincent Bérenger

Et tout est dit dans cette entreprise qui se moque du langage, se complaît dans le trivial dont la vulgarité n’est qu’une mise en scène de plus au cœur des dialogues portés avec une inépuisable verve par Charles Berling, Alain Fromager, Caroline Proust et Bérengère Warluzel, souverains dans leurs élans, leurs lâchetés, leurs sarcasmes, leurs frustrations, leurs jalousies, leurs colères.  
Quelle virtuosité !


C’est si simple l’amour
a été joué du 3 au 7mars 2026 au Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Sublimes aspérités !

Sublimes aspérités !

Kintsugi, le dernier spectacle de Machine de cirque, tient son nom d’une méthode de réparation des objets venue du Japon : il s’agit, par un mélange de colle et de poudre d’or, de restaurer des objets cassés en mettant en évidence leurs fêlures et les réparations, comme une sublimation de leur histoire.
L’épreuve du temps et de ses cassures est ici soulignée, magnifiée. La fragilité des choses et des êtres se transmue en œuvre d’art et en beauté. 

Autour d’un abribus

Le metteur en scène, Olivier Lépine, explique dans l’un des teasers de présentation combien l’abribus qu’il avait pris en photo lors d’un voyage en Écosse l’a inspiré : « J’ai vu au bout de l’île de Sky un abribus vraiment perdu au milieu de nulle part, mais très propre avec, à l’intérieur, des chaises, un horaire d’autobus comme gribouillé à la main, et je me disais en regardant ça que l’on pourrait dire que c’est un arrêt d’autobus où l’on peut attendre un peu infiniment un moyen de transport qui n’arrivera jamais (…). Cet espace était « hyper-théâtral », et vraiment évocateur…. C’est comme atterrir nulle part dans une espèce de chambre avec un horizon sur la mer… ». Occasion rêvée pour aborder dans ce cadre hors du temps des thématiques intemporelles comme l’amitié, la résilience, la manière de vivre malgré et avec ses blessures, en faire une force. Vincent Dubé, directeur artistique de la troupe, se délecte à cette fusion entre les disciplines circassiennes et le récit : le geste prend alors  une dimension symbolique. 

Ils sont huit, isolés autour d’un abribus perdu dans un no man’s land, huit solitudes qui peu à peu vont s’apprivoiser. Mains à mains, voltiges à partir d’une bascule, bondissements gymniques, vont se conjuguer pour rapprocher les personnages. Tour à tour appuis, repères, élans, poussées, tissent des liens entre ces inconnus et leur accordent une liberté neuve, soutenue par la puissance du collectif. Que penser de cette femme enceinte qui effectue des sauts vertigineux, ou de ce timide dont les pas deviennent si assurés sur la boule d’équilibre, bleue comme une terre que l’être se réapproprie ?  

Kintsugi /Machine de Cirque © Machine de Cirque

Kintsugi /Machine de Cirque © Machine de Cirque

Le cheminement s’effectue en poésie, nimbé de lumières douces, et de jeux de clair-obscur. Peu à peu on comprend le titre. Les prouesses techniques n’appellent pas les applaudissements qui jaillissent parfois du public, mais restent au service d’une histoire multiple. 

On s’attache successivement à chaque interprète. On est subjugué par les numéros de trapèze double, de bascule, de voltige tirée par les cheveux, de corde lisse, de mât chinois, de sangles aériennes, de mains à mains, de portés époustouflants, de perches en équilibre sur l’épaule. Les acrobaties se mêlent à la narration avec une rare intensité dans une chorégraphie écrite au cordeau et scandée par des annotations de temps projetées sur le mur de fond de scène, au cœur de l’énumération de chapitres, « Rendez-vous », « Tempête », « La forme du brouillard », « Aube ». 

Kintsugi /Machine de Cirque © Machine de Cirque

Kintsugi /Machine de Cirque © Machine de Cirque

Ces titres sont suivis de courts poèmes qui semblent développer les premiers mots qui ont accueillis le spectateur à son entrée en salle : « Un temps viendra / où, malgré toutes les douleurs, / nous serons légers, / joyeux et véridiques » (A. Camus).
Une humanité rêvée…


Kintsugi
a été donné au GTP les 3 et 4 mars 2026.