Inexpulsables spectres

Inexpulsables spectres

La compagnie des spectres de Lydie Salvayre (1997) a connu plusieurs adaptations théâtrales dont celle du théâtre du Maquis en 2008 dans une mise en scène de Pierre Béziers pour Florence Hautier costumée par Christian Burle. 

Le découpage des quelques deux-cents pages du roman de Lydie Salvayre est d’une époustouflante clarté. Le texte garde ici sa rugosité, sa désespérance, sa drôlerie, son flamboiement politique et poétique, servi par une actrice qui endosse tous les rôles avec un rare brio. La manière dont Lydie Salvayre conçoit son travail littéraire s’applique aussi à cette adaptation théâtrale : il s’agit d’une « résistance à l’aplatissement de la langue, résistance aux valeurs marchandes, résistance à la pensée unique ».

Florence Hautier © Théâtre du Maquis

Florence Hautier © Théâtre du Maquis

L’argument est très resserré : un huissier se présente chez Rose qui vit avec sa fille Louisiane dans une cité de banlieue. Il doit procéder à un inventaire avant expulsion. Silencieux le plus souvent, il ne répondra jamais à quelque question que ce soit, se contentant, mécanique, d’énumérer les maigres possessions des deux femmes. Si Louisiane tente de l’étourdir de mots et de combler les vides par un enthousiasme de façade, sa mère s’échappe régulièrement de sa chambre et voit dans l’huissier un envoyé de Darnand ou du Maréchal « Putain ».


Tous ses fantômes ressurgissent.

Pour elle, le temps s’est arrêté en 1943 lorsque des monstres fascistes ont assassiné ignominieusement son frère de dix-huit ans.
La description précise de sa fin, livrée au tout début de la pièce, bouleverse : aucun pathos cependant, seuls sont énoncés les faits avec une précision terrifiante.
La lucidité de la mère qui semble percevoir les mécanismes souterrains des êtres est aussi un élément de sa folie. On ne sait si sa fille qui tente sans cesse de l’excuser et de la renvoyer dans sa chambre ne laisse pas finalement à sa mère la charge de dire ce que son éducation lui interdit de formuler devant la violence de la prochaine expulsion alors que toutes deux sont démunies.
Le manque d’humanité de la mesure résonne autrement en regard des exactions passées, en apparaît comme un écho, un prolongement.

Florence Hautier © Théâtre du Maquis

Florence Hautier © Théâtre du Maquis

Ces deux femmes sont seules : la mère est enfermée dans un passé qui la hante, la fille âgée de dix-huit ans se sent désaimée occultée par cet autre jeune homme éternellement tué au même âge. Elle occupe par la parole le vide créé par la présence de l’huissier, esquisse des confidences qui jamais ne pourront émouvoir l’homme de loi déshumanisé par ses intonations aigrelettes et mécaniques.

« Nul n’est puissant, dit (la mère dans le roman), s’il n’empêche la parole de l’autre par quelque moyen que ce soit. » Le texte porté par la fille narratrice prend un tour plus véhément alors et audacieux : les mots sont dotés d’un pouvoir qui, face aux injustices, témoigne, dénonce, se dresse contre l’oubli, subversif et résistant. Se ployant à toutes les nuances, ils passent du trivial à la perle rare, naissent ainsi les « paralipomènes » qui désignent les informations omises dans un texte et mentionnées en contenu complémentaire d’un ouvrage.
Florence Hautier, seule en scène, dans un décor minimaliste, (une table, une chaise, une éponge qui peut aussi être un téléviseur, un tableau sur lequel les chapitres sont inscrits, une coiffeuse de théâtre dans un angle symbolisant les loges) incarne tous les personnages dans cet inquiétant huis clos. Un détail physique, un ventre rentré, une démarche particulière, une intonation, un débit, suffisent à l’apparition de chaque protagoniste. Le jeu, brillant d’intelligence et de sobriété, sait entrelacer avec une époustouflante fluidité les fils de l’intrigue.

Florence Hautier © Théâtre du Maquis

Florence Hautier © Théâtre du Maquis

On est saisi par cet exercice superbement mené de liberté et de folie qui dépasse la simple réflexion sur les tragédies du passé. Le présent en est éclaboussé et notre regard s’aiguise, établissant des parallèles… le mutisme zélé de l’officier ministériel qui « ne fait que son travail » a des échos sombres et convoque les fantômes de l’Occupation. Un moment éblouissant de vérité !

Trois représentations ont été données à L’Ouvre-Boîte les 30, 31 janvier et 1er février 2025 après 12 jours de résidence.

La compagnie des spectres © M.C.

La compagnie des spectres © M.C.

Une langue musique

Une langue musique

L’occitan n’est la langue maternelle d’aucun, mais tous le chantent, l’emploient comme outil de création, de poésie, de musique. Aux textes, il y a Lisà Langlois-Garrigue, touchée par la « beauté farouche » des sonorités de cette langue « qui nous permet de lier l’intime et le politique, le lien qui nous permet de dire et de chanter en chœur ».
Les textes de la musicienne et poète s’inspirent des thèmes universels et intemporels, la mort, les violences perpétrées contre les femmes, la vitalité de la langue occitane malgré son oubli programmé, la beauté du monde, les êtres dont la vie est un véritable poème épique.
Les cinq complices de l’ensemble Belugueta se qualifient de « groupe lent » : un seul disque en sept ans ! Et pourtant, quel talent ! Julen Achiary, Lucie Gibaux, Lolita Delmonteil Ayral, Julien Lameiras, suivent les « drailles poétiques » de Lisà Langlois-Garrigue. 

Le travail musical est d’une finesse extrême, les mélodies se déploient sur les rythmes livrés par les voix mêlées des différents interprètes, en un agencement superbement mené de variations de hauteur, d’accentuations sur les crêtes des syllabes, d’accompagnements en arpèges décalés, de notes parfois frottées, empruntant tantôt à la « blue note » du jazz tantôt à l’humus des chants occitans traditionnels, d’arrêts sur un temps suspendu, d’altérations, de changements d’intensité au cœur d’un même morceau, d’arrangements subtils entre impulsions simples et phrases enveloppantes, de cadences aux allures improvisées…  

Belugueta © M.C.

Belugueta © M.C.

On suit avec bonheur l’itinéraire de celle « bercée-née dans le roulis des voix » (« Nescuda dins lo borboth / Las voses per te berçar ») qui rend si bellement hommage à la Lenga d’òc, cette « langue morte, langue vive » (« Lenga mòrta o lenga vivà ») qui apporte l’ivresse. Voici la jeune fille abusée sur un air traditionnel par les Tres Cavalièrs, l’âme qui s’en va, ultime étincelle, sur la mer (« Sus la mar »),  une femme qui « marche sur la terre », « à sa propre mesure » et « tisse les fils de (sa) parure »…

Les langues régionales se conjuguent en écho de part et d’autre de la Méditerranée. L’une des chansons évoque Letizia Giuntini, Tizia, « Bergère d’au-delà de la mer » (« Pastra de delà l’aiga »), qui élève ses chèvres et compose, riant « de son rire de tonnerre », « Reine / des oliviers comme du vent » …
Le concert de Belugueta (l’étincelle) suivait une semaine de résidence au Chantier, cet espace si particulier dédié aux musiques du monde et de création. Le résultat: une nouveauté dédiée aux enfants avec lesquels le groupe a aussi travaillé durant ces journées, hymne à la vitalité qui rompt le fil du temps.

Belugueta © M.C.

Belugueta © M.C.

Le public se laisse emporter dans le tissage des chants, l’enthousiasme des musiciens, la virtuosité de leurs interprétations, les contre-chants incroyables de Julen Achiary, les percussions de Julien Lameiras, les voix entrecroisées de Lucie Gibaux, Lisà Langlois-Garrigue et Lolita Delmonteil Ayral. Un moment d’exception !

Concert donné le 31 janvier à La Fraternelle
CD Belugueta / espogots, Tradethik Productions

Un grand merci à Zoé Lemonnier et la superbe photo qui ouvre l’article!

Les mille et une facettes de Louise

Les mille et une facettes de Louise

« Toutes des Louise » semble être le maître mot du dernier spectacle de l’artiste pluridisciplinaire suisse Martin Zimmermann, Louise, donné au Grand Théâtre de Provence après une série de premières représentations à la Schauspielhaus de Zürich, ville où réside la compagnie du metteur en scène. 
Comment définir ce spectacle qui se moque des catégories ! « Un théâtre de personnages sans paroles » qui opère une fusion entre les formes du cirque, de la danse, du mime, du cabaret. La représentation débute par l’intrusion de quatre personnages fantomatiques enveloppés de tissus gris sombre. Avec leurs allures de manchots de Terre Adélie, ils installent les éléments du décor, les remanient, les déplacent, les retournent, rendent visible le travail de mise en place des techniciens, esquissent des bribes de chorégraphies, de gestes, d’attitudes clownesques avant l’arrivée des artistes.  

Bérengère Bodin, Rosalba Torres Guerrero, Marianna de Sanctis et Methinee Wongtrakoon sont toutes les incarnations de Louise. Martin Zimmermann souhaitait dans un premier temps rendre hommage à Louise Bourgeois, cette immense artiste inclassable dont le travail s’attache à la sculpture, la peinture, le dessin, l’installation, l’édition, transcrivant par le médium de la pierre ou du métal les remuements les plus intimes de son âme, en une quête incessante de la vérité, allant de l’intérieur vers l’extérieur, évoluant entre l’abstrait et le concret afin de rendre palpable l’intime et ses oscillations. Cette liberté créatrice se retrouve dans la folie anarchique et géniale du jeu des quatre interprètes. Elles sont tour à tour excentriques, fragiles, écervelées, terrifiantes, drôles, endossant toutes les images d’Épinal liées à la femme, mais les bousculant et les déchirant avec un humour parfois féroce.

Louise, Martin Zimmermann © Basil Stucheli

Louise, Martin Zimmermann © Basil Stucheli

Leur capacité d’adaptation aux lieux est sans cesse mise à l’épreuve : l’escalier se dérobe et se transforme en toboggan, les chaises se retrouvent en improbables équilibres sur une échelle, le sol tourne (pas de mécanisme électrique, tout est géré à la main expliquera après le spectacle Martin Zimmermann qui souligne l’importance cruciale de la personne qui met en fonction le mécanisme et suit sur une véritable partition les évolutions des personnages et les accompagne). Quelle que soit la situation, les personnages se relèvent, luttent, se tordent, restent debout. 

La marche incessante qui accompagne chaque « numéro » si l’on veut garder la terminologie du cirque est un élément essentiel de la progression de la pièce. « Elles marchent envers et contre tout, car les femmes sont puissantes et arrivent à s’adapter quelles que soient les circonstances, c’est un hommage aux femmes que je tenais à écrire ici », sourit le metteur en scène. « Au début, j’ai voulu la référence à Louise Bourgeois, mais elle s’est élargie et d’autres Louise entrent en jeu, Louise Michel, Louise Brooks, Louise Labé… qui sont aussi toutes les femmes ».
L’hybridation des genres est sensible tout au long de la pièce, là, un mouchoir s’escamote, une balle surgit du néant, un dialogue de clowns s’esquisse, une pantomime déploie ses gestes expressifs…
la beauté des passages avec les cerceaux est saisissante, et le dernier moment où seule en scène la circassienne joue tout en marchant avec un seul cerceau qui semble animé d’une vie propre est tout simplement un indépassable point d’orgue.

Bérengère Bodin © Basil Stucheli

Bérengère Bodin © Basil Stucheli

Ces quatre femmes sur scène sont aussi les âges de la femme d’un Klimt. Peu importe si elles boitent ou ploient sous la lourdeur de paquets démesurés, apparaissent et disparaissent derrière des rideaux, telles des personnages d’un castelet de foire, elles restent souveraines et espiègles, repoussant les limites, jusqu’à s’emparer de ce qu’il y a derrière les miroirs, et jouer avec leur apparence. 

La séquence où, démultipliées par des jeux de miroir, les quatre complices, grimées et perruquées de gris prennent des allures de prophétesses des temps antiques, est particulièrement frappante.

Elles tournent en dérision tout ce qui réifie ou abaisse les femmes : les petits cris « féminins » des vieilles comédies musicales, le sexisme effarant des paroles de Ma Benz de NTM… La liberté et l’estime de soi se conquièrent !

On pouffe à la reprise parodique du célébrissime Con te partirò d’Andrea Boccelli accompagné par une simple guitare, air impossible à reprendre en chœur par le public tant il est faussé !

Marianna de Sanctis © Basil Stucheli

Marianna de Sanctis © Basil Stucheli

L’imagination n’a plus de fin dans cet assemblage parfois déroutant de saynètes superbement travaillées où la fantaisie règne. L’absurde devient ici le signe même de l’humanité. Que des femmes sur scène ? Même pour endosser un rôle masculin ? Oui ! pour une fois, le théâtre entre de manière totale en rébellion. Quelle créativité !

Louise a été joué au Grand Théâtre de Provence les 30 et 31 janvier

En mai on pourra retrouver ce spectacle à Paris au théâtre du Rond-Point (du 13 au 24 mai 2025 au Théâtre du Rond-Point, Paris), il sera encore différent, encore plus abouti, n’est-ce pas la grâce du spectacle vivant !

Nota bene!

Nota bene!

La nouvelle pièce de la dramaturge Audrey Schebat, La Note, réunit sur scène François Berléand et Sophie Marceau pour un duo drôle, profond, superbement écrit et interprété. 
La scénographie est signifiante : attachée au pied d’un piano à queue de salon une grosse corde terminée par un nœud coulant occupe le devant de la scène. Sous le nœud coulant, un tabouret de piano attend. Julien, (François Berléand), seul sur scène, griffonne sur une petite table un mot qu’il froisse, jette, recommence… cela ne lui convient jamais. Il renonce, se lève, monte sur le tabouret, se passe la corde au cou, tergiverse, un appel téléphonique interrompt son geste. On rit. 
L’arrivée de Maud, (Sophie Marceau), l’épouse de Julien, vient faire échouer les intentions lugubres de son mari. Il est un psychanalyste de renom, elle est une pianiste internationale. Elle revient d’un triomphe à Berlin. Ses valises juste posées, elle découvre la scène hallucinante de son époux prêt à se pendre.

S’ensuivent des enchaînements de dialogues vifs où la colère, une certaine lassitude et une ironie parfois espiègle abordent les interrogations sur soi, sur l’autre, sur le couple, avec une pertinence fine. Les spectateurs retrouvent tous quelque chose d’eux-mêmes dans des répliques qui peuvent devenir « culte » : « on n’a pas réussi, dit Julien, à faire de nous autre chose que ce qu’on est » ou l’énigmatique « pour être vainqueur, il faut être vaincu » qui s’inspire de façon lointaine des propos du pilote automobile Mika Häkkinen, « pour faire un bon vainqueur, il faut être un bon perdant ».

La note © Bernard Richebé

La note © Bernard Richebé

Quelle insidieuse fêlure a amené à un tel point de rupture ce couple harmonieux? Ils ont la cinquantaine et offrent l’image d’une réussite sociale et personnelle : ils ont deux grands enfants qui leur sont très attachés et ont « réussi » leur vie, et chacun dans son domaine est une image de l’excellence. Et pourtant Julien a décidé de mettre fin à ses jours, enfin, les termes ne sont peut-être pas exacts. Le personnage joue sur les mots, modalisant les faits par une pirouette qui fait sourire d’abord mais donne à réfléchir : « j’ai voulu me donner la mort, mais pas me prendre la vie ». La réplique suit la remarque désabusée de Maud : « Tout le monde attend que sa vie commence avant qu’elle se termine ».

Le déclencheur de la discussion des deux époux est non pas la tentative de suicide du mari, mais le fait qu’il n’ait pas laissé de « note », c’est-à-dire de mot ultime destiné à ceux qui restent. Ne pas avoir pris la peine de formuler un adieu sous quelque forme que ce soit, suscite l’indignation de Maud et la mise à plat des vies des protagonistes.
Au passage il y aura une superbe déclaration d’amour, la tentation de définir ce qu’est un couple, ce qui le soude réellement.

La note © Bernard Richebé

La note © Bernard Richebé

Le tour de force de cette pièce est de nous faire rire avec les sujets les plus difficiles, la mort, la déliquescence du couple, l’irrémédiable passage du temps, la perte, les renoncements, les choix de vie…
Sophie Marceau revient sur les planches après douze ans d’absence et démontre plus que jamais qu’elle est une grande dame du théâtre. Souveraine, elle habite la scène avec une aisance élégante et naturelle, face à un François Berléand tout aussi juste dans son jeu et la fine distanciation opérée avec son rôle.
Dans la mise en scène très sobre d’Audrey Schebat, aucune de ces deux puissances théâtrales ne cherche à écraser l’autre et c’est un duo virtuose qui s’empare de la pièce d’une profondeur et d’une lucidité insoupçonnées malgré ses airs de théâtre de boulevard, et sa construction classique selon la règle des trois unités, temps, lieu, objet. Un régal !!!

La note a été jouée du 23 au 25 janvier 2025 au Jeu de Paume

Sorcelleries circassiennes

Sorcelleries circassiennes

Dans le cadre de la BIAC le théâtre du Bois de l’Aune recevait le Gandini Juggling fondé en 1992 par les jongleurs Sean Gandini et Kati Ylä-Hokkala et leur dernier spectacle, Heka, tout n’est qu’un faux-semblant, du nom de la divinité égyptienne personnifiant la puissance magique.
En exergue de leur travail, les deux complices citent le maître que fut Jean-Eugène Robert-Houdin et son livre, Les secrets de la prestidigitation et de la magie : comment on devient sorcier (paru en 1868) : « L’art de la prestidigitation tire ses artifices de l’adresse des mains, des subtilités de l’esprit, de tous les faits merveilleux que produisent les sciences exactes ».

On assiste à une représentation qui réinvente les codes de la prestidigitation en un jonglage au sens propre du terme. L’illusion naît de la réalité, créant la surprise et introduisant une féérie fantasmagorique dans les gestes les plus simples. Étrange jonction entre l’impossible et le réel : les mains se multiplient, les balles lévitent, apparaissent et disparaissent inexplicablement dans les mains des jongleurs, changent de couleur, s’évaporent…
Tout n’est qu’imposture, escamotage, passe-passe dont on croit deviner les tours avant de s’apercevoir de notre erreur. Qui est qui dans cette fête de dupes ?

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Chaque protagoniste viendra se présenter comme « Gandini », en une pirouette malicieuse, même si, vêtu d’un costume rouge, Sean Gandini présentera chaque interprète, soulignant le caractère cosmopolite de la troupe, Kate Boschetti, Tedros Girmaye, Kim Huynh, Sakari Männisto, Yu-Hsien Wu, Kati Ylä-Hokkala. 

Chacun traduira dans sa langue certains propos du meneur de jeu.

« La magie doit être spectaculaire. La magie doit être efficace » !

Les objets sont manipulés comme les spectateurs dans des chorégraphies réglées au cordeau, des effets de groupe d’une virevoltante beauté, des soli époustouflants d’inventivité.
Dès le début du spectacle, on est séduit par l’humour et la finesse du jeu de Kim Huynh qui s’avance seule sur scène, s’installe derrière une longue table blanche.
D’abord debout, elle semble contrariée par ses manches qui se relèvent toutes seules ou le nœud de ses cheveux qui se noue et se dénoue comme par magie.

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Assise, elle s’appuie rêveuse sur ses coudes et ses bras se démultiplient à l’envie tandis que ses mains s’entrelacent à d’autres puis se résorbent à une paire unique avec une étonnante fluidité. Le spectateur se laisse berner avec délices alors que le reste de la troupe vêtue selon les mêmes codes, jupe, chemise, veste de costume, chaussettes et surtout porte-chaussettes. Sean Gandini s’en amusera à la fin, décrétant que l’ambition du spectacle est de remettre à la mode cet attirail tombé en désuétude.

Entre les numéros, il viendra glisser quelques réflexions avec son savoureux accent anglais, manipulant par les mots les esprits déjà grugés par les tours et détours qu’empruntent les circassiens, jongleries spectaculaires, escamotages de détails, création d’êtres hybrides unissant des duos par un même collant rayé, d’où des débordements cocasses, danses, mimes, jeux de pantins, ruptures de rythmes, accélérations, répétitions, pauses minuscules.
Certains passages semblent dévoiler leurs dessous laissant le public amusé de ses confusions, puis désarçonné par les impossibilités de ce qu’il avait cru comprendre.

Heka Cavaillon © Kalle Nio

Heka Cavaillon © Kalle Nio

L’illusion se déplace, les propos de Sean Gandini l’invitent à l’échelle du monde, rien ne lui échappe, et ce qui nous entoure devient objet soudain de doute, mais il n’est pas question de s’appesantir dans une morosité de circonstance. Si les certitudes tombent ce n’est que pour rendre ce qui nous entoure plus magique et profond. C’est intelligent, drôle, poétique, un petit bijou !

Heka, tout n’est qu’un faux semblant a été joué au théâtre du Bois de l’Aune les 20 & 21 janvier 2025 dans le cadre de la BIAC (Biennale internationale des Arts du Cirque)

Revisiter les mythes

Revisiter les mythes

Par nos temps incertains où les guerres embrasent peu à peu la planète, sacrifiant la vie des êtres au nom de dogmes et de territoires dans un aveuglement sans bornes qui fait oublier les principes mêmes de l’humanité, le metteur en scène Tiago Rodrigues revient au théâtre du Bois de l’Aune avec les acteurs du collectif néerlandais Dood Paard pour lequel il a écrit Women in Troy, As Told by Our Mothers (première création le 20 octobre 2022 au Frascati d’Amsterdam). 

Depuis quelques années, Tiago Rodrigues s’attache aux transcriptions et réécritures des grandes pièces de l’antiquité. Ainsi en octobre 2020, sortait son ouvrage Iphigénie, Agamemnon, Électre, écho à la trilogie L’Orestie d’Eschyle (458 av. J.-C.) qui, elle, comprenait Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides. Puis, après avoir fréquenté les Atrides, Tiago Rodrigues les montre à Troie par le biais du personnage d’Hécube, l’épouse malheureuse de Priam. En 2024, Festival d’Avignon a accueilli son Hécube, pas Hécube à la Carrière de Boulbon
L’art et la vie se tissent, trouvent des ponts, des échos…

Women in Troy © Sanne Pepper

Women in Troy © Sanne Pepper

Réinterpréter l’histoire

Women in Troy, As Told by Our Mothers réunit sur scène quatre acteurs et actrices, Alesya Andrushevska, Manja Topper, Kuno Bakker et Tomer Pawlicki. Tous les quatre travaillent sur une immense couverture ou tapis, crochetant la laine dont ils déroulent les pelotes, sur les bords d’une couverture aux couleurs et aux géométries multiples. Les interprètes font tourner leur ouvrage de couture à chaque nouvel acte de la pièce.

Ici, il n’est cependant pas question de Pénélope : seule, elle tisse et détisse sa toile, emprisonnant le temps dans un cycle immobile. Elle nie le déroulement de l’histoire.
Les quatre figures de la pièce de Tiago Rodrigues réinventent le collectif, ajoutent un fil à chaque oscillation nouvelle de leur ouvrage. Les mots et les récits s’accumulent, construisent un récit, inexorables dans une progression que rien ne peut suspendre… La guerre de Troie, toutes les guerres de Troie ont lieu. C’est ainsi que naît la tragédie, dans cet enchevêtrement inéluctable des faits et de leurs effroyables conséquences.

Women in Troy au Bois de l'Aune © M.C.

Women in Troy au Bois de l’Aune © M.C.

Les personnages parlent, se disent, rapportent ce que leurs mères respectives leur ont raconté. Les photographies de ces dernières viendront s’afficher sur le fond de scène, découpé en paravent léger, tendu de toiles.
Les récits sur la guerre de Troie se transforment. Les actes « des héros » deviennent des scènes de bestiale sauvagerie, dénuées de toute grandeur. La femme est alors niée en tant qu’être humain. Réifiée, elle est alors un objet sans âme ni conscience, échangée, violée, massacrée sans état d’âme.

Les mots s’égrènent, les noms se répètent, presque psalmodiés, évocations incantatoires d’Hélène, l’innocente sur qui s’est déplacée toute la culpabilité des guerres, Cassandre qui sait et que personne n’écoute, Andromaque, la femme d’Hector, contrainte d’épouser le meurtrier de sa famille pour protéger son fils, Astyanax, de Briséis jetant sans fin son nom à la tête des soldats qui vont l’emporter en captivité, d’Hécube, la mère par excellence et ses enfants sacrifiées, Hécube transformée en chienne pour faire payer aux monstres une impossible vengeance.

Women in Troy au Bois de l'Aune © M.C.

Women in Troy au Bois de l’Aune © M.C.

Les hommes font la guerre et en font porter la responsabilité aux femmes. Et les noms des femmes des mythes antiques, inlassablement, se réitèrent aujourd’hui, dans toutes les guerres de Troie qui ensanglantent le monde. Il n’est pas de justification à la guerre, à la mort, à la barbarie. Il n’est pas de glorification possible pour les actes guerriers, ni hier, ni aujourd’hui. Le final reprend le mode des tragédies classiques de la Grèce antique mettant en scène le chœur des femmes qui du haut de la terrasse interpellent le monde et remodèlent notre histoire dont la réalité ne tient qu’aux récits que l’on en donne. Transmettre c’est aussi interpréter. L’art se montre bien ici politique et instrument de pouvoir. La question revient toujours à qui porte le récit. On est fasciné par la présence des artistes du Dood Paard, de leur faculté à rendre poignant et sensible un texte, certes écrit par un homme, – « est-ce qu’un homme peut écrire un texte féministe », interrogent-t-ils- mais du point de vue des femmes, d’une élégance et d’une poésie puissantes, mêlant l’intime et le collectif avec virtuosité. Un très grand moment de théâtre et d’humanité !

Ce spectacle a été joué au Bois de l’Aune les 14 et 15 janvier 2025

Women in Troy au Bois de l'Aune © M.C.

Women in Troy au Bois de l’Aune © M.C.