Les groupies du pianiste

Les groupies du pianiste

Effervescence particulière ce soir-là aux abords de la conque du parc de Florans, habitué à accueillir les plus grands noms du piano : jouait au concert de 21heures la nouvelle coqueluche venue de Corée du Sud, Yuanchan Lim, médaillé d’or 2022 du Concours international de piano Van Cliburn, escorté d’une nuée de fans venues (oui c’est au féminin) spécialement en France pour l’écouter.

Trop chaud pour un piano (et son public)

Auparavant, le concert de 18heures avait accueilli dans la moiteur peu propice aux effusions d’une canicule accablante le fin pianiste Rémi Geniet dont le jeu très dépouillé s’accordait finement aux variations baroquisantes et à la narration en saynètes de genre du Caprice sur le départ de son frère bien-aimé de Jean-Sébastien Bach puis à la Sonate n° 28 en la majeur opus 101 de Beethoven où résonnait encore une facture très proche de celle du Cantor en ses déploiements contrapuntiques avant de se glisser dans Le Tombeau de Couperin de Ravel qui réserva de très beaux instants fluides et aériens. Les deux rappels prolongeaient l’hommage au même auteur avec les Valses nobles et sentimentales M.61-2 Assez lent et M.61-7 Moins vif.  Le charme indéniable du concert, la virtuosité élégante du pianiste pâtissaient cependant de la chaleur qui avachissait le public, étouffait les harmoniques, délitait une partie des effets, ne rendant pas justice à un interprète brillant.

Rémi Geniet au Festival de La Roque d'Anthéron

Rémi Geniet  © Valentine Chauvin 2023

Saisons et études

En soirée, la chaleur était tombée. Le concert en deux parties de Yunchan Lim permettait d’entendre deux séries de pièces courtes finement ciselées : Les Saisons opus 37 bis de Tchaïkovski et les Douze études opus 10 de Chopin.

L’œuvre de Tchaïkovski, conçue comme un feuilleton mensuel à la demande de Nikolaï Bernard, éditeur du Nouvelliste, magazine musical de Saint-Pétersbourg, devait offrir un tableau poétique du mois de chaque parution, que l’éditorialiste agrémenta d’épigraphes puisées dans le corpus d’ouvrages de poètes russes (Pouchkine, Piotr Viazemski, Apollon Maïkov, Afanassi Fet, Alexeï Pletcheiev, Alexeï Koltsov, Tolstoï, Nekrassov, Joukovski). Ces « douze pièces de caractère pour piano » furent, d’après la légende, écrites mois après mois d’un jet par le compositeur qui y voyait un amusement, mais produisit cependant des partitions brillantes, condensant en de délicates miniatures l’esprit d’un moment, d’une saison, d’une atmosphère, d’une fête, d’une activité. Laissant une respiration entre presque chaque mois, afin que vibrent longtemps les harmoniques du piano dans le silence, le jeune pianiste s’appropria avec ses belles qualités pianistiques une œuvre protéiforme, mois d’été incandescents, fulgurances au cœur des notes pleines et rondes des mouvements lents, parfois un peu trop, comme si le jeune homme, sans doute mu par le désir de plaire à son fan club, cédait à la tentation d’accentuer certains passages, non pour répondre aux exigences voulues par le compositeur mais pour effectuer une sorte de parade demandée par ses groupies. Le phénomène était encore plus sensible lors de l’exécution, irréprochable techniquement des Douze études opus 10 de Chopin, brillante à souhait, dans une lecture des partitions qui n’esquivait aucun piège, et savait en restituer toute la puissante dynamique, épousant la fluidité des arpèges et la rigueur des gammes : la fameuse Étude n° 3 (Tristesse) connaissait des pauses et des ralentissements qui n’avaient pas lieu d’être. 

Yunchan Lim © Valentine Chauvin 2023

Émouvante par elle-même, elle n’a guère besoin d’une insistance lourde sur l’émotion qu’elle dégage, mais juste de la laisser sourdre de sa mélodie et de son tempo ; de même, l’interminable trémolo de l’un des rappels (une pièce de Chopin) était d’une mièvrerie capable de transformer les œuvres les plus abouties en guimauve. On ne reviendra pas sur la lourdeur du Nocturne opus 20 (posthume) de Chopin que l’on a connu si poétiquement aérien sous les doigts d’un Nelson Freire ou de Nelson Goerner. Erreurs de jeunesse, on le souhaite, car ce jeune et talentueux musicien a d’indiscutables qualités et sa carrière toute neuve peut aspirer à la permanence des sommets s’il ne se « claydermanise » pas.
Quoi qu’il en soit, effrayé par les démonstrations de ses groupies, Yunchan Lim demanda protection au directeur artistique du Festival, René Martin, qui eut du mérite à s’extraire de la foule qui réclamait son idole vite mise à l’abri de ses déchaînements. Rendre la musique classique aussi attractive qu’un concert de rock et susciter de tels épanchements suffit pour excuser les tentations langoureuses du jeune artiste ! L’âge moyen du public des concerts s’en voit soudain fortement abaissé !

Concerts donnés le 18 août au parc de Florans dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron

De l’instant et de l’éternité

De l’instant et de l’éternité

Marie-Ange Nguci qui avait ébloui le public de La Roque d’Anthéron le 14 août dans Brahms aux côtés de l’Orchestre Consuelo a accepté de remplacer au pied levé la grande Maria João Pires dont le concert du 17 août avait dû être annulé pour raisons de santé. Défi lourd face à une conque quasi comble devant laquelle il était impossible de présenter le programme soliste que la jeune pianiste avait donné au festival de la Grange de Meslay en juin dernier avec une Sonate n° 6 en la majeur de Prokofiev et des Variations sur un thème de Chopin de Rachmaninov, « trop avant-gardiste pour les attentes d’auditeurs venus pour Debussy, Schubert ou Beethoven » (René Martin, directeur artistique et cofondateur du festival). Aussi, il fallut s’assagir tout en conservant une palette large, Bach, Ravel, Beethoven et Schumann (Robert, pas Clara) se trouvèrent réunis sous la conque du parc de Florans. 

Bach ouvrait le bal, ou plutôt, une «transcription» (le terme employé est «d’après», offrant toute liberté de composition) de sa Chaconne de la partita en ré mineur pour violon seul BWV 1004 pour piano par Ferrucio Busoni (1866-1924), esprit curieux et cosmopolite, défenseur de la musique de Schönberg et connu surtout pour ses qualités de transcripteur et d’arrangeur au piano. Sa transcription n’est pas vraiment fidèle à l’original, mais laisse une grande place aux épanchements et fantaisies du compositeur. Cette œuvre en particulier se situe dans la lignée des grands romantiques comme Liszt ou Brahms. La fluidité des liaisons effectuées par l’interprète donnait une cohérence particulière à l’ensemble soulignant par l’enchaînement d’atmosphères contrastées la richesse des fluctuations des êtres.
Le temps restait suspendu pour Gaspard de la nuit de Maurice Ravel dont les trois mouvements correspondent aux trois poèmes fantastiques d’inspiration moyenâgeuse d’Aloysius Bertrand, Ondine, au symbolisme mystique, Le Gibet, sombre méditation traversée d’éclats de lune, Scarbo, le petit lutin diabolique et malicieux dont la virtuosité dépasse, selon l’ambition de son compositeur les impossibles acrobaties d’Islamey de Balakirev.

Marie-Ange Nguci à La Roque d'Anthéron

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin 2023

Le piano atteint ici des clartés insoupçonnées, suspendu au fil onirique de la nuit. La partie centrale, lente, le plus souvent pianissimo livre un travail subtil sur les harmoniques du piano et ses ressources internes, mêlées à celles de la partition, un dialogue au-delà des sens s’établit entre l’instrument et son interprète, hypnotique, propre à convoquer les âmes de ceux qui ne sont plus, les faire exister dans les orbes sonores.

 La jeune femme se penche sur le clavier, comme sur l’épaule d’un vieil ami ; les gestes, la position des mains, la sensibilité du jeu qui semble faire parler l’invisible, invitent l’image de Nicolas Angelich, maître si proche et parti si tôt. À la fin du concert, le bouquet de fleurs offert à l’artiste sera posé sur le piano, pour lui sans aucun doute, écho au bouquet tragique devant lequel elle s’était agenouillée pour le concert hommage au musicien qui a joué tant de fois sur la scène posée sur l’eau.

Marie-Ange Nguci à La Roque d'Anthéron

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin

En seconde partie, le bijou d’improvisation de Beethoven, sa Fantaisie en sol mineur opus 77, déclinait ses couleurs enjouées, multipliant les motifs, changeant les tempi, les épaisseurs de trait, les modulations, en une ascension vertigineuse.
Enfin, Marie-Ange Nguci se glissait avec aisance dans les Kriesleriana opus 16 que Robert Schumann composa pour Clara Schumann à qui il écrivait « ma musique me semble maintenant si merveilleusement réalisée, si simple et venant droit du cœur… Musique bizarre, musique folle, voire solennelle ; tu en feras des yeux quand tu les joueras ! ».
Les accalmies se tissent entre les orages. « Dans certaines parties, il y a un amour vraiment sauvage, et ta vie et la mienne et beaucoup de tes regards », disait encore le musicien. Les états d’âme fluctuants des deux êtres, leur passion, leurs élans, leurs contradictions, leurs rêveries, trouvent sous les doigts de Marie-Ange Nguci une élégance et une vérité nouvelles.

Marie-Ange Nguci à La Roque d'Anthéron

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin 2023

Généreuse, l’artiste offrait quatre rappels somptueux (il faut bien dire à quel point une partie du public est grossière, se levant avant la fin des rappels, partant alors que rien n’est achevé. En quoi être pressé ! C’est l’été, nous avons la chance d’écouter les meilleurs pianistes du monde qui parfois nous font la grâce d’interpréter encore, en cadeau, malgré la fatigue, la tension, des pièces qu’ils affectionnent. Comportement d’enfants gâtés qui ont trop et ne savent plus goûter à la valeur des choses, confondant télé, web et spectacle vivant !).
L’éblouissant Concerto pour la main gauche en ré majeur de Ravel, la Toccata (Étude n° 6 d’après le Concerto n° 5) et « Les cloches de Las Palmas » (Étude n° 4) de Saint-Saëns, enfin Tombeau sur la mort de Monsieur Blancheroche en do mineur FBWV632 que Froberger composa pour la perte d’un ami, écho aux fleurs laissées sur le piano. La musique autorise les passages, se fait le véhicule du mysticisme et accorde une pérennité aux âmes. Le temps alors s’arrête et l’instant se mue en fragment d’éternité.

Concert donné le 17 août au parc de Florans dans le cadre du Festival international de La Roque d’Anthéron

Vous reprendrez bien un peu de Chopin?

Le pianiste Abdel Rahman El Bacha avait déjà enregistré en 2001 une magistrale intégrale en 12 CD des œuvres pour piano seul de Chopin en suivant l’ordre chronologique, éclairant ainsi le parcours du compositeur d’une manière pertinente faisant ressortir les influences, les évolutions. Il revient sur ce compositeur qu’il affectionne tout particulièrement dans un Panthéon qui unit Beethoven, Schumann ou Schubert. « Chopin intimide malgré cette implicité, ce que Schubert ne fait jamais, expliquait-il sur les ondes de Radio France. Il nous accompagne, nous prend par les épaules ; Beethoven nous impose ses pensées, une manière de faire. Chopin n’impose pas mais il nous appelle vers ses sphères. Il a une simplicité mais il est inimitable dans sa complexité. Chopin, tout en ayant jugé sévèrement les romantiques qui l’entouraient ne pouvait s’empêcher d’imprimer le plus profond des romantismes dans sa musique. » Il en profitait pour donner les clés de son approche artistique : « dans l’art, c’est le fait de faire disparaître le temps qui fait la valeur de l’art. Or, comment le temps peut-il disparaître ? Il ne disparaît pas, parce qu’il devient une fraction d’éternité. Il est la chose la plus précieuse pour un musicien parce qu’il est maître du temps ».

Cette capacité d’abolir les heures trouve sa pleine expression dans le nouvel album paru sous le label mirare, Chopin, Préludes, Fantaisie, Berceuse & Barcarolle. Le jeu d’une limpide clarté de l’interprète nous invite à la redécouverte d’un univers de pure poésie qui passe de l’intime à l’épique, de la douceur aux emportements, de la mélancolie à la joie. Il y a d’abord les 24 Préludes opus 28, achevés pour certains à Majorque où, en une semi-fuite, il se retrouve avec George Sand et les deux enfants de celle-ci (elle considèrera vite Frédéric Chopin comme son troisième, surnommé « Chip-Chip » et prendra très longtemps les premières manifestations de sa phtisie pour une affection nerveuse. Nourris du Clavier bien tempéré de Bach, ces brefs tableautins donnent l’essence de l’art de leur compositeur en une mosaïque de rythmes, de couleurs, de styles, d’atmosphères, dévoilant tous les remuements d’une âme en une élégance fluide. L’ample Fantaisie en fa mineur opus 49 rend hommage par sa gravité initiale aux morts de la révolution polonaise puis se pare d’accents passionnés et virtuoses.

CD Abdel Rahman El Bacha Chopin

La Berceuse ramène à l’enfance en une mélodie ressassée avec douceur et s’achève après une acmé lumineuse sur une simplicité première. Enfin, la Barcarolle nous embarque (il s’agit initialement d’une « chanson de bateau ») dans son lyrisme, la fusion de ses harmonies, ses mélodies teintées d’un parfum d’Italie. Toute la délicatesse du piano d’Abdel Rahman El Bacha se cristallise dans ces pièces coulées dans un même bronze onirique. L’artiste nous y offre une lecture sensible et pénétrante. Un disque taillé dans l’étoffe des songes.

Abdel Rahman El Bacha, Chopin, Préludes, Fantaisie, Berceuse & Barcarolle, label MIRARE  (enregistré sur Bechstein à La Ferme de Villefavard et accordé par Denijs de Winter, l’accordeur mythique de La Roque d’Anthéron)

Abdel Rahman El Bacha donnera le concert de clôture de l’édition 2023 du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron (le 20 août)

Virtuoses? Affirmatif!

Virtuoses? Affirmatif!

Soirée monumentale à La Roque : les deux jeunes pianistes, Nathanaël Gouin et Alexander Malofeev se partageaient le concert aux côtés du Sinfonia Varsovia galvanisé par son chef, Aziz Shokhakimov, pour la deuxième partie de l’Intégrale des Concertos pour piano de Rachmaninov

En préambule, le Sinfonia Varsovia présentait une pièce de la compositrice polonaise Grazyna Bacewicz dont l’œuvre permet de retracer les remuements de l’histoire du XXème siècle (joug du Tsar russe, guerre de 1914-1918, Seconde Guerre mondiale, occupation nazie, régime soviétique stalinien…). Ces époques troublées marquent le travail de l’artiste issue d’une famille de violonistes. Ses partitions portent une attention particulière aux cordes. Son Ouverture pour orchestre symphonique de 1943 est amorcée par un motif rythmique de timbales qui sous-tendra discrètement toute la pièce dont les effets proches de ceux des films d’action, à grand renfort de croches, d’accélérations, de tempêtes qui s’apaisent avec une flûte des temps heureux de l’Arcadie antique et chantent avec le cor et les altos. La transparence des paysages pacifiques s’interrompt soudain avec l’irruption de l’Allegro dont l’énergie balaie tout sur son passage, au son des clairons que la texture dense des cordes souligne, défiant l’ennemi et surmontant toutes les catastrophes. 

Élégantes coutures

Après cette entrée en matière époustouflante, le Sinfonia Varsovia était prêt à accueillir le Steinway des concertistes. Le très subtil Nathanaël Gouin entrait en scène pour la Rhapsodie sur un thème de Paganini opus 43 de Rachmaninov qui peut être considérée comme son cinquième concerto, cousant (la rhapsodie du grec « ῥάπτω», coudre et « ᾠδή », chant) ensemble les onze premières variations en une section initiale, puis les 12 à 18 pour le mouvement lent, et les dernières constituant un finale. Il est souvent suggéré que le motif du Dies Irae que l’on retrouve dans cette pièce serait une référence au mythe selon lequel Paganini aurait vendu son âme au diable en échange de sa virtuosité et de l’amour d’une femme… La naissance de l’amour est reprise par le film de Tornatore, basé sur un roman d’Alessandro Baricco (Novencento), La légende du pianiste sur l’océan, qui mêle les accents poétiques de la variation XVIII et la rencontre amoureuse. 

Alexander Malofeev à La Roque d'Anthéron

Alexander Malofeev © Valentine Chauvin 2023

Le soliste se glisse avec aisance dans les scansions oniriques de l’œuvre, y glisse un regard espiègle, en épouse les nuances, se laisse emporter dans la houle de l’orchestre en une musique d’une infinie délicatesse. Sa capacité à transcrire les moindres émotions était encore plus évidente lors des rappels, une sublime Romance de Nadir (Les Pêcheurs de Perles de Bizet dans un superbe arrangement du pianiste lui-même) et le Prélude n° 12 en sol dièse mineur de Rachmaninov. Il fallait bien un entracte pour se remettre afin de plonger dans le deuxième Concerto pour piano et orchestre en ut mineur opus 18 de Rachmaninov.

Duo de géants

Alexander Malofeev, familier de La Roque depuis ses treize ans, et suivi par un public qui se plaît à voir grandir ce grand artiste, s’attachait à l’interprétation du plus joué des concertos de Rachmaninov dont la conception a quelque chose d’assez romanesque : désespéré par l’échec de sa première Symphonie (les instrumentistes bâclent le travail, ne respectent ni les tempi ni les indications du compositeur et la plus grande partie de la critique l’éreinte), le compositeur se retire en lui-même, se réfugie dans l’alcool et ne crée plus durant trois ans. Nicolas Dahl, psychiatre spécialiste des désintoxications sous hypnose l’encourage à composer un concerto (n’y a-t-il meilleur remède que l’art ?). Le deuxième Concerto, dédié au docteur Dahl en remerciement, naît alors suivi par une période très féconde pour le compositeur. L’œuvre, aux multiples difficultés (dont celle des dixièmes à jouer d’une seule main), se raconte au fil de son écriture. Les célèbres premières notes du piano laissent ensuite le rôle central à l’orchestre dont il accompagne la mélodie jusqu’à son premier solo. La beauté, le lyrisme échevelé, les rêveries, les emportements, les nostalgies, sont déclinés avec une verve et une grâce bouleversantes. L’orchestre, dirigé avec une intelligente passion par Aziz Shokhakimov, puissant comme les orages d’une âme devient un écrin aux élans pianistiques d’Alexander Malofeev dont le jeu lumineux transcrit les envols d’une partition qu’il sert avec enthousiasme et intelligence.

Aziz Shokhakimov dirige le Sinfonia Varsovia, Alexander Malofeev en soliste

Aziz Shokhakimov Sinfonia Varsovia Alexander Malofeev © Valentine Chauvin 2023

Il séduira encore lors des bis avec le Prélude pour la main gauche opus 9 n° 1 de Scriabine et l’éblouissante Toccata en ré mineur opus 11 de Prokofiev qui décidément semble être l’un de ses morceaux de rappel fétiche : l’énergie mécanique et espiègle de cette Toccata avait conclu son concert soliste à la Maison du Cygne de Six-Fours-les-Plages en juillet dernier. 

Concert donné le 8 août au parc de Florans, dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron

 

La Roque, lieu de création

La Roque, lieu de création

Le terme contemporain fait étrangement peur, comme si l’on avait du mal à se regarder dans le miroir et préférer au jour vécu les moments passés que la mémoire a enjolivés. Je crois que le culte unilatéral d’une musique atonale souvent difficile d’accès a fermé les portes pour beaucoup. Et c’est bien dommage car le concert « contemporain » donné ce soir-là à La Roque fut un instant de grâce (j’insiste sur le mot « instant », le spectacle a commencé à 21 heures et s’est achevé à 23 heures, j’ai dû regarder par trois fois la montre de mon portable tant j’avais l’impression d’être entrée puis sortie).

 Le Festival de la Roque passe commande à un compositeur et nous conduit aux côtés du pianiste Florent Boffard dans les arcanes subtils de la musique contemporaine

La soirée du 9 août voyait son public, certes d’un nombre honorable, fortement réduit par rapport à celui de la veille qui ovationnait la jeunesse de Nathanaël Gouin, Alexander Malofeev, Aziz Shokhakimov et un programme dédié à Rachmaninov. La raison ? mauvaise sans aucun doute, mais les aprioris sont encore fortement ancrés, la musique annoncée était contemporaine… On pourrait arguer que le terme contemporain est synonyme « d’aujourd’hui » et s’étonner de la détestation de notre présent… Quoi qu’il en soit, il est des peurs tenaces et les « contemporains » du siècle passé sont toujours considérés comme « inaudibles, incompréhensibles, obscurs, inabordables », la liste des termes négatifs est longue ! 

Pour les chanceux qui ont eu la « témérité » de se rendre au concert « Passer au présent », Henri Dutilleux – à la découverte d’un compositeur : Florent Boffard et ses amis, la représentation est à marquer d’une pierre blanche, les quasi trois heures de spectacle passant comme un songe.  

Hommage à Dutilleux

Pédagogue hors pair (il fut nommé à l’École Normale Supérieure puis au conservatoire de Paris en tant que professeur de composition), compositeur internationalement reconnu, Henri Dutilleux a composé Mystère de l’instant pour vingt-quatre cordes, cymbalum et percussions en dix séquences ou fragments qui dansent entre polyphonie et litanie en épure. Les souffles animent les envolées des cordes que les notes cristallines du cymbalum viennent ancrer telles des gouttes d’eau dans la matérialité d’un temps insaisissable. L’indicible prend forme, l’air est en suspens, le monde se concentre dans les dessins de l’infime et ouvre à l’universel. « Ce à quoi j’aspire profondément, c’est, à travers la musique, à me rapprocher d’un mystère, à rejoindre les régions inaccessibles » expliquait le compositeur à la revue Zodiaque en 1982. Le Sinfonia Varsovia, dirigé avec une attention d’horloger par Andrew Gourlay, rendit avec une justesse inspirée cette œuvre d’une précision diabolique ainsi que le propos du compositeur français auquel il consacrera le dernier volet de la soirée avec Sur le même accord, nocturne pour violon et orchestre qu’Henri Dutilleux composa pour la violoniste Anne-Sophie Mutter. Partition redoutable construite sur une alternance de passages rapides et lyriques entièrement basés sur un accord de six notes, entendu au début de la pièce et manipulé de diverses manières. La jeune violoniste Liya Petrova relevait le défi avec panache et apportait sa verve passionnée à l’œuvre.

Alban Gerhardt, le Sinfonia Varsovia dirigé par Andrew Gourlay à La Roque d'Anthéron

Alban Gerhardt Sinfonia Varsovia Andrew Gourlay © Valentine Chauvin 2023

Florent Boffard, Philippe Schoeller et le Sinfonia Varsovia dirigé par Andrew Gourlay

Florent Boffard Philippe Schoeller Sinfonia Varsovia Andrew Gourlay  © Valentine Chauvin 2023

Une musique d’auteurs vivants

Quel privilège d’applaudir les compositeurs des œuvres entendues ! Ce plaisir fut double : Julian Anderson était présent pour assister à l’interprétation de Litanies, concerto pour violoncelle et orchestre (2018-2019). L’œuvre a pris un tour particulier lorsque, alors en pleine écriture, son compositeur a appris l’incendie de Notre-Dame. La disparition un an plus tôt d’un collègue estimé (Olivier Knussen, compositeur et chef d’orchestre) a décidé du mouvement lent en sa mémoire. Le concerto est dédié quant à lui à au violoncelliste allemand Alban Gerhardt. Ce dernier sur la scène du parc de Florans interpréta avec une virtuosité inouïe cette pièce impossible qui semble explorer toutes les capacités du violoncelle dans un dialogue éblouissant avec l’orchestre, inventif, expressif, en une palette aux couleurs infinies.

Et une création mondiale

Auparavant, une création mondiale était offerte aux auditeurs. Le directeur artistique du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron, René Martin, y tient beaucoup : « le festival ne serait pas digne de sa réputation s’il ignorait la création contemporaine et s’il ne la soutenait pas. Aussi, pour la première fois de son histoire, le festival a passé commande ».
Philippe Schoeller dont les compositions pour le cinéma par exemple font l’unanimité présenta ainsi Hymnus pour piano et ensemble orchestral. Nourri de littérature, d’art, le compositeur, complice du pianiste Florent Boffard, dédicataire de l’œuvre, a conçu cette œuvre pour La Roque d’Anthéron, et le « plein air », d’où le choix du terme « hymne » qui « rend hommage à ce qu’il célèbre (…) ici, la Nature en elle-même. TOUTE la Nature, des atomes aux clusters de galaxies, des bactéries jusqu’aux grands vertébrés, sans oublier les oiseaux-lyres et les dauphins ». La feuille de salle rapporte les intentions du compositeur-poète dont la présentation est aussi un fragment de rêve. Sur scène des instruments à vent (six bois, six cuivres), « voix collective. Le Peuple. Sa noblesse essentielle », des percussions, des vibraphones et le piano, « grand maître de cérémonie, sobre, puissant et méditatif (…) jusqu’à des lancées Pollockiennes d’énergies totémiques, furie des mains virtuoses »…

Florent Boffard et le Sinfonia Varsovia à La Roque d'Anthéron

Florent Boffard Sinfonia Varsovia Andrew Gourlay © Valentine Chauvin 2023

Florent Boffard et le Sinfonia Varsovia à La Roque d'Anthéron

Florent Boffard Sinfonia Varsovia Andrew Gourlay  © Valentine Chauvin 2023

La nature connaît tous les paroxysmes dans les élans de « ce grand oiseau noir et blanc qu’est un grand piano queue de concert ». L’expressivité de l’ensemble, les variations subtiles des rythmes, des intentions, brossent une palette moirée de nuances et de sens, fluide dans ses respirations qui se mêlent au grand Tout.

Si les soirées d’exception foisonnent à La Roque, celle-ci est sans doute la plus forte de sens et d’humanité.

Concert donné au parc de Florans dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron le 9 août.