Grammaire du poil et chiens sans collier

Grammaire du poil et chiens sans collier

Petite grimace des quelques adultes de la représentation du jeudi après-midi : la salle du Jeu de Paume est emplie d’enfants des écoles primaires d’Aix-en-Provence. Le niveau sonore est élevé. Le plaisir de la représentation semble bien compromis. Les regards échangés de part et d’autre des balcons sont sans équivoque : Thélonius et Lola de Serge Kribus, mis en scène par Agnès Régolo s’apprête à un exercice de haute voltige !

 Miracle de la scène, de l’excellence des acteurs, du texte, de l’efficacité de la scénographie, toute simple avec ses immeubles construits en caisses de transport, de la musique qui vient cueillir les rythmes scandés par les mains juvéniles :  Ligia Arenda Martinez qui interprète Lola entre sur le plateau, s’arrête devant l’assistance, la regarde avec une empathie non feinte, lumineuse. C’est gagné! Rien ne s’oppose à la convention théâtrale qui unit dans le même propos acteurs et public : la jeune femme affirme qu’elle s’appelle Lola, qu’elle a onze ans et demi. Les spectateurs décident d’y croire et se laissent emporter par le récit. 

Tout commence comme dans un conte, par la transgression de l’interdit qui vient modifier le cheminement du protagoniste. Lola se promène dans la rue, seule, alors qu’elle a affirmé à sa mère qu’elle se rendant chez sa tante pour faire ses devoirs.
Un chant modifie son parcours, c’est celui d’un chien des rues, (Antoine Laudet).
À ses applaudissements, le chien se cache, refuse d’abord de lui adresser la parole. Comme l’expliquait Antoine de Saint-Exupéry dans Le Petit Prince, il faut le temps de s’apprivoiser… temps court bien sûr, on est au théâtre. Thélonius (clin d’œil à Th. Monk ?), c’est le nom du chien, est musicien.
Les deux nouveaux amis dansent, chantent (dans les enthousiasmantes compositions du violoncelliste Guillaume Saurel).
Lola veut absolument l’aider à devenir célèbre.

Thélonius et Lola, Serge Kribus / Agnès Régolo/ Photo de répétition © Fred Saurel

Les conversations des deux personnages musent entre les mots, leurs jeux, leurs correspondances. Parler « chien », « chat », français, aller d’une langue à l’autre dépendent finalement de la qualité d’écoute, et leur compréhension tient de la bonne volonté de chacun dans cette espiègle «grammaire du poil ». Lola s’étonne de la facilité de ces apprentissages dans une sorte de mise en doute de la réalité du conte. Elle est une petite fille, discute avec un chien qui chante et philosophe. Invraisemblable, certes, mais l’imaginaire de l’enfance ne se soucie guère de telles incohérences, privilégiant la logique imparable des cœurs et de l’humanité.

Cette humanité est mise à l’épreuve :
une nouvelle loi vient de passer, interdisant la circulation des chiens sans collier et exigeant leur expulsion.
Alors que la petite fille percevait les autres comme ses égaux, la voici scandalisée par le sort qui attend son compagnon à quatre pattes et elle s’embarque avec lui dans un road-movie épique qui les mène du quai où ils se sont rencontrés, à une station-service, un camion, à Ostende enfin sur la côte belge, port plus aisé pour le départ vers l’Angleterre que Calais. Le décor qu’ils remodèlent au fur et à mesure du déroulement de l’action figure avec efficacité les lieux. Là encore, la metteuse en scène fait confiance au public à ce jeu des illusions qui participe tant à l’intérêt porté aux propos.

Thélonius et Lola, Serge Kribus / Agnès Régolo/ Photo de répétition © X-D.R.

Pour le public adulte la question si tristement actuelle des migrants et des sans-papiers est évidente. Pour les enfants, il s’agit d’abord de réveiller un sentiment de justice, d’accueil, depuis la musique, cette langue sans frontières que pratiquent les deux amis, à leur coexistence amicale, riche de découvertes et d’affirmation de soi. 

La fantaisie rend compte avec acuité du réel et se défend bien d’imposer une morale. Celle du cœur en est évidente et cela suffit. « La réponse est le malheur de la question » sourira Thélonius. Agnès Régolo dans son livret de présentation cite Serge Kribus : « le théâtre et les histoires que nous racontons ne sauvent pas le monde. Elles n’apportent même aucune solution et je ne crois pas qu’elles soient faites pour ça. Mais elles nous permettent l’essentiel : échapper à la solitude, à l’isolement, à la honte parfois. Elles nous permettent de nommer les évènements vécus. Elles nous permettent d’échanger, partager nos expériences. Par ce partage, elles nous accompagnent, nous aident à avoir envie de continuer et, parfois, nous ouvrent l’accès à l’idée du choix ».

Thélonius et Lola, Serge Kribus / Agnès Régolo/ Photo de répétition © X-D.R.

Bien sûr, la fin est emplie d’optimisme et d’espoir et la danse enivrante de Lola est une ode à l’amitié et à la vie.
La rencontre avec le public sera, elle aussi, subtilement orchestrée. Avant toute question, les enfants seront invités à compléter un début de phrase, sur le modèle de la dernière chanson : « qu’est-ce que vous souhaitez à votre meilleur ami ? ».
Les réponses fusent, originales parfois, tendres, drôles, gourmandes, généreuses. On se demande ce qui se passe en coulisse, quels sont les effets du trac, quelle est la durée des répétitions, ce que cela fait d’être un personnage. Les deux acteurs revenus à « la normale », si l’on excepte le nez toujours grimé de noir d’Antoine Laudet, répondent avec finesse, sincérité, rappellent dans des anecdotes les origines de certains mots du théâtre (les coulisses, issues du verbe « coulisser » qui rappelle que les décors et rideaux délimitant l’espace scénique étaient placés sur des rails ou des tringles).
Si les explications ramènent à du concret, elles n’enlèvent rien à la magie du théâtre qui peut faire dialoguer humains et animaux, évoquer les lieux immenses, des paysages avec trois fois rien, voire, rien du tout. S’esquisse alors une ébauche de différenciation entre théâtre et cinéma. Mais c’est une autre histoire. Ici, la salle du Jeu de Paume a été sous le charme d’une écriture, d’un jeu, d’une mise en scène, d’un espace mouvant, d’un esprit aussi facétieux que profond. Le théâtre reste bien le lieu de tous les enchantements…

Spectacle vu le jeudi 30 avril 2026 au théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Voies souterraines et angoisses existentielles

Voies souterraines et angoisses existentielles

La Compagnie Les Faiseurs de pluie présentait sa lecture performance de Der Bau (Le Terrier) de Franz Kafka au théâtre des Ateliers. 

Le goût des mots, de leurs résonances va jusqu’à l’explicitation de l’entreprise annoncée : la feuille de salle précise que le terme « performance » est « pensé comme une action éphémère trouvant son sens dans son immédiateté et son impossible reproduction à l’identique ».
Dans un dispositif simple et pourtant chargé de sens (la table devant laquelle le lecteur s’assied est construite à partir de décors métalliques des ateliers du Festival d’Aix), Alain Fabert, nous plonge dans le texte posthume de Kafka, Der Bau, en français, Le Terrier. En allemand, le champ sémantique de Bau est large, désignant aussi bien le terrier des petits carnassiers que toute activité de construction et tout édifice qui en résulte (après le spectacle, certains se poseront la question de l’origine du Bauhaus fondé par Gropius en 1919).  

 « C’est moi qui ai agencé le terrier, et il semble que ce soit une réussite ». Ainsi débute le petit conte inquiétant de Kafka. Cette satisfaction première va se voir défaite au fil du récit en un acharnement aussi méthodique que terrifiant et ironique. La taupe paranoïaque qui rêve de bâtir le terrier parfait, à l’abri des dangers du monde voit surgir des menaces inattendues. De petits bruits ou frôlements inquiétants révèlent des présences inconnues qui font s’emballer l’imagination. La défaite s’orchestre entre celle de la construction du terrier protecteur et celle d’un esprit qui peu à peu se délite. 

Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

Le « sifflement » qui dérange la quiétude du terrier mène à des explications dont le caractère angoissant augmente au fil du discours : à l’hypothèse initiale des « petites bêtes », se substitue une autre plus alarmante : « mais peut-être – cette pensée aussi s’insinue en moi- s’agit-il d’un animal que je ne connais pas encore », « gros » et travaillant « à une vitesse folle ». Pourtant, le « Je » qui préside le récit s’est adonné à la fabrication de leurres : il a creusé un grand trou pour faire croire qu’il s’agit de l’entrée de son terrier alors qu’elle se situe plus loin, masquée de mousse. Le désespoir point dès les premières pages : « Je le sais bien, et c’est à peine si ma vie, même à son actuel apogée, connaît une heure de complète tranquillité ; cet endroit lointain sous la mousse obscure est celui où je suis mortel et c’est souvent que, dans mes rêves, une gueule concupiscente renifle alentour et sans trêve ».

La fonction protectrice du terrier est mise en cause : « je veux que le terrier ne soit rien d’autre que le trou destiné à me sauver la vie, et que, de cette tâche clairement définie, il s’acquitte avec toute la perfection possible […] Seulement, dans la réalité, il assure bien une grande sécurité, mais nullement suffisante ». D’ailleurs, « ce ne sont pas seulement les ennemis extérieurs qui me menacent ; il en est aussi dans le sein de la terre ; je ne les ai encore jamais vus, mais les légendes en parlent et j’y crois fermement. Ce sont des êtres de l’intérieur de la terre ; la légende elle-même ne saurait les décrire ; même ceux qui en ont été les victimes les ont à peine vus ». La contamination de la menace au sein même de l’abri, le niant, condamne l’esprit cherchant le repos à un travail incessant qui l’épuise.

Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

L’attente du danger dans ce long monologue inachevé (fin 1923) peut rappeler celle vécue dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, ou, plus récentes, les peurs qui poussent tant et tant de personnes aujourd’hui à se fabriquer des abris souterrains.
L’animalité du « je » était préparée par une lettre que Kafka écrivit à son ami Max Brod le 12 juillet 1922 : « Je cours en tous sens ou bien je reste assis, changé en pierre, comme devrait le faire un animal désespéré dans son terrier ». Il lui disait déjà en 1904 : « Telle la taupe, nous nous frayons une voie souterraine et nous sortons tout noircis, avec un pelage de velours, de nos monticules de sable écroulés, nos pauvres petites pattes rouges tendues en un geste de tendre pitié ».

Lors de l’entretien avec le public, Syméon Fieulaine (conception et direction artistique) évoquait ce « tango bizarre ». « C’est poreux : le protagoniste veut être seul, mais il a besoin des autres, curieusement pour s’en protéger. Il y a quelque chose de totalitaire dans sa manière d’aborder sa situation : son confort ne vaut que s’il n’est pas convoité par autrui. » « Bien sûr, il peut y avoir une lecture politique du texte : quand ça ne va pas, s’exprime le besoin d’un refuge. Le rapport aux autres est tellement complexe que l’on préfère rester seul plutôt que risquer l’altérité ». 
« Kafka, souligne-t-il, appelle tous les univers avec quelque chose de tentaculaire ». 
 Le rythme du texte répond aussi au souffle du lecteur, longues lampées, essoufflements… « le texte est comme une argile, une matière physique que la pensée tord ».  

Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

Le Terrier prend alors des allures de fable contemporaine. Son inachèvement même qui laisse le propos ouvert est porteur de sens et amène l’auditeur ou le lecteur à réfléchir sur son rapport à l’altérité et à lui-même. 
Dans l’antre sombre du théâtre des Ateliers, la lecture de ce texte prenait un tour encore plus symbolique et profond !

Der Bau a été joué le 25 avril 2026 au théâtre des Ateliers, Aix-en-Provence 

Photographies : Der Bau : Cie Les Faiseurs de pluie : Théâtre des Ateliers, Avril 2026 © MC

Amazing star !

Amazing star !

Habitué du Grand Théâtre de Provence, The Amazing Keystone Big Band est toujours attendu avec impatience tant est rare désormais d’applaudir un big band, et d’une telle qualité, sur scène ! Reprenant le spectacle donné en hommage à Judy Garland avec la fantastique Neïma Naouri durant les deux dernières années en formation de chambre avec un plateau de neuf musiciens au Bal Blomet dans le XVème à Paris, l’ensemble se retrouve au complet (dix-sept instrumentistes) pour la toute première fois dans de nouveaux arrangements.

« Le défi était de taille, raconte David Enhco, le trompettiste et cicerone du groupe, il a fallu tout réorchestrer, mais Neïma Naouri est incroyable, elle s’adapte à tout ! C’est trop facile de travailler avec elle! Quand on lui demande: « Tu veux quelle tonalité, quel tempo ? » Elle secoue les épaules et nous dit toujours : comme vous préférez ! et c’est toujours parfait ! ». 

Le récital démarre avec vivacité par l’irrésistible Trolley Song (Hugh Martin) que Judy Garland interpréta pour le film Meet me in St. Louis (Vincente Minnelli, 1944).  “clang clang clang when the trolley ding ding ding when the bell zing zing zing when my heart rings…” Tout est là, la virtuosité vocale, une théâtralité qui refuse de se prendre au sérieux, une complicité évidente avec les voix des différents pupitres qui tissent au fil des arrangements des chemins d’une liberté aussi folle que solidement structurée. Se succèderont les incontournables, extrait du même film, le chant The boy next door qui alimente les rêves d’une jeune fille, The Man that got away d’Harold Arlen sur les paroles de Ira Gershwin pour Une étoile est née (de George Cukor, 1954), le frère d’Ira sera bien évidemment de la fête, avec le génial I got rhythm, paroles, Ira et musique George Gershwin (in Girl Crazy de Norman Taurog, 1943).

The Amazing Keystone Big Band plays Judy Garland / Neïma Naouri © X-D.R.

The Amazing Keystone Big Band plays Judy Garland / Neïma Naouri © X-D.R.

On ne va pas tout énumérer, la liste serait fastidieuse. Tout un esprit d’Hollywood se décline ici, dans les réarrangements de David Enhco et ses complices qui au fil du spectacle se livrent à des solos inventifs, plébiscités par un public conquis. On fera un détour par Cabaret de Bob Fosse avec un clin d’œil aux filiations puisque  Lisa Minelli, fille de Judy Garland en est la protagoniste. Bien sûr l’incontournable Over the Rainbow du Magicien d’Oz de Victor Fleming sera revisité, avant un inénarrable It never rains but what it pours (Love finds Andy Hardy de George B. Seitz, 1938). En bis le célèbre Embraceable you des Gershwin, (Girl Crazy) sera livré avec un rythme à neuf temps et plus aux quatre de sa création, pour un effet démultiplié et une fantaisie renouvelée, puis, cadeau, It’s a new world I see, a new world for me (A star is born) viendra clore un temps suspendu aux subtiles fragrances jazzy. 

Concert donné le 30 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence

À venir : Les musicales de la route Cézanne
27 juillet 2026 – 21h00 – CHÂTEAU DU THOLONET
The Amazing Keystone Big Band plays Judy Garland avec Neïma Naouri

Concert-Fantaisie

Concert-Fantaisie

L’Orchestre national Avignon-Provence dirigé pour la sixième année par la cheffe Débora Waldman musait ce soir-là au Grand Théâtre de Provence avec Jean-François Zygel dans « Mon Beethoven à moi ».

Jean-François Zygel renouvelle ici l’exercice du concert. Dans l’un des podcasts proposés sur le site des Théâtres, il sourit : « le concert est une sorte de cirque en musique » et revient sur son déroulement au fil de l’histoire. « Le concert traditionnel est réglé comme du papier à musique ». « Le concert-fantaisie est une invention de bout en bout (…) J’essaie d’inventer chaque fois un format. » « Que ce soit le contenant ou le contenu, on décide d’inventer les deux ». « Il y a quelque chose de l’acceptation de l’inattendu ».
« J’aime improviser, c’est pour cela que j’ai fait de la musique », affirme-t-il, rappelant les improvisations des musiciens de l’époque de Beethoven. Surgit l’anecdote de la représentation du 22 décembre 1808 à Vienne où furent données la Cinquième symphonie et la Symphonie pastorale et, entre les deux, on installa un grand piano sur la scène et Beethoven improvisa une demi-heure. « Le public voulait alors du nouveau !». 

Se dessine le souhait de reproduire l’esprit des concerts du XIXème (« on reprochait parfois à Liszt de parler trop durant ses concerts ! ») où la surprise de l’improvisation et les propos du musicien rendaient chaque représentation unique.
Entre deux pièces, Jean-François Zygel improvise, reprend le thème, le développe, s’évade, revient, rêve un peu, musarde. C’est frais, léger, délicat, délicieux tout simplement. Avec des mots simples, des anecdotes cocasses, il donne à écouter l’orchestre, lui demandant à décomposer tel ou tel passage dont on entend les différents pupitres, souligne les apports du compositeur à la musique, le génie de substituer à la mélodie les cinq notes de la Cinquième, reprises deux-cents fois, l’introduction du Scherzo.

Jean-François Zygel / Débora Waldman © X-D.R.

Jean-François Zygel / Débora Waldman © X-D.R.

La direction subtile de Débora Waldman s’adapte à cette manière pédagogue et ludique, sait reprendre le fil, retisser d’emblée une atmosphère grâce à des pupitres tous impeccables et nuancés. La Cinquième, la numéro Trois, « Héroïque », la Septième, la Valse en ré majeur (Danses de Mödling), la Pastorale, sans compter la Marche militaire pour piano à quatre mains ou l’Hymne à la joie entonné par la salle du GTP. 


Jean-François Zygel nomme les musiciens, en invite sur scène, les fait applaudir, cite les noms des techniciens, n’oublie pas, rareté, l’accordeur (Fabien) sans qui le piano n’aurait pas si bien sonné, créant une intimité particulière non seulement avec les compositeurs et leurs œuvres mais aussi avec ceux qui les font vivre. 

Malicieux, il jouera en bis une Lettre à Élise qui passe par tous les styles, pose en comédien accompli, bref, fait partager son amour de la musique, en livre quelques clés, s’amuse aux « informations d’initiés » qui peuvent être tout autant de canulars et pourtant son véridiques : le père de Beethoven l’avait « rajeuni » de deux ans pour mettre en avant l’enfant prodige, Johnny Halliday a bien déclamé un poème sur la Septième Symphonie, et la question de l’effigie de Beethoven sur les futurs billets de cinq euros (ou de représentations d’oiseaux) est à l’ordre du jour !
Une impression de liberté infinie se dégage de la représentation. Et c’est avec joie que le public apprend à la fin du concert que le pianiste, improvisateur, conteur, sera « artiste en résidence » au GTP la saison prochaine.

Concert donné le 28 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence

Les contes nous font grandir

La Petite Sirène devient un opéra dans la partition de Régis Campo. L’ensemble Télémaque dirigé par Raoul Lay se love dans les décors de Christophe Ouvrard et la mise en scène toute d’intelligente délicatesse de Bérénice Collet. 

Oui, les contes nous font grandir. Chaque génération y trouve ses propres réponses, ses propres échos. La Petite Sirène d’Andersen n’échappe pas à la règle : dans sa version première, est mise en évidence une aspiration mystique de la quête d’une âme et du salut éternel (les sirènes n’ont pas d’âme et la seule manière d’en obtenir une c’est de susciter l’amour inconditionnel d’un être humain). Ce conte suit le schéma traditionnel mettant en place les obstacles, les difficultés du personnage principal et une fin qui l’amène à un degré supérieur (la Petite Sirène, après son sacrifice, fait partie des Filles de l’air et au bout de trois-cents ans gagnera une âme). 
Raoul Lay sourit en coulisses : « enfin, on dit aussi que la Petite Sirène serait une image d’Andersen lui-même et symboliserait l’une de ses amours impossibles. » 

Peu importe, le conte nous parle et nous permet de comprendre de nous-mêmes ce que nous n’arrivons pas à exprimer ou à réaliser dans la « vraie vie ». Le conte montre à l’enfant le chemin à suivre sans passer par le rationnel et c’est sans doute pour cela qu’il ne cesse de nous émerveiller.
Régis Campo, compositeur qui a été sur les mêmes bancs d’école que le chef d’orchestre de Télémaque, choisit d’enchâsser les récits. Une jeune fille d’aujourd’hui a décidé de commettre l’irréparable en suivant un amoureux qui l’a convaincue de tout abandonner, reniant sa famille ses amies et détruisant jusqu’à ses papiers d’identité. On la voit communiquer par SMS avec sa meilleure amie et lui signifier son départ.

La Petite Sirène/ Régis Campo @ D. Jaussein

La Petite Sirène/ Régis Campo @ D. Jaussein

Dans son sommeil, le conte surgit grâce à la superbe mise en scène de Bérénice Collet et des créations vidéo de Christophe Waksmann. La grande armoire de la chambre (ce meuble est un élément clé de tant de contes !)  s’efface dans une atmosphère bleutée, soulignée par les effets de lumières d’Alexandre Ursini. Les vagues de l’océan l’absorbent et ses portes s’ouvrent sur le palais du roi des mers, l’antre de la sorcière, ou le château du prince.

Le conte est cruel : la Petite Sirène s’entête au point d’en mourir dans sa dévotion au mirage de la perfection du monde des humains et de celle du prince, abandonne sa voix et toute possibilité de retour chez elle en renonçant à sa queue de poisson pour deux jambes. Se renier, renoncer à tout ce qui nous constitue, ne peut être gage d’amour ou de bonheur. Au petit matin, la jeune fille se réveille et décide de rester : la leçon du conte a été comprise…

Bérénice Collet explique le déplacement du point de vue de l’histoire : « je ne souhaitais pas transformer le conte ni le dénaturer, mais il était important de lui trouver un ancrage contemporain et, en soulignant sa terrible cruauté, encore fois exercée sur un personnage féminin, amener les jeunes filles d’aujourd’hui à réfléchir sur ce qui les constitue et leur donner des arguments pour refuser de renier leur être pour être acceptée par les autres ».

Poésie des profondeurs

La musique de Régis Campo souligne par son infinie nostalgie, ses descentes chromatiques même lorsque le personnage principal doit s’élever, insistant par là sur le caractère inacceptable de ce qu’elle entreprend, se mutilant pour suivre la chimère de ses désirs.

Les six instruments, installés sur scène, sont intégrés à la scénographie de Christophe Ouvrard qui signe aussi des costumes féériques.
Les flûtes (en sol et piccolo) de Charlotte Campana, la clarinette et basse de Linda Amrani, le clavier électronique de Hubert Reynouard, les percussions de Christian Bini, le violon de Yann Le Roux-Sèdes et le violoncelle de Jean-Florent Gabriel savent rendre avec finesse les mouvements ondoyants des âmes et des eaux sous la direction précise et intelligente de Raoul Lay.

Les mélodies se croisent en un climat dont l’esthétique se joue des codes, poétique espiègle où se dessine un certain sentiment de malaise, ambigüité subtile entre les affres des profondeurs, les aspirations à la lumière et une dérision cocasse des élans romantiques. Le prince (Étienne de Bénazé) est magnifiquement ridicule dans ses accoutrements et ses propos : si après le naufrage, il pouvait faire illusion grâce à une émouvante fragilité, il s’avère plus attiré par la profusion des nourritures que par la jolie jeune muette aux « yeux qui parlent ».

La dichotomie entre l’être rêvé et la réalité saute aux yeux et rend d’autant plus tragique l’attitude de la Petite Sirène qui a sacrifié ce qu’elle est pour accéder au mariage avec un humain.
La sorcière lui a fait miroiter l’apparence comme essentielle, autre leurre dans lequel tombent tant de personnes !
Ne suffiront pas les mises en garde des deux mezzos, la sœur (Elsa Roux Chamoux), consciente des dangers, ou de la grand-mère (Marion Vergez-Pascal qui campe aussi le personnage de la sorcière avec des glissandi ironiques et des vibrations de contralto).

Le lyrisme des voix amies, décliné par une partition lancinante emplie d’une douceur désespérée, se mêle aux enthousiasmes clairs de la Petite Sirène (Charlotte Bozzi). Cette dernière sera bouleversante dans son refus de tuer le prince, « je ne peux pas » et son air final, « le soleil », se sacrifiant une seconde fois par amour.
Tous les publics sont touchés par la poésie et la délicate mise en abîme du récit.

Concert vu le 24 avril 2026 au GTP, Aix-en-Provence

Nota bene : Rareté de la conception de cet opéra : il fait partie d’une initiative de la Région Sud (depuis 2018), unissant quatre opéras (Marseille, Toulon, Avignon, Nice) autour de nouvelles productions lyriques afin de co-produire, via l’agence de la Région Sud, Arsud, des spectacles de qualité.

Du théâtre et du hic et nunc

Du théâtre et du hic et nunc

Le Collectif OCTA signe sa deuxième création après L’homme qui rêvait d’être malheureux (2023) inspiré de l’œuvre d’Orwell, 1984. Le mythe fondateur d’Œdipe est exploité dans leur nouvelle pièce, Ici et maintenant, à travers des références à Sophocle (Vème siècle av.J.-C.) et à Jean-Pierre Vernant dans son Œdipe sans complexe (paru en 1967). Ouf ! on échappe au ressassement freudien (lecture « psychologisante » selon Jean-Pierre Vernant qui souligne bien qu’Œdipe n’a jamais eu le complexe qui porte son nom).

 Les deux complices du collectif OCTA, Arthur Combelles (auteur du texte de la pièce) et Robin Denoyer font assaut de facéties potaches qui ne sont pas sans profondeur, arpentant les arcanes de ce qui fait le théâtre autour de trois grandes parties indiquées à grands coups de feutre sur un paperboard aux feuilles vivement retournées : « Partie I, La maquette, Partie II, Rendez-vous, Partie III, Radio ».  

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Le pas de côté nécessaire à la création est ici pris « au pied de la lettre », Œdipe n’est-il pas le petit-fils de Labdacos, le « boiteux », et fils de Laïos, le dissymétrique, le « gauche », lui-même est celui qui a le pied enflé ? Les deux comédiens, nommés « Un » et « Deux », iront jusqu’à présenter une « répétition » au cours de laquelle, effectivement, l’un répète en se l’appropriant les phrases énoncées par l’autre, se disputant lorsque le texte devient trop long à restituer ! 

Bref, le rire s’immisce dans tous les interstices des mots et des attitudes, flirte avec l’absurde, se complaît aux syllogismes qui se tordent maladroitement dans un esprit qui rappelle celui de Molière lorsque Sganarelle tente de faire une démonstration de bon sens à Don Juan et que son raisonnement se casse le nez. 
Le titre est programmatique : Ici et maintenant (rien à voir avec le livre que François Mitterrand fit paraître en 1980 !). La forme latine de l’expression, « hic et nunc » était familière des philosophes de l’antiquité qui cherchaient à définir le fait de vivre en étant ancré dans la réalité présente, se refusant aux mirages de l’illusion et insistant sur l’acceptation rationnelle de la réalité. Quel goût du paradoxe si l’on songe au théâtre comme lieu même de l’illusion…

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Après leur tentative de travailler sur Œdipe, les deux compères deviennent, l’un un programmateur de théâtre, l’autre un metteur en scène. « Dans mon spectacle, les acteurs entrent sans tenir compte du public. Ce sera un non-jeu. (…) Ce n’est pas pour les spectateurs qu’ils sont là à la base : les acteurs ne sont plus à la disposition du public » affirme ce dernier, au grand effroi de son interlocuteur qui, à force d’essayer de saisir la logique de ses propos, s’exclame « vous voulez faire du théâtre indé ! ». Le mot se décline alors en diverses finales, indélébile, indestructible jusqu’à devenir « indépendant » (comme les musiques rock « indé »). Bref, le public pleure de rire devant ces acteurs qui, « comme des enfants, jouent tout seuls dans leurs chambres » (dixit le metteur en scène)

Se pose alors la question de qui parle, à quelle personne, à quel genre… « je ne suis pas un, je suis multiple ».
Le tout dérape encore dans une scène de possession et d’exorcisme délirante.
Tout s’emballe dans ce théâtre pourtant si écrit et qui est en train de se faire…
La réplique culte « j’ai été agi » résonne avec la thématique tragique du début : « le sens (tragique) que nous faisons des choses, nous sommes des personnages et en même temps nos actes et nous-mêmes échappons à nous-mêmes ».

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Renforçant le caractère génialement absurde des répliques, signale le passage à une nouvelle partie le tube de Tom Jones, « It’s not unusual ».
L’interview qui suit est un modèle du genre, pompeux, embrouillé, pédant. Le journaliste radio devant son « public en présentiel » se livre à une critique verbeuse et floue à souhait convoquant Œdipe sans complexe de Jean-Pierre Vernant, posant des questions qui n’en sont pas et noyant ses mots dans des borborygmes incompréhensibles qui semblent cacher la pensée supérieure de ce Trissotin contemporain.
Ce qui entoure la pièce, ses répétitions, sa programmation et sa diffusion, est ainsi transmué en objet théâtral : les conditions de production de l’œuvre deviennent l’œuvre elle-même.
On rit beaucoup, on savoure, on voudrait revenir, réécouter. Un petit bijou de fantaisie et d’humour.

Spectacle joué au théâtre de l’Ouvre-Boîte les 27 & 28 mars 2026

À venir
  Le 05 mai 2026 / Collège Sacré Coeur – Aix en Provence (13)
  Le 06 mai 2026 / Le 3C – Aix en Provence (13)
  Le 07 mai 2026 / Le Grain de Sable – Barcelonnette (04)
  Le 08 mai 2026 / L’Alternateur – Seyne (04)
  Du 04 au 22 juillet 2026 / Festival Off Avignon – Le Train Bleu (84)

 Photographies de l’article © Collectif OCTA