Et si ?…

Et si ?…

Bien sûr, avec des si… les fantaisies se rêvent concrètes quoiqu’impossibles. Une exception est à signaler ! Le spectacle Tu connais la chanson ? concocté par Charlotte Adrien et Louis Caratini qui articule sa note d’intention autour de quatre questions débutant par « Si », puis une succession de « Et si », fait entrer concrètement son public dans univers inoubliable de mots, de rires, de parodies, d’inventions, d’improvisations, de réflexions pas si légères malgré les apparences… Dans cette même note, les termes du jeu (« s’amuser », « jouer ») côtoient à égalité ceux plus didactiques de l’apprentissage (« apprendre »x2) et c’est ce qui se passe dans cet inclassable spectacle. 

Seul sur le plateau, Louis Caratini arbore une large surchemise à carreaux sur kilt et t-shirt noirs : clin d’œil aux robes noires de nombreuses chanteuses, Piaf et Barbara en tête?  « Je souhaitais surtout être à la fois féminin et masculin dans ce spectacle qui évoque des chanteurs et des chanteuses, une manière d’être à la fois les uns et les autres, sans cultiver d’ambigüité, le kilt est malgré tout un vêtement masculin… » expliquera-t-il après le spectacle. On le voit évoluer avec aisance dans la mise en scène fluide, rapide, pertinente de Charlotte Adrien avec laquelle l’artiste a concocté le texte du spectacle, ton léger pour une architecture documentée qui mène le public dans les méandres de la chanson française, interroge cet art populaire et savant à la fois et nous fait percevoir l’infinie richesse des textes et des mélodies et le petit miracle qui les fait s’accorder entre eux. 

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Pourquoi une chanson ? À quoi sert-elle ? Qu’est-ce qui fait « chanson » ? Où commence et s’arrête la propriété intellectuelle alors que les chansons « courent dans les rues » ?
Entre réflexions, anecdotes, « blind test », improvisations géniales et pastiches tordants, les standards de la chanson francophone défilent. Au détour d’un accord, on découvre de nouvelles paroles, on se remémore d’autres que l’on croyait oubliées.  


« On a tendance à croire en France qu’une chanson, ça se fait tout seul ; mais est-ce qu’on écrit vraiment jamais tout seul ? Comment ça se fabrique une chanson ? » demande le musicien qui invite la salle à lui répondre. Peu à peu les mots fusent, les explications s’esquissent… complexe le sujet ! « La chanson se situe entre la poésie, le théâtre, la mélodie », sourit-il, convoquant un florilège (il ne s’agit pas de mettre en œuvre un dictionnaire de la chanson francophone, il faudrait y passer des semaines !) de pièces. Certaines chansons seront jouées intégralement, d’autres juste effleurées lors de blind test auxquels la salle participe avec passion (l’artiste rebondit avec aisance sur les suggestions des spectateurs qui sont autant de sources de rires et de complicité partagés), d’autres encore fusionnées en medley vertigineux lorsque leurs mélodies seules ne sont pas cousues ensemble afin de nous raconter de véritables histoires.

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tout commence après une introduction vocale débridée par Les Mots de La Rue Ketanou (« Un mot pour tous, tous pour un mot ! »). La fascination pour les textes conduira le poète de la scène à aborder une phalange d’auteurs, de Brassens à Diane Tell, d’Higelin à Angèle… après être « tombé du ciel » (Jacques Higelin), Louis Caratini au piano offrira une très belle version de Sur mon chemin de mots d’Anne Sylvestre. La question sera posée : pourquoi Barbara est plus connue qu’Anne Sylvestre alors que cette dernière est le premier modèle de femme à avoir produit la quasi-totalité de son travail? « Women Power » et poing levé !

Le rire n’est jamais loin pourtant et les zygomatiques sont mis à rude épreuve, que ce soit lors de l’introduction parodique à la guitare de Ma philosophie d’Amel Bent, de l’inénarrable moment de raggamuffin délirant ou le pastiche des accompagnements instrumentaux, en passant par la guitare, la contrebasse ou le piano, moment de haute voltige !

« Dans ce lieu hors du monde » qu’est la scène, tout peut se produire. Le public chante, devine, s’esclaffe, se laisse aller aux réminiscences… « Il faut savoir que la musique est un meilleur vecteur de mémoire que le langage. Regardez si ça va réveiller certaines zones de votre mémoire … » sourit Louis Caratini qui passe du piano à la guitare, au clavecin miniature ou à la machine à écrire, fantastique instrument percussif !

Les musiques voyagent… où commence le plagiat, l’hommage, l’involontaire reprise tant certains airs font partie de nos imaginaires ? 
Un exemple illustre le propos : l’un des thèmes de la 3ème Symphonie de Brahms qui sera utilisé dans Quand tu dors près de moi (Françoise Sagan pour le film d’Auric, éponyme de son roman, Aimez-vous Brahms ?) chanté par Yves Montand, puis dans Baby Alone in Babylone de Gainsbourg pour Jane Birkin, et ainsi de suite… 


Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

Tu connais la chanson? / Louis Caratini © Jérôme Quadri

,Où sont les droits d’auteur alors ? Louis Caratini cite les propos de l’écrivain Alain Damasio : «bientôt, avec le droit de propriété, sera incalculable le nombre de mots qu’il faudra payer pour les employer ! ».
 Peu importe d’où viennent les chansons, est-ce le Kairos grec, ce symbole de l’occasion à saisir, les mouvements des arbres ou les rêveries d’un promeneur, le souvenir d’une chanson corse ? Trenet, Higelin, Roda Gil, Angèle, Mylène Farmer, Alexandre Poulin, et tant d’autres dessinent les constellations d’un art réellement populaire : la salle entière fredonne leurs couplets. Au détour d’une volte de l’artiste, on écoute aussi pour la première fois ses chansons. De véritables pépites !
 Rarement on a vu le public du Jeu de Paume se lever avec un tel enthousiasme, et un tel sourire aux lèvres !

Spectacle donné au Jeu de Paume, Aix-en-Provence, les 17 & 18 décembre 2025

Les générations d’Ulysse

Les générations d’Ulysse

En 1982, parmi les danseurs du chorégraphe Jean-Claude Gallotta, qui présentait alors, à son retour d’Amérique où il avait découvert Merce Cunningham, l’un des ballets fondateurs de son art, Ulysse, se trouvait Josette Baïz qui remportait la même année le premier prix du 14ème Concours international de chorégraphie de Bagnolet ainsi que ceux du public et du Ministère de la Culture.
En 2007, avec le Groupe Grenade qu’elle a fondé, elle reprendra Ulysse en adaptant la chorégraphie de Jean-Claude Gallotta aux enfants qui l’interprèteront. La pièce sera reprise plusieurs fois, créant des « générations Ulysse » successives. Les anciens danseurs de l’œuvre se remémorent en souriant leurs débuts dans ce ballet d’une exigence folle et d’une indicible poésie.

La nouvelle génération 2025 dansait au Pavillon Noir les 16 et 17 décembre derniers.
Les jeunes danseurs et danseuses, tous vêtus de blanc, comme pour sceller la puissance originelle du mythe par une fraîcheur des débuts du monde, apportent leur fougue et leur indéniable talent aux vingt-quatre tableaux du ballet, vingt-quatre, comme le nombre de chants de l’Odyssée d’Homère, vingt-quatre histoires pour rendre compte de l’invraisemblable voyage, de ses haltes tragiques ou amoureuses, des colères de Poséidon, de l’innocence chargée d’empathie de Nausicaa, des sortilèges de Circé, du chant fatal des sirènes, de l’attente de Pénélope… 

Ulysse / Jean-Claude Gallotta/ Josette Baïz © Léo Ballani

Ulysse / Jean-Claude Gallotta/ Josette Baïz © Léo Ballani

Nathalie Yokel et Philippe Verrièle dans leur ouvrage Ulysse de Jean-Claude Gallotta, (Nouvelles éditions Scala, collection Chefs-d’œuvre de la danse, 2024) soulignent combien cette œuvre est majeure dans les années 1981, annonçant « le renouveau de la danse de groupe, amorcé par le courant de la Nouvelle danse française ». Ils évoquent cet Ulysse qui, au fil des reprises du ballet, est resté un « voyage en blanc, joyeux comme un rêve d’adolescence éternelle. Car le paradoxe d’Ulysse tient à ce qu’à feindre ignorer le temps qui passe, il en avive la conscience. Et constitue l’une des étapes de la prise de conscience du répertoire chorégraphique contemporain. »

Le pari de Josette Baïz est de reprendre une pièce composée pour des adultes et de l’adapter aux jeunes danseurs de Grenade (entre dix et quinze ans). Rien n’est évité des difficultés de cette partition chorégraphique (même si elle est un chouïa réduite), on retrouve la gestuelle de Gallotta, son caractère impulsif, son énergie, son travail en épure. La technicité des enfants est époustouflante, leur grâce aussi. On est séduit par la fluidité du spectacle, son rythme sans faille, sa force évocatrice. Les mouvements d’ensemble sont d’un dynamisme prenant, les petits tableaux touchent par leur intensité. 

Ulysse / Jean-Claude Gallotta/ Josette Baïz © Josette Baïz

Ulysse / Jean-Claude Gallotta/ Josette Baïz © Josette Baïz

Les jeunes interprètes savent occuper le plateau avec une telle conviction que jamais l’espace ne semble vide même lorsqu’il s’agit de solos. La légèreté des évolutions est au service d’une palette nuancée et lumineuse. 
Marque le temps du récit un gros ballon blanc poussé sur une ligne invisible en fond de scène, comme pour dessiner la progression du jour. Des noms lancés, réitérés, tels des bouteilles à la mer, viennent rappeler les personnages marquants du récit, « Ulysse », « Pénélope », « Cyclope », « Circé » … Le monde se transforme en immense cour de jeux où les enfants évoluent avec aisance, précis, facétieux, elfes joyeux qui s’amusent des équilibres et des ruptures.  Une petite merveille !!!

                                                                                                                                                         Ulysse a été dansé les 16 & 17 décembre 2025 au Pavillon Noir, Aix-en-Provence

 

Prochaines dates au ZEF à Marseille pour 3 représentations :
* jeudi 8 janvier 2026 – 20h
* vendredi 9 janvier 2026 – 14h30 (scolaire et bord plateau)
* vendredi 9 janvier 2026 – 20h

Une vie en trois temps

Une vie en trois temps

Évènement au Grand Théâtre de Provence, Lambert Wilson chantait Kurt Weill, accompagné par le Lemanic Modern Ensemble dirigé par Bruno Fontaine et son piano. 

Aborder Kurt Weill semble presque une évidence pour l’artiste qui, grâce à sa formation londonienne, joue, chante, danse, avec le même brio. Le spectacle est conçu pour nous donner une idée de la carrière en trois temps du musicien tour à tour allemand, français, américain, avec ses thèmes, ses styles, ses couleurs, chaque étape se fondant aux traditions des pays habités. 

Comment résumer une œuvre si foisonnante et aux aspects si contrastés le temps d’un spectacle ! Lambert Wilson endosse le rôle du compositeur avec son éternelle valise et nous mène d’exil en exil. Peu de choses sur la vie personnelle du musicien, ce n’est pas l’important. Ce qui compte c’est sa musique, ses sources d’inspiration. Lambert Wilson en est un fantastique passeur. Il conte, relie les œuvres entre elles, passe aisément d’une langue à l’autre : allemand, français, anglais, se succèdent, l’accent du narrateur s’imprègne de chacune avec naturel. 

Lambert Wilson chante Kurt Weill © Frederic Garcia

Lambert Wilson chante Kurt Weill © Frederic Garcia

Voici d’abord la « période allemande » avec le célébrissime Opéra de quat’sous en cinq extraits, débutant par l’Ouverture orchestrale qui permet de savourer la qualité du Lemanic Modern Ensemble, ses pupitres équilibrés, ses solistes inspirés, la battue précise et intelligente du chef, Bruno Fontaine. Les lignes mélodiques sont toutes d’une sobre clarté au cœur du tissage serré des partitions. L’artiste entre dans l’univers du singspiel, mariant avec délicatesse le « parlé » et le « chanté », chanson, récitatif, mouvements de tango ou de fox-trot, croisant le répertoire populaire des cabarets ou des rues et celui de la musique « savante », en un style dépouillé, presque sec. Un théâtre épique se déploie, acide et pourtant sensible, donnant à percevoir les fragilités des êtres…

L’opéra a indubitablement un caractère politique et social et s’inscrit dans une forme dialectique avec Brecht et Weill. C’est ce qui est aussi sensible dans Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny pièce « résumée » en trois morceaux, Prélude, Alabama song (dont on connaît la fameuse reprise par les Doors), Comme on fait son lit on se couche. L’acteur ne résiste pas au plaisir de la forme cabaret avec deux chansons allemandes, Es Regnet et Das Lied von den Braunen. 
Lambert Wilson se change à vue, arpente le plateau, s’adresse au public, aux musiciens, esquisse des pas de danse, donne à sa voix des inflexions d’une époustouflante justesse. 

Lambert Wilson chante Kurt Weill © Frederic Garcia

Lambert Wilson chante Kurt Weill © Frederic Garcia

Il rappelle l’interdiction des œuvres de Kurt Weill dans l’Allemagne nazie : considérées comme de la « musique dégénérée » selon les critères du moment, les partitions furent brulées. Être juif et communiste était rédhibitoire ! 
Sans doute, il aurait été bon de rappeler combien, outre le talent de créer des personnages forts, Mahagonny est une métaphore du capitalisme, comment il s’impose au mépris de toute morale et comment il peut s’autodétruire. L’art avec Kurt Weill est puissamment engagé dans les problématiques de son époque et c’est aussi, malheureusement, par leur actualité que ses œuvres nous parlent toujours !

Le temps d’un entracte pour quitter l’Allemagne
…

Quoi qu’il en soit, Kurt Weill doit partir et se retrouve à Paris en 1933. (Les dates scandent le parcours du musicien, telles des couperets évocateurs en cette première moitié du XXème siècle). Il devient parisien, écrit Les Sept Péchés capitaux (Die sieben Todsünden) toujours en collaboration avec Brecht, compose sa Seconde symphonie et se plonge aussi dans la chanson populaire, travaille avec Jacques Deval pour sa pièce Marie-Galante dont le Lemanic Modern Ensemble interprète l’Ouverture, « Scène du dancing », avant que Lambert Wilson n’évoque Le grand Lustucru, peut-être moins effrayant que par les chanteuses réalistes de 1934, puis le célèbre Je ne t’aime pas et le rêve de Youkali, cet éden utopique de Marie-Galante. 


Cependant, malgré la verve et l’inventivité pertinente du musicien, ce dernier devra aussi quitter la France en 1935. Il faut bien dire que la situation n’était pas si brillante pour les démocrates et que dans l’Action française, Lucien Rebatet vilipendait le « virus judéo-allemand ». 
Voici alors Broadway ! Le cabaret, la liberté, et des airs qui restent indémodables, dans les arrangements de Bruno Fontaine. Liberté ne signifie pas guimauve, Lady in the dark s’intéresse à la psychanalyse et écorche au passage le monde du paraître qu’est devenu le « rêve américain ». 

Lambert Wilson chante Kurt Weill © Frederic Garcia

Lambert Wilson chante Kurt Weill © Frederic Garcia

L’amour se décline avec une tendresse empreinte d’humour. Lambert Wilson est souverain dans ces répertoires aux couleurs si diverses mais qui cultivent les échos. 
En bis, Lambert Wilson évoque les actualités troublées et rappelle par une Sarabande des compositeurs russes combien il ne faut pas confondre les artistes et les états oppresseurs. La plupart des noms qui viennent en foule ont été honnis par les dictatures, exilés, tués, leur travail dénigré ou détruit… 
Et pourtant, ils sont tous là, chers à nos cœurs, avec leur capacité à nous émouvoir, à nous faire réfléchir, rêver, créer… 
Un spectacle d’une densité et d’une belle  élégance.

Lambert Wilson chante Kurt Weill a été joué au Grand Théâtre de Provence le 13 décembre 2025

Le théâtre se conjugue à tous les temps !

Le théâtre se conjugue à tous les temps !

La nouvelle création de Macompagnie, Quand j’étais dans le futur, a fait  ses premiers pas au théâtre de L’ouvre-Boîte. 

« L’enfance, ce n’est pas un âge, c’est un autre espace, et les enfants sont bilingues, ils parlent à la fois enfant et adulte. J’aurais comme envie de traduire le parler de l’enfance de façon littérale. Ce que j’espère c’est que mon accent sera supportable » déclare Jeanne Béziers dans sa note d’intention. « Jamais je n’avais écrit pour des enfants. Mes spectacles « pour enfants » étaient plutôt destinés aux adolescents. Avec Quand j’étais dans le futur, je m’adresse à des enfants à partir de six ans, ce qui est un autre exercice ! »

Le « solo à deux » concocté par la talentueuse actrice, metteuse en scène et dramaturge correspond parfaitement aux ambitions de « clowneries métaphysiques » de l’artiste dont l’univers est fortement marqué par Beckett (le sous-titre du spectacle, « clowneries métaphysiques » se réfèrent au sous-titre éponyme de En attendant Godot) Le spectacle emprunte à toutes les disciplines avec humour et profondeur. Pas de niaiserie dans un spectacle pour enfant ! Laissons-les à ceux qui ne savent pas ou plutôt refusent de se rappeler et de percevoir à quel point les enfants comprennent vraiment tout, sont sensibles au langage et à tout ce qui titille leur jeunes et pertinentes intelligences !

Quand j'étais dans le futur / L'Ouvre-Boîte © Ma Compagnie/L'Ouvre-Boîte

Quand j’étais dans le futur / L’Ouvre-Boîte © Ma Compagnie/L’Ouvre-Boîte

Musique, jeux sur les mots à la manière de Raymond Devos, pantomimes délirantes, clownerie, danses cocasses, sont passées au crible par le duo déjanté que constituent les deux complices, Jean-Jean et Jean-Jeanne, (Jeanne Béziers et Jean-Philippe Barrios).

Au début, ils ne sont qu’un, même silhouette engoncée dans un long manteau et surmontée d’un bonnet à pompon terminé par une longue chevelure brune. Jean-Jean, on le saura par la suite, est assis, dos au public, sur une malle. Torsions, étirements, le voici qui se lève, s’approche d’un rideau sombre, tendu au milieu de la scène sur une corde à linge et maintenu dessus par des épingles du même nom, comme un pied de nez facétieux au sage et classique rideau de scène. Ce simple déplacement de l’attirail « normé » de la représentation entraîne tous les autres.

Quand j'étais dans le futur / L'Ouvre-Boîte © Ma Compagnie/L'Ouvre-Boîte

Quand j’étais dans le futur / L’Ouvre-Boîte © Ma Compagnie/L’Ouvre-Boîte

De la malle s’extrait le second personnage. Qui est l’un, l’autre ? La confusion tente de s’entretenir, le rideau devient le miroir sans tain où chacun se cherche, doute de sa propre identité, se trouve, se perd, dessine enfin une altérité. 
En dix numéros pluridisciplinaires la pièce déroule sa logique de folie douce. Alors que son comparse se met à la batterie, Jean-Jeanne procrastine le moment où elle doit chanter par l’invention d’une multitude d’entrées possibles, et spectaculaires de préférence. Que dire d’une entrée à cheval ou une apparition en cracheur de feu, en acrobate… ? autant d’occasions de parodies, de distorsions, qui font naître le rire.

Un rire au présent tandis que se pose la question des boîtes du passé, du présent et du futur.
Le passé peut se concrétiser par la malle dans laquelle Jean-Jeanne était enfermée, le futur par la salle d’accueil du théâtre par laquelle les spectateurs sortiront « peut-être », et le présent, évident, le moment de la parole, mais les trois éléments peuvent se bousculer, se confondre, s’intervertir, et les mots en quête de sens se façonnent en élucubrations qui se noient dans l’infini pour le plus grand régal des zygomatiques du public.
Ils seront mis à rude épreuve lors du hoquet de l’enfant sage, de l’inénarrable concerto pour marteau piqueur (on se rendra compte alors des vertus du balai brosse !), de la « mouche quantique », si invisible et pourtant « vue » par certains enfants du public, du numéro d’hypnose inversé…
Bien sûr les références à Chaplin, Buster Keaton sont convoquées, mais les deux acteurs créent leur propre forme d’humour, de décalage, invitent le public à créer avec eux un nouveau vocabulaire, à jouer avec les constructions lexicales et c’est juste savoureux !

Quand j'étais dans le futur / L'Ouvre-Boîte © Ma Compagnie/L'Ouvre-Boîte

Quand j’étais dans le futur / L’Ouvre-Boîte © Ma Compagnie/L’Ouvre-Boîte

Il y a un plaisir infini à plier et déplier les mots, les situations, les gestes du théâtre, et Jeanne Béziers sait à merveille le rendre sensible à tous. Ce partage de fins gourmets s’achève par « la chanson du début », composée par Jeanne Béziers et « lacrymoboy », alias le batteur et comédien Jean-Philippe Barrios. Le public est invité à tout reprendre en chœur. Ici encore sont parodiées les fins de spectacles musicaux qui réclament la scission du public afin de le faire chanter en plusieurs voix. Sera citée aussi Madeleine, nièce de la dramaturge, qui du haut de ses dix ans lui inspira titre et matière ! Le tout dans les lumières de Pierre Béziers et les costumes de Christian Burle avec la contribution de Gerhard Willert pour la direction d’acteurs. 
Une pépite de rires, de fulgurances, d’espiègleries.

Quand j’étais dans le futur a été joué les 10 et 13 décembre à L’Ouvre-Boîte et y sera joué le mercredi 17 décembre à 17h30

Photographie en noir et blanc

Photographie en noir et blanc

L’œuvre du photographe Ruven Afanador, célébrée par le Ballet Nacional de España et le chorégraphe Marcos Morau au GTP

Évènement au Grand Théâtre de Provence que la venue du Ballet Nacional de España ! Fondée en 1978 par le fantastique danseur et chorégraphe, pionnier du Nuevo Flamenco, Antonio Gadès, cette institution s’appuie sur les piliers stylistiques du flamenco et des danses appartenant au folklore espagnol. Frotté aux pratiques de la danse académique et de ses techniques narratives, le flamenco est devenu alors le support de récits dramatiques, d’expression d’émotions, d’idées, s’emparant même des supports de la littérature pour les transcrire dans son orbe. 

L’œuvre de Federico García Lorca fut la première à être abordée par ce biais. On a un souvenir ébloui de Bodas de Sangre (Noces de sang), si magnifiquement filmé dans le film éponyme de Carlos Saura (1981).
Si le nom du photographe colombien, Ruven Afanador, est attaché au monde de la mode, ses recueils de photos, Mil Besos et Angel Gitano, rendent un hommage poétique aux danseuses et aux danseurs de flamenco.
Ce sont ces ouvrages qui ont nourri l’imaginaire de Marcos Morau pour sa nouvelle création taillée sur mesure pour les quarante danseurs et danseuses du Ballet Nacional de España, Afanador. Scènes d’ensemble, focus sur des parties du corps (superbe alignement des pieds dansants, dévoilés par le rideau de scène soutenu par les mains aux ongles peints en noir), solos éblouissants, silhouettes comme figées par un instantané photographique, duos enlevés… on tourne les pages des différents tableaux de ce ballet comme celles d’un livre d’images.

Afanador/ Ballet Nacional de España © Merche Burgos

Afanador/ Ballet Nacional de España © Merche Burgos

Le début s’amorce dans la chambre noire de l’appareil photo, sur une musique rock, puis le rideau s’ouvre sur un espace lumineux dédié à une séance de shooting dont les clichés rappellent ceux d’Afanador, leurs ambiguïtés, leur plastique, leur façon de dénuder et vêtir à la fois, les gestes qui semblent conquérir l’espace, lui donner enfin du sens. 

Deux couleurs pour l’esthète, le noir et le blanc, quintessence de la photographie, jeu de l’ombre et de la lumière, l’une et l’autre s’étayant, modelant les formes qui sont aussi denses de significations que les mots écrits à l’encre de chine sur la page blanche des poètes. Au fil de la représentation, les corps, au départ exposés en sous-vêtements, vont se vêtir, se transformer, l’hidalgo se dessine de même que la tragédienne en tenue flamenca. (Ces « habits de dessous » font comprendre ceux de « dessus » : pour les femmes, les culottes rembourrées de faux-derrières serviront à mettre en valeur la souplesse des tailles et le tomber des robes).

Afanador/ Ballet Nacional de España © Christophe Bernard / GTP

Afanador/ Ballet Nacional de España © Christophe Bernard / GTP

Toute une imagerie d’Épinal autour de l’Espagne est convoquée, depuis les taureaux d’une corrida aux accessoires indispensables des espagnolades, éventails qui se déploient d’un coup sec, bata de cola, ces robes dont la longue traîne est repoussée à chaque volte des danseuses par un mouvement rapide de la jambe, châle qui pourrait être aussi une cape de torero, castagnettes, palmas… 

Les costumes se moquent du genre, et se posent indifféremment sur les hommes et les femmes, les premiers peuvent être dans certains tableaux torse nu et en longs jupons comme dans certaines chorégraphies d’Akram Khan, les secondes semblent sorties d’une invention de Jean-Paul Gaultier, en soutien-gorge et shorts-corsets. Sensualité aux références queer si vivifiante dans l’univers dit « macho » des Espagne d’opérette ! 
Les musiciens sur scène ajoutent leurs voix et leur guitare (superbe !) à la magie des gestes dont la synchronicité parfaite est menée avec un rythme sans faille. Les chaises mises en rond ou en ligne rappellent la pratique du flamenco : ceux qui jouent, chantent ou font les palmas sont assis pendant que les autres dansent.

Afanador/ Ballet Nacional de España © Merche Burgos

Afanador/ Ballet Nacional de España © Merche Burgos

Mais la chorégraphie sur les chaises semble être aussi un clin d’œil à Ohad Naharin (dans son célèbre Echad Mi Yodea). Les références se glissent ici et là, on pense à Pina Bausch, Maurice Béjart… Lorsque Rubén Olmo, danse seul sur scène avec un châle, l’intensité des émotions devient tangible, la photographie et la danse se sont plus qu’un art, fusionné dans le « duende ». 
On est subjugué par cette danse qui passe de la transe au tableau immobile, en une palette somptueuse. Âme multiple, le flamenco renvoie tous les clichés au vestiaire et s’affirme comme mode d’expression libre et indomptable.

Afanador a été dansé au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence du 4 au 6 décembre 2025

Afanador/ Ballet Nacional de España © Christophe Bernard / GTP

Afanador/ Ballet Nacional de España © Christophe Bernard / GTP

La musique, ciment des peuples

La musique, ciment des peuples

Alors que le monde s’affole et que les égos se déchaînent en escalades mortifères, le Grand Théâtre de Provence invite des œuvres de compositeurs dont les pays n’entretiennent pas toujours des relations pacifiques. Et pourtant, de pures merveilles se répondent !
L’Orchestre national Avignon-Provence dirigé par la géniale Débora Waldman abordait en première partie de son concert baptisé Rapprochement des peuples, l’Adagio pour orchestre de Fasil Say et le Concerto pour violoncelle de Khatchatourian.
Comment ne pas être séduit par l’écriture fluide de Fasil Say ! Son Adagio Opus 86 pour orchestre est une commande de la Württembergische Philharmonie Reutlingen pour commémorer le 75ème anniversaire de l’orchestre et la fin de la Seconde Guerre mondiale. Conçue tel un requiem dédié au plus de soixante millions de personnes mortes durant la période de 1939-1945, l’œuvre offre sa puissante orchestration à l’expression de la douleur, de la mélancolie et de l’atterrement face aux destructions.
Écrite en mars 2020, aux débuts de la pandémie, elle transcrit aussi les angoisses contemporaines et se voit plus que jamais d’actualité aujourd’hui. La direction impeccablement précise et intelligente de Débora Waldman savait apporter à cette courte pièce des couleurs sensibles.

 Le compositeur Fasil Say inscrit souvent son travail dans une perspective de liberté des êtres, pour exemple, outre le sublime Adagio Opus 86, il a aussi composé en 2003 Requiem pour Metin Altiok, peintre et poète engagé (ses onze recueils de poésie sont réunis dans Locataire d’une souffrance), mort dans l’incendie d’un hôtel, provoqué par des intégristes islamistes. Trente-six autres personnes furent aussi victimes de cet attentat. Elles étaient venues participer au festival Pir Sultan Abdal (en mémoire du poète turc alévi du XVIème siècle, arrêté et exécuté par les autorités ottomanes de l’époque).  


Debora Waldman  © Edouard Brane

Debora Waldman © Edouard Brane

Une autre face des Balkans était explorée grâce au Concerto pour violoncelle de Khatchatourian, nourri des rythmes des chants et des danses paysannes de son Arménie natale, à l’ombre des reliefs du Caucase. On a du mal à songer que l’œuvre valut tant d’ennui à son compositeur, taxé à son propos par les maîtres à penser du « réalisme soviétique » (en particulier par le terrible Jdanov, collaborateur de Staline) de « formaliste », insulte suprême lorsque l’on considère que cette théorie esthétique pose que la musique ne plaît par rien d’autre que par elle-même, ne se souciant ni du contenu ni des émotions qu’elle pourrait exprimer. En cela, l’art deviendrait incompréhensible au peuple, accessible seulement à une petite élite et par là-même hautement condamnable. Est-ce parce que ce concerto foisonne de prouesses techniques et réclame de ses interprètes une impeccable virtuosité ?

L’Orchestre national Avignon-Provence relevait le défi avec panache sous la direction dansée de Débora Waldman. Dès les premières mesures et le grondement des timbales, le public est saisi. La variété des couleurs, les contrastes puissants, les amples respirations des cordes, les interventions des vents, le violoncelle enfin particulièrement inspiré d’Astrig Siranossian, servaient la partition avec une grâce particulière. La cadence si périlleuse du premier mouvement captiva l’auditoire par son intensité. La pièce est tenue de bout en bout par une tension dramatique qui tient l’auditeur en haleine.

Astrig Siranossian © Les Théâtres

Astrig Siranossian © Les Théâtres

La jeune violoncelliste offrait en rappel un air traditionnel d’Arménie. Pureté du chant, souplesse du jeu, nuancé, subtil, velouté, se conjuguaient dans une évocation poétique des montagnes. Les frontières entre musique savante et populaires s’effacent, il n’est plus question que d’émotion et de partage de la beauté.  
après le dialogue pacifique entre Turquie et Arménie, la seconde partie du concert était consacrée à la première symphonie de Brahms, lui qui se refusait à en écrire une après les géants qui l’avaient précédé dans cette forme musicale ! L’orchestre, renforcé cette soirée, par les jeunes artistes de l’IESM d’Aix-en-Provence, maîtrisait avec bonheur les élans de celle que certains surnommèrent « la dixième symphonie de Beethoven », tant elle rappelle à bien des égard l’œuvre du maître, on y entend la tonalité de la Cinquième, et surtout, dans le thème du finale, l’Ode à la joie de la Neuvième Symphonie. (« c’est si évident qu’un âne s’en apercevrait » ! s’exclamait à son propos le compositeur). Cependant, tout Brahms est déjà là, dans son ampleur, la finesse de ses variations, de l’agencement des lignes orchestrales, les tutti éclatants, les fléchissements alanguis. Après cette partition monumentale, comment offrir un bis qui ne soit pas encore de son auteur ! « Après du Brahms, que jouer sinon du Brahms ! » sourit Débora Waldman. Instants éblouis !

Le concert Rapprochement des Peuples a été joué au Grand Théâtre de Provence le 29 novembre 2025