Jongler avec les répertoires

Jongler avec les répertoires

Le festival de Pâques sait inviter des instruments qui ne sont pas toujours familiers de l’orchestre et pourtant… La guitare de Raphaël Feuillâtre est venue enchanter la salle Campra au Conservatoire Darius Milhaud.

Le jeune et brillant instrumentiste connaît déjà une carrière éblouissante, collectionnant les grands prix internationaux (premier prix de la Guitar Foundation of America, Révélation classique de l’ADAMI, sans compter les premiers prix prestigieux en Espagne, en Tchéquie, au Portugal, en France…) et signant une exclusivité avec Deutsche Grammophon dès 2022.
Le titre du programme du concert, De Bach à Piazzolla, soulignait l’infinie capacité de la guitare à arpenter les différents répertoires et permettait d’aborder une partie de la discographie déjà bien fournie du guitariste. 

En ouverture, c’est la douceur élégante des Barricades mystérieuses de Couperin dans un arrangement du guitariste Antoine Fougeray qui offrait à l’auditoire une avant-goût de la finesse élégante de ce grand guitariste : articulation déliée, phrasés délicats, sensibilité, impeccable technique qui sait se faire oublier dans les volutes mélodiques, travail en épure velouté… sans pause cette pièce s’enchaînait à un extrait de la Médée de Jacques Duphly, très allant en une narration vive et passionnée. Puis, dans un arrangement de Judicaël Perroy, le Concerto en ré majeur (d’après Vivaldi) de Jean-Sébastien Bach (quelle mise en abîme des transcriptions !) déployait ses accords avec une allégresse irrésistible. 

Raphaël Feuillâtre, guitare. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 07/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques


On changeait de continent et d’époque pour le chef-d’œuvre du compositeur paraguayen Barrios Mangoré, écrit pour la guitare, La Catedral (1921) en glissant un clin d’œil à la pièce précédente : la musique de Mangoré s’inspire des sons de la cathédrale de Montevideo et de l’œuvre de Bach. Arpèges méditatifs sur lesquels les notes tombent en gouttes de pluie, cloches qui résonnent, la vie s’orchestre peu à peu, gagne les voûtes de l’édifice, emplit de son alchimie tout l’espace en un mouvement virtuose. 

Dernier morceau composé par Astor Piazzolla dans son cycle Las Cuatros Estaciones Porteñas (Les Quatre Saisons de Buenos Aires) pour violon, piano, guitare électrique, contrebasse et bandonéon, Inverno porteña (Hiver à Buenos Aires) arrangé par Sérgio Assad, déclinait la variété de ses tempi, songes de tango, fulgurances, rêveries, enserrés dans le jeu subtil de Raphaël Feuillâtre. La Suite populaire brésilienne d’Heitor Villa-Lobos rappelait combien les musiques populaires comme le choro, né dans les faubourgs de Rio De Janeiro peuvent être complexes et effacent par leur verve et leur inventivité les frontières qui sont censées les séparer des musiques dites savantes. 

Raphaël Feuillâtre, guitare. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 07/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Les divers types de choro y sont représentés, rappelant combien les musiques voyagent : entraînent à leur suite Mazurkas, valses, Schottisch, Gavotte, sans compter le « Chorinho », « le petit Choro ». (Le Choro est né du triple héritage brésilien, c’est-à-dire, africain, autochtone et européen, Villa-Lobos le présentait comme « l’âme du peuple brésilien »). 
L’apport des musiques populaires était encore souligné par l’interprétation de Deux chants populaires catalans de Miguel Llobet Solès, El noi de la mare et Cançó del lladre, que Raphaël Feuillâtre liait à son arrangement de la dernière des 12 piezas caracteristicas d’Isaac Albéniz, Torre Bermeja, serenata. Le brillant et la mélancolie se jouent des six cordes de la guitare, s’ornementent, rêvent, s’étirent, se dévident en cascades perlées avant un dernier morceau de Solès, La Folia, Variations sur un thème de Sor, tout juste éblouissant. Le guitariste s’amuse même à jouer de sa seule main gauche sur le manche de la guitare, due au luthier australien Greg Smallman, à l’instar de ce que faisait parfois Manitas de Plata en concert.
En bis, Raphaël Feuillâtre, lui aussi « aux mains d’argent », rendait hommage à l’un de ses maîtres, Roland Dyens, en interprétant deux de ses compositions, Foco et Clown down. Somptueux !

Concert donné au Conservatoire Darius Milhaud le 7 avril 2026 dans le cadre du Festival de Pâques

Photographies de l’article: Raphaël Feuillâtre, guitare. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 07/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Le temps des légendes

Le temps des légendes

Deux légendes donnaient rendez-vous au public du Festival de Pâques lundi 6 avril, le violoniste Gidon Kremer et le pianiste Mikhaïl Pletnev, figure admirée tout autant qu’électron libre dans le monde musical.

Ces deux géants invitaient à leurs côtés pour le premier morceau du concert, le Quatuor avec piano n° 1 de Mozart, l’alto de Maxim Rysanov et le violoncelle de Luka Coetzee.
C’est sur son Shigeru Kawaï (marque dont il est l’une des égéries) à la sonorité claire, que le pianiste qui est aussi chef d’orchestre dirige totalement la soirée, imposant ses tempi, ses phrasés, irriguant les œuvres de son empreinte et drainant les autres instrumentistes dans son sillage. 

Sans doute, le peu de répétitions (Luka Coetzee relevait la partie de violoncelle en remplaçant à l’archet levé Giedré Dirvanauskaité) se faisait un peu sentir dans l’harmonie des cordes qui ne trouvait pas toujours l’osmose rêvée. Cependant la puissance de la lecture structurée de l’œuvre compensait ce qui pouvait manquer à la pâte sonore. Le caractère alerte et vif de la pièce contemporaine des Noces de Figaro était rendu avec liberté et fluidité.  

Gidon Kremer, violon. Maxim Rysanov, alto. Luka Coetzee, violoncelle. Mikhaïl Pletnev, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 06/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Les deux monstres sacrés se partageaient la scène pour les deux autres œuvres au programme, dialoguant avec une sobre élégance dans le Grand Duo, Sonate en la majeur de Franz Schubert. Le violon de Gidon Kremer n’est plus dans la quête d’une imposante virtuosité, mais semble s’être allégé, frôlant une fragilité sensible qui rend son jeu encore plus émouvant. Il devient alors une voix qu’accompagne le piano, lyrique et inspiré où flottent les ombres des musiciens passés.
Remplaçant presque au dernier moment le Tchaïkovski prévu, c’est la Sonate pour violon et piano de César Franck que les musiciens avaient décidé d’interpréter. 

Référence littéraire ? On ne cesse d’épiloguer sur le modèle de la « petite phrase de Vinteuil ». Marcel Proust expliquait à son ami Antoine Bibesco « une phrase de sonate piano et violon de Saint-Saëns, (…). L’agitation des trémolos au-dessus d’elle dans ce prélude de Wagner, son début gémissant est de la sonate de Franck, ses mouvements espacés, ballade de Fauré, etc, etc… ». Phrase composite certes, de l’aveu même de l’écrivain ! Mais on a bien envie de la reconnaître dans cette Sonate de César Franck en lisant : « Au-dessus de la petite ligne du violon, mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune ». 

Gidon Kremer, violon. Mikhaïl Pletnev, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence.

Les deux musiciens rendent avec finesse la mélancolie et le lyrisme tout en intériorité de cette pièce à la luminosité solaire. On se laisse porter par l’indicible magie de cette rencontre entre des musiciens qui n’ont plus rien à prouver et donnent libre cours à leur sensibilité. 
En bis, le Liebeslied (Chagrin d’amour) de Fritz Kreisler accentue ce détachement des normes, les partitions ne sont plus que le support d’idées qui se réinventent et font vivre avec intensité la musique et ceux qui la transmettent. Quel cadeau !  

Concert donné au Grand Théâtre de Provence le 6 avril 2026 dans le cadre du Festival de Pâques

Photographies de l’article: Gidon Kremer, violon. Maxim Rysanov, alto. Luka Coetzee, violoncelle. Mikhaïl Pletnev, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence. 06/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Gidon Kremer, violon. Mikhaïl Pletnev, piano. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence.
Les grands noms de demain

Les grands noms de demain

Grâce aux résidences destinées aux jeunes musiciens déjà reconnus accompagnés d’un mentor, le Festival de Pâques affirme, année après année, sa volonté de transmission et d’ouverture. Le rituel concert Génération @ Aix conclut au Jeu de Paume ces journées d’études fructueuses. 

L’édition 2026 accueillait ainsi Iris Scialom (violon), Héloïse Houzé (alto) et Krzysztof Michalski (violoncelle) sous la houlette de la merveilleuse pianiste Yulianna Avdeeva.
Afin de faire travailler les couleurs à ces jeunes interprètes multiprimés (la première a été nommée Révélation des Victoires de la musique classique 2025, la deuxième a séduit l’Académie Ravel de Saint-Jean-de-Luz et le troisième a reçu le deuxième prix du Concours international de l’ARD de Munich), l’artiste avait opté pour un répertoire du XIXème, romantique et passionné à souhait, convoquant des duos de Chopin, Clara et Robert Schumann avant de finir sur un « tutti » en quatuor de Brahms. Ainsi, chaque musicien était entendu seul avec le piano avant de se fondre dans l’harmonie générale des cordes pour un travail d’écoute et de fusion infiniment formateur.
Les partitions choisies ne cherchent pas la virtuosité technique à tout prix, mais incitent leurs interprètes à moduler leur expression, à élaborer une vraie lecture et à la rendre à l’auditoire. 

Le violoncelle de Krzysztof Michalski, un Nicola Bergonzi de 1785, abordait par un travail très incarné l’Introduction et Polonaise brillante de Frédéric Chopin, sculptant dans la masse sonore le fil mélodique. Puis, le violon d’Iris Scialom, un Guadagnini de 1773, accordait sa profondeur au velours du piano sur les Trois romances op. 22 de Clara Schumann, ajoutant une touche d’espièglerie dans l’Allegretto. Enfin, Héloïse Houzé, sur un alto Michele Deconet de 1766, déclinait les phrasés éblouis du Märchenbilder de Robert Schumann. 

Génération @ Aix. Yulianna Avdeeva, piano et mentor. Iris Scialom, violon. Héloïse Houzé, alto. Krzysztof Michalski, violoncelle. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 06/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques


Ces « présentations » permettaient d’entrer dans l’univers chambriste qui se rapproche le plus de la composition orchestrale, le quatuor. Les trois jeunes musiciens se retrouvaient sur scène menés par le piano de Yulianna Avdeeva qui, sans jamais écraser les autres parties, leur transmettait la capacité de découvrir en eux la justesse du ton, des nuances, des intentions. Après les rêveries des trois premières pièces, on avait soudain l’impression d’entrer dans un monde vivant, habité, foisonnant. Le lyrisme et la fièvre du Quatuor n° 3 en ut mineur opus 60 de Brahms déploient leurs reflets dansants. Le compositeur évoquait dans ses lettres « l’atmosphère à la Werther » de son quatuor. En effet, on suppose souvent que par cette œuvre Johannes Brahms aurait exprimé son amour malheureux pour Clara Schumann (elle fut d’ailleurs la pianiste de la création de nombreuses œuvres du musicien qu’elle conseilla et aida beaucoup), d’où son allusion aux Souffrances du jeune Werther de Goethe. Il n’alla pas jusqu’au suicide fort heureusement et transmua sa déception amoureuse dans les replis somptueux de sa partition !
L’interprétation vive et intelligente, conjuguant puissance et délicatesse avec un soupçon d’acidité pour relever le tout, transporta le public du Jeu de Paume. À suivre!

Ce concert a été donné le 6 avril 2026 au Jeu de Paume dans le cadre du Festival de Pâques

Photographies de l’article: Génération @ Aix. Yulianna Avdeeva, piano et mentor. Iris Scialom, violon. Héloïse Houzé, alto. Krzysztof Michalski, violoncelle. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 06/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Génération @ Aix. Yulianna Avdeeva, piano et mentor. Iris Scialom, violon. Héloïse Houzé, alto. Krzysztof Michalski, violoncelle. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 06/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques
Leur premier concert !

Leur premier concert !

Effervescence dans les rues d’Aix-en-Provence jouxtant le Grand Théâtre ! Des « hordes » de poussettes chargées d’enfants et de parents pressés se dirigent dans une même direction : le théâtre. Est-il plus magique comme lundi matin ? 

La chasse aux œufs de Pâques a été oubliée, ce qui compte, c’est ce qui va se passer dans le grand studio où une ronde de chaises délimite le cercle initiatique parsemé de coussins confortables et de tapis moelleux. Au centre de cet espace, un arbre aux branches de carton porte des lampions et autres décorations festives, arbre des palabres, arbre des forêts à mystères…

Quelques cubes lumineux sont disposés en ronde parmi les spectateurs petits et grands et attendent les musiciens. Tout le monde est en chaussettes, comme à la maison, les instruments sont là, proches à les toucher. La harpe accompagne l’entrée du public. Pas de hâte, pas de bousculade, tout s’effectue avec le sourire.
Peu à peu la lumière (mise en scène par Matthieu Obrist) se tamise, Thierry Weber (concepteur du spectacle) débute la narration : chaque instrument est doté d’un doudou et le représente. 

Musique en partage. Symphonies pour petites Oreilles. Ensemble ParteMus. Thierry Weber, direction. Grand Théâtre de Provence. 20/04/2025. Aix-en-Provence. Photo

Voici l’éléphant, le lapin, l’ours… Certains dansent ou font la sieste, courent avec lenteur. Les enfants écoutent, se lèvent parfois, effectuent quelques mouvements en rythme, s’approchent timidement des instruments dont les voix s’élèvent, se croisent, se répondent ; langage universel et doux comme les doudous des enfants qui suivent du regard les déambulations des artistes et se laissent aller au gré des phrases musicales qui jamais ne se fâchent. 

La partition de Jean-François Verdier ouvre avec délicatesse les portes de la rêverie et le jeune public y est visiblement sensible. Lorsque le récit s’achève, l’enchantement perdure. Les enfants s’approchent des instruments, sont invités à les toucher, s’assoient devant « l’atelier » des percussions et tentent de faire sonner les cloches de différentes couleurs, s’arrêtent pour écouter l’oiseau de Pierre et le Loup joué par la flûte traversière, caressent les cordes de la harpe, osent toucher les palettes de la clarinette ou du cor d’harmonie… le contrebassiste prête son archet à un enfant pour jouer avec lui les premières mesures de Stand by me

Musique en partage. Symphonies pour petites Oreilles. Ensemble ParteMus. Thierry Weber, direction. Grand Théâtre de Provence. 20/04/2025. Aix-en-Provence. Photo

Proposé aux enfants de 6 mois à 4 ans (accompagnés au moins d’un parent et d’un doudou), Le premier concert de mon doudou par l’ensemble ParteMus est une initiation délicieuse empreinte de magie et de poésie.

Concerts (chacun de trente minutes environ) donnés à 10, 11 et 12 heures au Grand Théâtre de Provence le lundi 6 avril 2026 dans le cadre de « Musique en Partage » du Festival de Pâques

Photographies: Musique en partage. Symphonies pour petites Oreilles. Ensemble ParteMus. Thierry Weber, direction. Grand Théâtre de Provence. 20/04/2025. Aix-en-Provence.

Duos au fil de l’histoire

Duos au fil de l’histoire

Le violon de Pierre Fouchenneret et le piano de Romain Descharmes (remplaçant Théo Fouchenneret souffrant) arpentaient un siècle de duos dans l’écrin de la salle Campra du Conservatoire Darius Milhaud le 2 avril dernier.

Exercice acrobatique que de passer de Schubert à Schumann puis Bartók ! Trois univers denses et très personnels sont à mettre en évidence dans le temps bref d’un concert… Les deux interprètes du jour y parvinrent avec élégance et finesse. 

Du brillant

Le Rondo brillant pour violon et piano en si mineur de Schubert porte bien son nom. Le compositeur l’avait destiné à son ami, le pianiste et compositeur Karl Maria von Bocklet et au violoniste Josef Slavik dont Chopin faisait un éloge appuyé dans une lettre à ses parents : « Il (Josef Slavik) a joué comme un autre Paganini, mais un Paganini rajeuni, qui avec le temps va surpasser le premier. Je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas entendu. Il prive le public de la parole et met les larmes aux yeux. Il y a plus : il arracherait les larmes même aux tigres. ». Il fut même désigné « le Rossignol des rossignols » (son nom de famille signifiant « rossignol » en tchèque).

Pour une telle partition, Pierre Fouchenneret était un interprète idéal : enfant prodige, il obtint son premier prix de violon et de musique de chambre au CNSMD de Paris à tout juste seize ans.
Créé il y a deux cents ans, en 1826, ce Rondo donne à entendre toute la jeunesse de son compositeur : Schubert a alors vingt-neuf ans (il mourra deux ans plus tard, en 1828). La vivacité des mouvements, la variété des changements d’atmosphère entre les modes majeurs et mineurs, ses fausses sorties, ses renchérissements qui semblent mettre en scène des amis qui font le bœuf, sont transcrits dans une partition exigeante où violon et piano rivalisent d’acrobatiques élans sans pour autant négliger une expressivité profonde, et c’est là que réside encore plus la virtuosité des musiciens. 

Pierre Fouchenneret, violon. Romain Descharmes, piano. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Une insaisissable intranquillité

 Clara Schumann créa la troisième Sonate pour violon et piano en la mineur de son époux avec son dédicataire, le violoniste Joseph Joachim en octobre 1853, l’une des dernières années de lucidité du compositeur, riche et intense. 

S’amusant avec la notation F.A.E., « Frei aber eisam » (libre mais seul), devise du violoniste Joachim, (en notation allemande, fa, la , mi), Robert Schumann construit le motif en le transformant : E.A.F. (mi, la, fa) , « Erwartung der Ankunft des Freundes » (dans l’attente de l’arrivée de l’Ami).
L’équilibre entre les deux instrumentistes, le flamboiement de leur dialogue, le caractère parfois grinçant du violon qui s’emporte ensuite en volutes d’une délicate fluidité, tout concourt à un temps suspendu où l’être hésite entre raison et sentiment, Florestan et Eusebius, ces deux personnages nés de l’imaginaire tourmenté de Schumann, le premier, ardent et courageux, passionné jusqu’à la démesure, le second, poète, adonné à l’introspection. 

Pierre Fouchenneret, violon. Romain Descharmes, piano. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Les débuts de la danse des peuples

Petit clin d’œil à la Sonate de Schumann, la première Sonate pour violon et piano de Béla Bartók fut destinée à la petite nièce de Joseph Joachim, la violoniste hongroise Jelly d’Arányi. Les dissonances dures qui font se heurter les deux instruments dans le premier mouvement nourrissent l’ampleur du propos et ouvrent à l’expression lyrique la plus introspective et méditative qui soit. L’Adagio offre au violon des passages poétiques sublimes, tandis que l’Allegro final dessine les paysages hongrois familiers de la dédicataire, et s’emporte dans les variations des danses populaires en poussant les rythmes au paroxysme. Les peuples se retrouvent là, vivants, entraînant dans leurs entrechats et leurs exaltations rhapsodiques les couleurs du monde.
Apaisant les tensions, la Berceuse de Gabriel Fauré, en bis, semblait inutile après ces vagues puissantes qui, portées avec une verve aussi intelligente que sensible, avaient subjugué l’auditoire.

Concert donné au Conservatoire Darius Milhaud dans le cadre du Festival de Pâques le 2 avril 2026.

Photographies de l’article: Pierre Fouchenneret, violon. Romain Descharmes, piano. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Les oubliées du Baroque

Les oubliées du Baroque

Sous le nom de Destinées, titre du concert concocté par la violoniste Sophie de Bardonnèche accompagnée de Lucile Boulanger à la viole de gambe et de Florian Carré au clavecin (remplaçant au pied levé Justin Taylor), se cache la question de l’accès à la création des femmes et à leur postérité. 

La jeune violoniste qui est également membre des Arts Florissants, et l’une des fondatrices du Consort, a mené un patient travail d’enquête dans les archives pour réunir plus d’une dizaine de femmes compositrices de l’époque baroque. 

Bien sûr, le nom d’Élisabeth Jacquet de La Guerre n’est pas inconnu, mais que dire de Madame Talon, Mademoiselle Duval, Mademoiselle Laurent, Anne ou Marguerite Bocquet, Élisabeth-Louise Papavoine, Madame de la Chaussée, Anne-Madeleine Guesdon de Presle, Mademoiselle Blondeel, Marie-Christine de Fumeron ou de Françoise-Charlotte de Senneterre, dite La Ménétou ? Sophie de Bardonnèche sourit en évoquant ses recherches, la maigreur des documents, le peu de partitions qui subsistent encore : l’effacement des femmes par la postérité est sidérant alors que nombre d’entre elles étaient célèbres et appréciées à leur époque tandis que d’autres l’étaient sous le nom de leurs maris qui signaient les compositions de leurs épouses…

Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

On file consulter le livre de Guillaume Kosmicki, Compositrices, L’histoire oubliée de la musique, et l’on se rend compte que la liste pourtant impressionnante de femmes citées dans son ouvrage n’est pas exhaustive… C’est une foule serrée de créatrices qui émerge de l’oubli. 

Sophie de Bardonnèche, en petite fée espiègle, apporte la finesse de son approche musicale et la virtuosité de son jeu aux partitions retrouvées : voici Mademoiselle Duval surnommée « La Légende » qui dirigeait les orchestres de son clavecin et a même joué au Jeu de Paume d’Aix-en-Provence. Le Rondeau puis la Sarabande et la Passacaille, extraits de son opéra Les Génies ou les caractères de l’amour (1736) séduisent par leur vivacité et leur équilibre. 

Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

D’après Kosmicki, « la période qui va de 1770 à 1820 est marquée par le chiffre exceptionnel et inégalé de cinquante-quatre ouvrages lyriques dus à vingt-trois compositrices ou librettistes, parfois même les deux à la fois pour une même œuvre ». 
Certaines partitions ont connu des voies de préservation détournées, ainsi, le « Concert de Mlle Laurant donné à Mme la Dauphine, dans les grands appartements de Versailles recueilly par Philidor Laisné (1690) » a été conservé par le bibliothécaire (susnommé) de Louis XIV ! 

Le travail de Madame Talon ou celui de Madame de la Chaussée connurent le même privilège : « plusieurs belles pièces de symphonies copiées, choisies et mises en musique par Philidor Laisné » indique l’épigraphe d’un Menuet de la première et « Suite des danses pour les violons et hautbois. Qui se jouent ordinairement à tous les bals chez le Roy, recueillis par Philidor Laisné »… (on a conservé l’orthographe variable de la finale du participe passé du verbe « recueillir » !). 


Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Comme pour les poètes, les dramaturges ou tous les autres artistes, la volonté du Roi est primordiale dans la réussite des musiciens ou des musiciennes. Élisabeth Jacquet de La Guerre (1665-1729), évoquée par Le Mercure galant, revue incontournable de l’époque, comme un « miracle », un « prodige », une « merveille », et même « la première musicienne du monde » (in Compositrices de Kosmicki), enthousiasma le Roi Louis XIV à l’âge de cinq ans au point qu’elle eut le privilège d’être publiée tout comme ses collègues masculins !

La profondeur des attaques de la gambiste Lucile Boulanger, la délicatesse du clavecin de Florian Carré qui remplace un orchestre nimbant les voix solistes, rendent leur pertinence et la puissance créatrice à ces « ombres errantes » disparues des histoires officielles.
Les trois musiciens se délectent visiblement de ce répertoire qui se pare d’une certaine mélancolie jusque dans ses manifestations les plus brillantes. 

Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

Il y a les pièces « préférées » telle l’Ariette dans le goût nouveau d’Anne-Madeleine Guesdon de Presle, un parfum de Couperin dans une page de Mlle Ménetou, la narration d’une vie marquée par les deuils et la résilience dans la Sonate en ré mineur pour violon et clavecin d’Élisabeth Jacquet de La Guerre, la verve quasi vivaldienne de la Tempête d’Élisabeth-Louise Papavoine… Le jeu lumineux des interprètes sert avec une intelligente passion la poésie et les élans de ces œuvres qui renaissent ici.

Concert donné au Jeu de Paume lors du Festival de Pâques le 2 avril 2026

Photographies de l’article: Destinées. Sophie de Bardonnèche, violon. Lucile Boulanger, viole de gambe. Justin Taylor, clavecin. Théâtre du Jeu de Paume. Aix-en-Provence. 02/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques