Un acte de foi dans l’infini

Un acte de foi dans l’infini

 Il est des enregistrements qui sont intemporels dès la première écoute. C’est dans cette catégorie que l’on peut ranger Exude de la pianiste Francesca Han et du trompettiste Ralph Alessi.
Bien sûr, ainsi que le souligne le fondateur de l’AJMI, Jean-Paul Ricard, dans sa présentation du CD, « ce n’est pas la toute première fois que se croisent et dialoguent un piano et une trompette », mais une atmosphère onirique sourd des onze pièces de l’album, lui accordant une saveur toute particulière. Hormis deux reprises, une pièce coréenne traditionnelle, Arirang, et Pannonica de Thelonious Monk, les compositions de Francesca Han et Ralph Alessi se répondent tout au long de l’opus. 

Les deux musiciens se connaissent bien : leur première rencontre date de 2011 à New York. Dix ans plus tard, à l’automne 2021, ils enregistrent Exude au Studio La Buissonne. Avec sa facture chambriste, l’album nous entraîne dans un voyage intime où l’écoute de l’autre jusque dans les silences rend sensible la matière délicate que sculptent avec élégance les deux interprètes. Il est difficile de délimiter passages écrits et improvisés tant la liberté des deux discours est nuancée. Les lignes mélodiques s’épanouissent en successions d’accords colorés, touches rêveuses, respirations où se lovent des paysages… évocation initiale d’un bar « à blues » du Japon, Apollo-Tokyo (Francesca Han) où piano et trompette tissent leurs mélancolies douces, superbe Camargue de Francesca Han, amorce d’un « train-train », aux souples méandres avec Humdrum de Ralph Alessi (écho à la chanson de Peter Gabriel ?), qui magnifie le caractère « monotone » impliqué par le titre et lui donne relief et fantaisie…

Francesca Han & Ralph Alessi © X-D.R.

On ne se livrera pas à une énumération fastidieuse de tous les morceaux, mais on soulignera la finesse du jeu, sa facture « classique », doigts déliés, clarté de l’articulation, virtuosité qui n’a pas besoin de se prouver mais accorde une aisance folle aux instrumentistes.
La pochette du CD correspond à cet univers en empruntant l’un des célèbres tableaux à entailles (tagli) du peintre italo-argentin Lucio Fontana, qui les sous-titra Attese (Attentes). Bleu, entaillé de trois griffures, le Concetto Spaziale, Attese (T.105), reproduit sur la pochette ne se contente pas de faire un clin d’œil à la « blue note », mais implique une référence aux propos de Fontana : « Mes entailles, affirmait l’artiste (dans une interview accordée à la revue Vanità , en 1962), sont par-dessus tout une expression philosophique, un acte de foi dans l’infini, une affirmation de spiritualité. Quand je m’assois devant l’un de mes tagli , […] je me sens un homme libéré de l’esclavage de la matière, un homme qui appartient à la grandeur du présent et du futur.» La pochette du CD le cite : « Fontana pensait que la matière devait être transformée en énergie afin d’envahir l’espace sous une forme dynamique »… autre histoire de la création.
Quête de l’infini par les moyens de l’art ? de l’indicible en tout cas, infiniment poétique sous la caresse des notes de Francesca Han et Ralph Alessi !

EXUDE, Francesca Han / Ralph Alessi, label HANJI

Les tribulations d’un prix Nobel en URSS

Les tribulations d’un prix Nobel en URSS

Les venues de la comédienne et metteuse en scène Marie Vialle sont toujours attendues au théâtre du Bois de l’Aune. Une sorte de compagnonnage tacite s’est établi au fil des ans entre la structure aixoise, ses publics et l’artiste, si bien qu’une confiance absolue est née. Avant le spectacle, certains ignorent même de quoi il va s’agir, c’est un spectacle de Marie Vialle et cela suffit. On ne peut leur donner tort !

La nouvelle création de et par Marie Vialle s’attache à un texte de Claude Simon, prix Nobel de littérature 1985, L’invitation. L’auteur avait été convié en 1986 par l’écrivain kirghize Tchingiz Aïmatov dans une délégation d’acteurs occidentaux du monde culturel à un forum international en Union Soviétique (le forum d’Issyk-Kul au Kirghizstan) afin de réfléchir « aux objectifs de l’humanité dans le troisième millénaire à l’échelle mondiale ». Rien de moins ! Réceptions officielles et visites touristiques avaient trouvé leur acmé dans la réception des « quinze invités, quinze interprètes et les cinq ou six accompagnateurs dont on ne savait au juste s’ils étaient là pour prendre soin d’eux, les surveiller ou se surveiller entre eux », au Kremlin par le nouveau chef d’état, père de la Pérestroïka et de la Glasnost, Mikhaïl Gorbatchev. Parmi ces invités on pouvait croiser Peter Ustinov, James Baldwin et Arthur Miller.

L’écrivain tira de cette expérience un court récit où l’humour voisine avec la tragédie, dans cette narration de faits et gestes d’un Ubu Roi des temps modernes.
Sont passés à la moulinette d’un style incisif et perspicace la vacuité des terminologies officielles, la violence monstrueuse qui se dissimule derrière les faux-semblants et les grandiloquences officielles.
Le vide du discours des puissants recouvre la réalité des exactions, usurpations intellectuelles, détournement des symboles et une réalité qui va jusqu’au meurtre de sang-froid.

L'invitation, Claude Simon © X-D.R.

Photo du Forum d’Issyk-Kul/ Archives Claude Simon/ Bibliothèque littéraire Jacques Doucet/ avec l’aimable autorisation de Mireille Calle-Graber  © X-D.R.

Est mis en scène le cynisme du maître des lieux : « L’homme qui pouvait détruire une moitié de la terre parlait déjà d’une voix douce, affable, enjouée même, souhaitant la bienvenue à ses invités ». (L’invitation, Claude Simon). Les autres personnages apparaissent comme des pantins incapables de se situer dans cette mascarade emphatique. Pour la petite histoire, Claude Simon refusera de signer la déclaration finale du forum. Le 14 novembre 1986, le futur directeur général de l’UNESCO, Federico Mayor, lui adressera une version française du texte un peu amendé. La réponse du Prix Nobel de littérature sera une mise au point de cinq pages qui fait apparaître encore plus vaine et dérisoire la déclaration du forum. En janvier 2025, le texte de cette réponse a été édité par Les éditions du Chemin de Fer : Mon travail d’écrivain n’autorise à mes yeux aucune concession.  

Le spectacle de Marie Vialle est accompagné de cette publication qui met en avant « l’intégrité du chercheur et l’humilité du créateur ouvrier, en revendiquant une absolue liberté d’expression et d’action face à toute espèce de pouvoir, en exposant la foi en une littérature sans concession et sans condition, capable de changer la vie dans un monde qui sera rendu mieux habitable grâce aux bienfaits des arts et des lettres » (Gaëlle Obiégly). Claude Simon expose avec force son point de vue : « je considère que si le créateur, l’artiste, le chercheur – en d’autres termes le novateur – se doit d’apporter sa modeste contribution à la perpétuelle transformation de la société en découvrant de nouvelles formes (ce qui le fait, dans un premier temps, rejeter par tous les pouvoirs en place), il peut aussi, à l’occasion et en tant que citoyen, profiter de sa notoriété grande ou petite pour s’élever contre ce qu’il considère comme par trop intolérable et contraire aux lois les plus élémentaires du respect de l’homme. » Cette véritable profession de foi se voit illustrée par l’acidité de L’invitation.

Mon travail d’écrivain n’autorise à mes yeux aucune concession, Claude Simon

Marie Vialle, en subtile musicienne s’empare de ce texte non-théâtral comme d’une partition pour violoncelle. Sa voix s’accorde aux mots, aux phrasés, aux silences, aux respirations, à l’ampleur des périodes, à la vivacité des stichomythies, avec une élégance sobre. L’espace scénique lui-même organisé en une scène bi-frontale n’est pas innocent : supprimant le cadre « classique », il dessine une sorte d’égalité, soulignant par un contrepoint physique la négation démocratique évoquée par Claude Simon (les cartes postales distribuées en amont de la pièce aux spectateurs représentent des exemples frappants de l’architecture soviétique, bien proches des constructions dues à Mussolini comme son quartier de l’EUR).
L’actrice déambule entre les deux rangées de spectateurs sur l’étroit chemin laissé à la scène, donnant à chacun la sensation d’être son interlocuteur. Une intimité se tisse grâce à la diction fluide et naturelle de la narratrice qui articule avec la netteté et le placement de voix d’une chanteuse lyrique chaque mot, chaque tournure.

Dans son pull rouge, elle use des sorties à la manière des tragédies raciniennes, arpente les reliefs du texte comme le sol de la salle aux murs décrépis de l’ancien couvent des Prêcheurs. Quelques stations scandent la récitation, des photographies sont projetées dans un angle d’où s’élancent des arcs d’ogive qui déforment les perspectives, comme une réplique facétieuse aux « révisions » de l’histoire et aux mensonges d’État. Le fantôme de Tolstoï hante le fil du récit, lui que citait Claude Simon dans l’énonciation des principes de son travail d’écrivain : « Un chef d’État, un torrent, une danseuse, un monastère, une montagne, une course de chevaux et quelques personnages. “ Un homme en bonne santé, écrit Tolstoï, pense couramment, sent et se remémore un nombre incalculable de choses à la fois. ” Un des problèmes de l’écrivain est d’abord, aidé par ce qu’on a appelé sa “ mémoire involontaire ”, d’effectuer un choix parmi ce “ nombre incalculable de choses ”, puis de combiner dans un certain ordre et successivement, comme l’y oblige la langue, cette sélection d’images, de souvenirs et d’impressions qui se présentent simultanément à son esprit. »

Ainsi, Marie Vialle s’amuse à faire entendre l’invisible dans le fil de ce grand texte qui n’a pas été écrit pour le théâtre, mais s’inscrit dans une mise en scène réglée au cordeau. Le choix du lieu est aussi significatif : le spectacle, explique la note d’intention, est conçu pour être présenté dans des lieux non-dédiés au spectacle vivant et plus particulièrement des lieux de patrimoine ou de représentation du pouvoir. Tout est symbole…

Le spectacle L’invitation (Claude Simon) de Marie Vialle dans une scénographie d’Yvette Rotscheid, l’adaptation de David Tuaillon et la création sonore de Nicolas Barillot a été joué au Couvent des Prêcheurs, Aix-en-Provence, dans le cadre de la programmation du théâtre du Bois de l’Aune.

Voyages d’ombres et de lumières

Voyages d’ombres et de lumières

 Le dernier opus du Quatuor Modigliani, composé d’Amaury Coeytaux et Loïc Rio (violons), Laurent Marfaing (alto) et François Keiffer (violoncelle), s’intéresse à deux œuvres de Tchaïkovski, le Quatuor à cordes n° 3 en mi bémol mineur op.30 et le Sextuor à cordes en ré mineur op. 70.
« Si la première œuvre fut enregistrée durant la période du Covid, la seconde en a souffert, il était plus difficile de réunir tous les musiciens, dont Hélène Clément (alto) et Antoine Lederlin (violoncelle). Entre-temps, nous avions réussi à obtenir une bourse pour l’enregistrement de l’intégrale des Schubert, retrouver nos camarades a pris un peu de temps », sourit Loïc Rio. Le CD sort en cette fin d’été comme une page poétique où l’on aime se recueillir après le monument des quinze quatuors à cordes en cinq CDs de Schubert et avant le défi qu’est l’enregistrement des seize quatuors à cordes de Beethoven qui doit débuter cette saison. 

« Les chants les plus désespérés » 

Le très beau livret du disque, rédigé par Melissa Khong, titre « L’infatigable voyageur » pour présenter Piotr Ilitch Tchaïkovski qui « aimait les voyages ». Il paraîtrait que le goût des voyages (le musicien ne cessa d’arpenter l’Europe) était né de la rigueur des hivers moscovites, saisons durant lesquelles il se sentait très isolé. C’est au cours de son sixième voyage à Paris en février 1876, qu’il commença la composition de son Quatuor à cordes n° 3 (il devait l’achever à Moscou). 

Il vient de perdre un ami en la personne du violoniste Ferdinand Laub, premier professeur de violon du conservatoire de Moscou fondé sous la direction de Nikola Rubinstein, premier violon du Quatuor de Moscou (quatuor à cordes de la Société musicale russe) et créateur des deux premiers Quatuors à cordes de Tchaïkovski en 1871 et 1874. Son jeu avait impressionné le compositeur qui écrivit en s’appuyant sur la virtuosité de l’instrumentiste. Le troisième quatuor à cordes est dédié à titre posthume au violoniste. Le mouvement lent de ce quatuor, l’Andante funebre e doloroso, sublime, résonne comme un hommage funèbre à l’ami disparu.

Les Modigliani rendent avec une infinie tendresse ce qu’il y a sans doute de « plus déchirant et de plus désespéré de la vie, lunaire, sombre funèbre » (Loïc Rio) avec une délicatesse et une clarté qui subjuguent l’auditeur. 

Quatuor Modigliani © Jérôme Bonnet

Quatuor Modigliani © Jérôme Bonnet

La mélancolie de l’Andante sostenuto colore de ses accents douloureux la valse triste de l’Allegro tandis que le Scherzo semble être l’écho nostalgique de bonheurs anciens. La simplicité du célèbre Andante funebre précède la fougue du Rondo final qui célèbre la vie avec une palette expressive et éclatante. Le foisonnement de l’œuvre dessinée « comme un grand roman russe » prend un relief particulier sous les archets du Quatuor Modigliani qui nous fait entrer en état de grâce.

Nostalgie heureuse

Loïc Rio expliquait à propos du rapprochement des deux œuvres de Tchaïkovski combien il permettait d’aborder les extrêmes : « le côté le plus déchirant, le plus désespéré et le plus heureux de la vie par le biais d’une écriture tour à tour sombre, funèbre et solaire. Le « Souvenir de Florence » cultive lui-même une certaine ambigüité : il y a l’évocation du bonheur florentin, sa nostalgie, mais elle est heureuse, car elle est doublée du plaisir de se retrouver à la maison. » Les six lignes mélodiques s’entremêlent avec une vivacité qui emprunte au souffle d’un orchestre et pourtant sait aussi garder l’intimité chambriste où se détachent les voix solistes. Tchaïkoski disait à son frère « il faut six voix indépendantes et homogènes. C’est incroyablement difficile ! ».

L’équilibre de la pièce, unique sextuor de Tchaïkovski, permet l’expression d’une joie lumineuse. Lorsque le compositeur se rend pour la première fois à Florence, en 1878, grâce à la générosité de sa bienfaitrice, Madame von Meck, il lui écrit : « Comme Florence est une ville chère à mon cœur. Plus vous y habitez et plus vous vous y attachez. Elle n’est pas une capitale bruyante dans laquelle vos yeux ne savent plus où se poser et qui vous épuise par son agitation. En même temps, il y a tant de choses d’intérêt artistique et historique qu’il n’y a aucune chance de s’y ennuyer ». En 1890, Tchaïkovski retourne dans sa « ville de rêve » et y amorce son sextuor qui sera achevé en Russie en 1891. Les Modigliani et leurs deux complices suivent les indications du compositeur : « le premier mouvement doit être joué avec beaucoup de passion et d’entrain, le deuxième chantant et le troisième facétieux, le quatrième, gai et décidé ». 

Tchaïkovsky / Modigliani / Label mirare

Le sextuor réuni sous le label Mirare en offre une interprétation mémorable où intelligence de la partition et exécution nuancée et sensible enchantent au premier sens du terme, donnant à entendre l’atmosphère de la capitale toscane et les réminiscences des danses russes jouées à la balalaïka.
Si les musiciens du Quatuor Modigliani n’étaient pas aussi modestes et emplis d’humour, ils pourraient plagier Tchaïkovski qui, toujours très sévère et critique envers ses compositions, affirmait à propos de cette œuvre « quel sextuor ! Et quelle fugue à la fin ! C’est un plaisir. C’est effrayant à quel point je suis content de moi ! ».
Une pure merveille à écouter en boucle !

Tchaïkovsky, Quatuor à cordes n° 3/ Souvenir de Florence, Quatuor Modigliani, Hélène Clément, Antoine Lederlin, Label MIRARE
(sortie le 19 septembre 2025)

 

À noter :
Antoine Lederlin joue un violoncelle de Matteo Gofriller (1722) gracieusement prêté par Merito String Instruments Trusts Vienna.
Hélène Clément, pour cet enregistrement, un alto italien de 1843 qui a appartenu à Britten et Bridge et qui lui est prêté généreusement par la fondation Britten Pears Arts.
Amaury Coeytaux joue un violon de Guadagnini de 1773
Loic Rio joue un violon de Guadagnini de 1780
Laurent Marfaing joue un alto de Mariani de 1660
François Kieffer joue un violoncelle de Matteo Goffriller « ex-Warburg » de 1706

Les vertiges de l’âge de raison (2&3)

Les vertiges de l’âge de raison (2&3)

 La deuxième soirée du Blues Roots Festival mettait en avant deux têtes d’affiche féminines (sur les six concerts du festival, quatre étaient menés par des femmes, cependant, aucun accompagnateur n’était accompagnatrice) de premier plan, toutes deux porteuses d’un discours humaniste et féministe. 

Hymne à la liberté

« On n’est pas là pour jouer le blues, mais pour vivre libres ! » lançait en introduction Véronique Gayot. Et quelle liberté ! Entourée de ses musiciens, tous plus virtuoses les uns que les autres, Yannick Eichert (guitare), Jérôme Spieldenner (batterie), Jérôme Wolf (basse) et Alexandre Logel (claviers), elle réinvente tout un monde par sa voix rocailleuse et fabuleusement travaillée : aigus, graves, tout est habité par une puissance organique qui pulse les rythmes blues, rock, boogie, avec une intensité rare. Il y a l’exigence d’une Janis Joplin dans cette force qui s’appuie sur la fragilité d’une âme mise à nu.  

D’abord, hommage est rendu « à toutes les big black mamma » qui ont ouvert la voie. On voyage dans l’histoire du blues, le vrai, le lourd, comme on l’aime, (Swing down ) avec un son qui bouge les tripes, mène à The Revolution, raconte des histoires où s’affirme  I’m not a fool in the air, où l’esprit de Woodstock renaît avec ses amitiés, ses enthousiasmes pour Jimi Hendrix, Jo Cocker… l’orgue Hammond n’est pas sans rappeler Rhoda Scott, quelques notes d’harmonica nous plongent dans les grands espaces texans. Un détour par les amours (« parfois si complexes, mais comment s’en passer ? ») « enflamme » la salle avec le génial Dynamite and Gasoline émaillé de riffs impossibles.

Blues Roots Festival © François Colin - Ville de Meyreuil

Véronique Gayot / Blues Roots Festival © François Colin – Ville de Meyreuil

En effet, « il n’y a aucun autre endroit où l’on voudrait être » (Ain’t no place) que face à cette scène du festival tandis que la silhouette de la Sainte Victoire est désormais absorbée par l’ombre et que la foule entière est prise dans une même respiration. En bis, Véronique Gayot offrira un solo sur une guitare Cigar Box (à l’origine elle était fabriquée avec une boite de cigares) avec de superbes slides au bottleneck, avant d’être rejointe par ses complices. Actrice, tout autant que musicienne, elle habite la scène avec une impressionnante virtuosité. L’entracte était plus que nécessaire pour avoir envie de passer à un autre concert !

La Terre comme un parterre magnifique

The crazy girl is in town!” sourit Justina Lee Brown en entrant sur scène.  “I on my way to you” met tout le monde debout. La jeune chanteuse arpente la scène, danse, réitérant les performances d’un Johnny Clegg, animée d’une énergie qui fusionne musiques et propos humanistes. « Chaque humain est un être humain qui a le droit de vivre en paix et en sécurité ». Véritable citoyenne du monde, cette native du Nigéria vit désormais en Europe.

Peu importe les pays ou les frontières, il n’y a qu’une Terre « bénie de l’univers et nous aussi avec toutes nos races comme des fleurs différentes pour un parterre magnifique » !
Le récital accompagné de Luis Cruz (basse), Carlo Menet (guitare), César Correa (claviers), Christian Bosshard (batterie) et David Stauffacher (percussions) résonnent les accents du blues, de la soul, du rock, du jazz, des airs venus d’Afrique, portés par une voix large et vibrante qui n’hésite pas à se remémorer les violences subies afin qu’elles cessent pour tous.
L’amour, la vie, les luttes ne sont pas simplement des sujets de chansons mais accordent une vitalité neuve et une universalité à des textes profondément vécus et incarnés.
Justina Lee Brown terminera la soirée par un titre de son dernier album, Black and White, narguant les oppositions binaires par des mots et des rythmes d’un raffinement complexe et puissant.

Blues Roots Festival © François Colin - Ville de Meyreuil

Justina Lee Brown / Blues Roots Festival © François Colin – Ville de Meyreuil

Après la pluie !

Les oiseaux météorologues de mauvais augures ont eu beau prédire, la pluie du samedi s’est arrêtée une heure avant le début des deux derniers concerts, et le Blues Roots festival qui affichait complet a pu faire entendre les deux dernières pépites de sa programmation.

Au fond d’une bouteille

Dans l’une des chansons de son album, Drifter, At the bottom of a bottle, Jovin Webb décline sur un éblouissant tempo de blues une poésie que porte sa voix, rauque à souhait, et ses intermèdes à l’harmonica.  

Don’t know where I’m goin’ / Don’t know where I’ve been / (…) Take a shot for pain / When the sun goes down/ (…)/ I’ll go way down / At the bottom of a bottle / That’s where I’ll be hangin’ round”. Il y a quelque chose des élans des prédicateurs des églises de Louisiane dans sa manière de se présenter, d’interpeler le public, de le séduire par ses interprétations, ballades émouvantes, récits de vie, d’une Amérique qui est aussi une inépuisable source de mythes contemporains, humus d’un art qui s’intéresse au quotidien, aux racines populaires. Aux côtés de cet immense mélodiste, les guitares de Laine Treme et Tim Marchand, les claviers et la trompette de Ross Hope, la basse de Miguel Hernandez et la batterie de Christopher Earl Lee s’harmonisent avec virtuosité, épousant les rythmes des trois « piliers » du concert, qui seront scandés par les spectateurs, « Blues, Soul and Rock and Roll ! ».  

Blues Roots Festival © François Colin - Ville de Meyreuil

Jovin Webb / Blues Roots Festival © François Colin – Ville de Meyreuil

Et si le chanteur affirme « I’m a broken man » et « don’t know where I go », on le suit dans tous ses voyages, lui qui dit si bien aimer aimer… Le public a des envies de danser, de s’attendrir et de sourire « After rain ». C’est un sommet !

Introspection espiègle

Il fallait bien la venue de Jackie Venson et de son batteur aveugle, Rodney Hyder pour transformer la scène et la rendre tout aussi géniale. La jeune chanteuse nous parle d’amour avec son dernier opus, The Love Anthology, mais puise dans le foisonnement de son répertoire pour livrer un aperçu de son immense talent.

En fantastique touche à tout, elle marie avec une indicible fraîcheur les univers du jazz, de la pop, du funk, du rock, de la soul et bien sûr du blues. Chaque morceau ou presque est complété par des « jams » qui reprennent des suites d’accords de la pièce interprétée et servent de base d’improvisation.
L’artiste garde de sa formation de piano classique le goût des claviers et se sert de loops préenregistrés dans un avatar d’elle-même qu’elle a surnommé « Jackie the Robot».
Jonglant entre une voix naturelle et une voix modifiée par l’électronique (un peu comme Daft Punk), la major de sa promotion en composition et production studio en 2011 au Berklee College of Music,  solaire, avec son irrésistible sourire, est d’une redoutable efficacité.
Son phrasé particulier suit parfois note à note la guitare et s’envole en ornementations qui sont une véritable signature du style de Jackie Venson. Hypnotique!

Blues Roots Festival © François Colin - Ville de Meyreuil

Jackie Venson / Blues Roots Festival © François Colin – Ville de Meyreuil

Décidément le Blues Roots festival collectionne les pépites ! Rendez-vous est déjà pris pour l’an prochain !

Concerts donnés les 12 & 13 septembre 2025 au domaine de Valbrillant dans le cadre du Blues Roots Festival de Meyreuil

Les vertiges de l’âge de raison (1)

Les vertiges de l’âge de raison (1)

En trois soirées et six concerts, la septième édition du Blues Roots Festival de Meyreuil a rempli ses promesses.
Deux concerts se succédaient tous les soirs, déclinant chacun un univers particulier. Chaque spectacle semble être le plus incroyable, le plus exceptionnel. On se laisse emporter par les voix, les instruments, leur inventivité, leur capacité à renouveler le genre du Blues, le croisant avec le rock, la soul, multipliant les géographies musicales, passant en Louisiane, en Virginie, au Texas, au Nigéria, en Alsace avec des phrasés berlinois… Le blues prend alors une dimension universelle où se disent la vie, les notations du quotidien comme les grands thèmes politiques au sens noble du terme. Une mémoire profonde se tisse à la modernité et le résultat est aussi varié que puissant. Le public n’est pas dupe, qui vient, chaque année, plus nombreux. L’édition 2025 a joué à guichets fermés, réunissant sur les trois soirées plus de 3000 spectateurs. 

 Soir I

 Le Pitchoun

En ouverture, place au jeune Mathias Lattin qui a préféré la musique au basket et n’a pas suivi les traces de son grand-père, David « Big Daddy », NBA Hall of Famer, et a remporté en 2023 l’International Blues Challenge à Memphis, le plus jeune à gagner cette récompense depuis sa création !

Le « pitchoun » (23 ans) de la programmation, ainsi le présenta André Caboulet, directeur artistique du festival, étonnait par la maturité et la richesse de son jeu qui fit dire au guitariste D.K. Harrell qu’il le considérait comme « le Frank Zappa du Blues ».
Le concert était construit autour de chansons de son premier album, UP NEXT qui se moque des frontières du blues et lorgne du côté des musiques afro-américaines et de son deuxième opus dans un esprit voisinant davantage avec la soul.
Les influences de Wes Montgomery, George Benson Albert King sont sensibles dans l’approche du jeune musicien aux solos ébouriffants.
La main gauche s’échappe du manche de la guitare semblant découvrir d’autres harmonies, ou s’en dégage comme si les cordes étaient devenues brûlantes… 

Mathias Lattin / Blues Roots Festival © François Colin - Ville de Meyreuil

Mathias Lattin / Blues Roots Festival © François Colin – Ville de Meyreuil

Riffs agiles, fantastiques pianissimi dans les aigus, la virtuosité de l’instrumentiste accompagné par Jesse Gomez à la basse et Nicholas Andres à la batterie, rejoint celle du chanteur qui avec naturel parle du quotidien et des tribulations amoureuses (comme dans le magnifique Who’s been loving on you).  Puis, à la suite d’envolées virtuoses, d’amples accalmies laissent un rythme de blues émerger du silence et c’est très beau.

 Girly

Avec sa guitare au corps rose et au manche doré, Sue Foley pourrait apparaître comme un résumé de la frivolité et de la mièvrerie. Il n’en est rien ! D’abord sa guitare est une Fender Telecaster rose cachemire lorsqu’elle ne joue pas en solo sur une guitare flamenco mexicaine fabriquée à la main, et cet instrument est doté d’une voix qui duettise avec celle de la chanteuse en superbes respirations lyriques. 

Multi-primée, elle a conçu un nouveau recueil, One Guitar Woman :A Tribute to the Female Pioneers of Guitar, nomminé aux Grammy Awards 2025. Elle y rend hommage aux femmes pionières de cet instrument, telles Maybelle Carter, Sister Rosetta Tharpe, Ida Presti ou Lydia Mendoza. Son prochain livre (non seulement Sue Foley est une musicienne hors pair mais elle est aussi une universitaire, titulaire d’un doctorat en musicologie de l’Université York), Guitar Women : Conversations with the Heroines of Guitar (Sutherland House, 2026) évoque ses entretiens avec des guitaristes avant-gardistes. 

Sue Foley/ Blues Roots Festival © François Colin - Ville de Meyreuil

Sue Foley/ Blues Roots Festival © François Colin – Ville de Meyreuil

« Nous avons toujours été là, explique-t-elle, maintenant, nous le revendiquons ». Époustouflante d’énergie, conjuguant douceur et flamboiements avec une sorte d’espièglerie fine, elle entraîne ses complices, Jon Penner (basse), Chris Hunter (batterie) et Reo Casey (guitare) dans de fantastiques effervescences où le bonheur de la musique est palpable.

                                                                                                                                Concert du 11 septembre 2025 au Domaine de Valbrillant dans le cadre du Blues Roots Festival Toutes les photos sont signées © François Colin – Ville de Meyreuil