Pour l’amour du spectacle mais pas que !

Pour l’amour du spectacle mais pas que !

 Nous sommes déjà dans la période des présentations de saison, des premiers abonnements, de l’effervescence de l’anticipation des merveilles à découvrir l’an prochain. Et chaque lieu se plie au délicat exercice du dévoilement des propositions futures.

L’amoureux du spectacle vivant qu’est Dominique Bluzet, directeur des Théâtres et du théâtre d’Arles mais aussi, acteur, metteur en scène, producteur, transforme ce passage rituel en un véritable seul-en-scène théâtral de haute voltige.

Cabotin espiègle, porteur de projets d’envergure, fin connaisseur des êtres et du monde du spectacle vivant, il tient son public en haleine, s’adresse aux acteurs présents, rappelle leurs souvenirs communs, les taquine tout en leur témoignant son admiration.
 Sa présentation, quasiment sans notes (juste quelques pages sur un pupitre disposé non loin de lui), ne se contente pas d’une énumération des spectacles à venir, mais passe par une véritable réflexion sur ce qui rend le théâtre indispensable, et sur la place de l’art dans nos sociétés.

Dominique Bluzet © Caroline Doutre

Dominique Bluzet © Caroline Doutre

Il fait un détour historique, passe par une analyse des architectures de pouvoir et souligne les spécificités d’Aix-en-Provence et de Marseille : si les places principales de la plupart des villes mettent en scène les pouvoirs, alignant les bâtiments représentant les pouvoirs politique, judiciaire, religieux et artistique, la construction des deux grandes villes des Bouches-du Rhône n’a pas suivi ce schéma pour de multiples raisons.
Intégrer les lieux de spectacle dans les villes, donner du sens aux quartiers dans lesquels ils se trouvent, devient un enjeu : « un théâtre est aussi un projet politique », souligne Dominique Bluzet.

La construction politique du spectacle, les enjeux de la diffusion, du partage et de la création artistique poussent le directeur de théâtre et artiste à réfléchir son travail : pas de programmation « hors-sol » donc, mais une saison en lien étroit avec un territoire, une volonté de rendre l’art accessible à tous par des dispositifs divers, que ce soit grâce à l’ASSAMI et la retransmission en direct des spectacles dans les lieux où résident ceux qui ne peuvent se déplacer, le remarquable effort de médiation destiné à accueillir vraiment tous les publics dans les théâtres,

La saga de Molière, CIe Les Estivants © Les Théâtres

La Saga de Molière/ Cie Les Estivants © Les Théâtres

(accompagnement proposé aux personnes fragiles ou présentant un handicap, séances en audiodescription ou en langue des signes, dispositifs adressés aux mal-voyants avec des maquettes tactiles rendant plus évidents les lieux, encadrement musical grâce à l’ensemble Café Zimmermann pour les enfants sourds, les concerts Heko, les « artiste à la Maison », l’action senior…).

D’autre part, une large place est donnée aux présentations de spectacles, que ce soit avec « parlons musique avec l’ensemble Café Zimmermann, les avant-scènes musique une heure avant le concert avec Jean Nico, les bords de plateau, les représentations scolaires, l’élaboration d’un « quartier des arts » à Marseille autour du théâtre du Gymnase.
Le travail effectué en direction des publics (« sans le public, nous ne sommes rien » se plaît à rappeler Dominique Bluzet) ne fait pas oublier les artistes ! Une aide intelligente est apportée aux compagnies, grâce au label issu du plan ministériel « mieux produire, mieux diffuser » (trois spectacles en seront bénéficiaires cette année).

Café Zimmermann © Les Théâtres

Café Zimmermann © Les Théâtres

Les compagnies locales sont soutenues, parmi elles, à noter, la Cie des Estivants dont les deux spectacles, La Saga de Molière (lire ici) et C’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule (lire ici) sont en train de faire le tour de France, de même que Mozart et nous, fantaisie radiophonique, créé par Célimène Daudet et Anna Sigalevitch lors du Festival de Pâques 2024. Une aide forte à la création par le biais de coproduction a été mise en place, neuf seront présentées cette année, dont le superbe Le Lac des Cygnes d’Angelin Preljocaj, un compagnon de route au long cours, Le roi et l’oiseau par la Cie (1)Promptu (Émilie Lalande), Thélonius & Lola de Kribus mis en scène par Agnès Régolo, Cinq versions de Don Juan, dernière création de la Compagnie Grenade de Josette Baïz, mais aussi, en création mondiale dans le cadre du Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence, The story of Billy Budd, Sailor d’Olivier Leith et Ted Huffman. Soutenant la création, le Grand Théâtre de Provence accueillera la jeune et talentueuse compositrice Camille Pépin à la suite d’une commande croisée avec l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège.

La connivence avec les autres théâtres ira jusqu’à l’accueil du Théâtre National de Strasbourg, le TNS. 

Bien sûr, les pièces destinées au théâtre du Gymnase, toujours en travaux, essaimeront dans les salles amies.
Les grands noms, Fanny Ardant, Ariane Ascaride, Anne Brochet entre autres constellations émailleront la saison sans occulter les artistes peu ou pas encore connus ou reconnus. Théâtre, musique, cirque, danse, seront au rendez-vous avec leur puissance d’émotion, de réflexion, de créativité. 
Impossible de citer la belle centaine de spectacles programmés ! Leur éclectisme n’a qu’un point commun, une indéniable qualité qui se situe toujours dans une interrogation du monde et nous donne à l’aborder avec plus de pertinence.

Camille Pépin © capucine de Chocqueuse

Camille Pépin © Capucine de Chocqueuse

La pertinence sait aussi être impertinente et provocatrice, parfois avec un irrésistible esprit potache! En pied de nez par-delà les années au directeur de l’École de dessin et conservateur du musée d’Aix dans les années 1900, Henri Pontier, qui se serait exclamé, « moi vivant, aucun Cézanne n’entrera au musée ! », Dominique Bluzet propose « seize ânes » ! D’abord parce que Cézanne en avait un et que ces animaux doux seront employés pour des balades familiales autour des sites qui ont inspiré le peintre et seront l’occasion pour le compositeur Marc-Olivier Dupin de lui rendre hommage grâce à un conte musical (autre commande des Théâtres) dans lequel il est question d’un marchand voleur, de seize ânes et d’une transformation inattendue… « En cette année hommage à Cézanne, il entrera au musée Granet par un jeu de mots » s’amuse Dominique Bluzet.

Bien sûr, le rendez-vous désormais rituel du Festival de Pâques concocté avec le grand violoniste Renaud Capuçon réserve son lot d’enchantements. Les artistes en résidence, comme Jérémie Rhorer et son Cercle de l’Harmonie ou Café Zimmermann s’investiront encore dans de nombreuses actions pédagogiques sur le territoire.
Et si vous n’allez pas au théâtre le théâtre viendra à vous grâce à l’opération « Aller vers » que les artistes et les théâtres reprennent avec enthousiasme : des formes courtes, facilement transposables seront données dans des cafés, des petites places, des bas d’immeubles…

Cinq Don Juan / Cie Grenade © Cécile Martini

Cinq Don Juan / Cie Grenade © Cécile Martini

Provocateur, Dominique Bluzet lance « honneur à nos élus ». Se référant aux totems portant l’inscription « honneur à nos élus », vus dans certains villages d’Auvergne devant la maison des édiles locaux pour les remercier de leur travail, il remercie les élus des différentes strates de l’organisation politique de leur soutien et de leur aide constante et attentive. « On ne leur adresse la parole que pour se plaindre ! Sans les aides accordées aux théâtres, on devrait fermer boutique ! ».
Enfin, pour la première fois la saison est dédiée à une personnalité : Pierre Audi, directeur du Festival international d’Art lyrique d’Aix, disparu bien trop tôt le 3 mai 2025, véritable tsunami qui a bouleversé le monde de la musique.

Toute la programmation de la saison 2025-2026 est déjà consultable sur le site des Théâtres : lestheatres.net   

 

Busy beaver

Busy beaver

Le nouveau livre de Dorothée Xainte (autrice de Ceux que nous sommes), Castor affairé, regroupe sept histoires autour du castor. Le sujet ainsi présenté pourrait apparaître simple voire enfantin. Il n’en est rien même si la limpidité du style accorde un ton d’évidence aux récits. Le titre déjà est polysémique. Certes, le « castor affairé », traduction littérale de l’expression anglaise « busy beaver » désigne une personne travailleuse, il correspond aussi, en théorie de la calculabilité, à une machine de Turing. On ne s’étalera pas sur les vertus mathématiques de la « fonction du castor affairé», mais on retiendra juste que ce type de fonction n’est pas calculable et qu’à partir d’un certain point elle croît même plus rapidement que n’importe quelle fonction calculable, ce qui poétiquement est tout juste fascinant.

L’enchaînement des sept nouvelles du recueil nous fait voyager dans l’espace et dans le temps entre le XVème et le XXIème siècles passant de la France aux Amériques et à l’Angleterre. Tout commence en 1488 dans l’Aveyron à Pont-de-Camarès, par une histoire de sorcière, « La femme aux bièvres ». Dafné Castanet, consultée, sollicitée par tous lorsqu’un moment de la vie les embarrasse, est aussi mise au ban de la petite société villageoise dont elle connaît sans doute trop d’inavouables secrets. Elle a établi des liens particuliers avec la faune sauvage et les bièvres (autre nom du castor) dont elle se sert pour certaines potions censées revigorer les uns, apaiser les autres, guérir, aider…
Au-delà de l’anecdote rapportée, c’est tout un monde qui renaît. Aux côtés de la grande histoire qu’une date situe en exergue de chaque récit, adossée aux lieux géographiques de l’action, se tisse celle des petites gens, familière et lointaine, qui rassemble les éléments du quotidien, évoque les manières d’être, les croyances, les superstitions, souligne la part d’influence des remuements du monde sur les sociétés humaines et animales.

Castor affairé, Dorothée Xainte, ETT

Aucun jugement ne se pose, seulement un regard attentif et empathique. On comprend la réaction de Jolan, l’indien d’Amérique, qui fait tout pour éviter le mariage avec l’un des colons blancs que l’on veut imposer à sa fille. Le titre initial de la nouvelle Le grand castor/ Port Royal, Nouvelle France, 1608, est « L’homme qui dit non ». Un véritable parcours initiatique se dessine, faisant se rejoindre jusqu’à se confondre l’être humain et la nature sauvage, en une entente mystique qui mène à une ataraxie bienheureuse. Le castor se transforme alors en être psychopompe qui permet aux âmes d’accéder à l’au-delà.

Le castor n’est pas seulement un animal dans ce recueil, mais un intermédiaire, source de magie, de communion avec la Terre, ensorceleur, symbole d’un combat écologiste, occupant étrange et parfois inquiétant des lieux arrachés par l’homme à la nature. Il sera capable de rendre fou le chapelier de Londres, sera utilisé pour fixer les parfums les plus envoûtants de Paris dans Fragrance, sera objet d’observation éthologique dans Jaune d’Arles sur fond de lutte syndicale et de trahison, occupe les lieux abandonnés, tend à remplacer l’espèce humaine, son corps étant bien mieux adapté… Le fantastique se glisse ça et là. On entre avec délices dans l’atmosphère des contes, des histoires transmises à la veillée.

Castor © X-D.R. (source Wikipédia)

Castor © X-D.R. (source Wikipédia)

Chaque texte suit son propre mouvement, adopte le style et l’allure de l’époque concernée, prend des airs de journal intime, d’échange épistolaire. Les récits s’appuient sur un croisement fin entre narration et dialogues. Le sous-titre « histoires d’envoûtements » donnait le ton… le lecteur est captivé : on ne lâche pas le livre avant de l’avoir fini et son épilogue est d’une délicate fraîcheur qui s’achève par une pirouette espiègle.

Castor affairé, Dorothée Xainte, Éditions Territoires Témoins

Le suicide en best friend

Le suicide en best friend

Curieux titre que celui du premier livre de Khalid Jawed découvert par les éditions Banyan et traduit de l’ourdou par Rosine-Alice Vuille : Le livre de la mort. Notre horizon d’attente se ploie vers un monde mystique où initiation et formules cabalistiques se mêlent. Ce n’est pas exactement ça malgré la dédicace en exergue « à la syllabe mystérieuse de la langue sanskrite, ऋ.(ri) et à la dernière page de ce roman ». Cette dernière page du « chapitre » (chaque chapitre est désigné par son numéro d’ordre et nommé « page ») intitulé « dernière page » ouvrant sur une page blanche puis une page sur laquelle seule la dernière ligne présente quelques mots : « Jusqu’à l’infini et au-delà des temps… ». Fin ouverte s’il en est ! Quant à la fameuse syllabe « ri », elle serait associée selon le « mot de l’auteur » qui ouvre le texte, à l’acte d’écrire « écrire » mis en parallèle avec celui de « graver », ऋ.  étant « le son du feu ardent qui brûle toutes les impuretés de l’acte d’écrire et les transforme en cendres »…

Après ce préambule, on est prêt à entrer dans l’ésotérisme. Mais, l’ouvrage comporte une mise en scène aux multiples levers de rideau : suivant le « mot de l’auteur », on découvre une « préface » puis « quelques mots sur la traduction » nous donnant quelques clés sur la langue ourdou si peu connue, (« traduire a été à la fois un plaisir et un défi » explique Rosine-Alice Vuille), enfin une « introduction » par le premier personnage du roman un certain Professeur Walter Schiller du département d’archéologie de l’Université de Syokarig Fort qui relate la découverte d’un manuscrit étonnamment intact dans une fissure de la pierre des ruines de la « Sésameraie aux lézards », vestiges d’un ancien asile d’aliéné englouti depuis deux-cents ans sous un barrage hydro-électrique devenu obsolète en raison des changements climatiques et donc détruit. La découverte, rédigée en une « langue étrange » intrigue suffisamment le professeur pour qu’il expédie le document à l’un de ses amis, spécialiste des langues orientales. Un an plus tard, le texte traduit mécaniquement par d’anciens programmes informatiques miraculeusement préservés, revient à son découvreur qui a « l’audace » de le présenter tel quel aux lecteurs en en soulignant par avance tous les défauts de style et d’orthographe ! Une date est accolée à cette introduction : 1er avril 2211. Projection dans un hypothétique futur ou blague de potache, l’ambiguïté subsiste.

Le livre de la mort, Khalid Jawed, éditions Banyan

Au titre connu du « Livre des morts » égyptien, répond celui définitif et générique, « Le livre de la mort ». Et en effet, la mort est présente aux côtés du protagoniste, le narrateur à la première personne du journal miraculeusement retrouvé, telle le « compagnon de voyage » des contes. Ici, la mort est symbolisée par le suicide, ombre du locuteur : « le suicide me hante. Il est avec moi depuis toujours. (…) J’aurais dû dire qu’il est né en même temps que moi. Mon alter ego, mon ami originel ». Mis en scène physiquement, doté d’un sourire empli de bonté la plupart du temps, le suicide suit de près le personnage qui ne se sent pas à sa place dans un monde identifié au néant. « On m’a versé sur cette terre comme l’eau d’une cruche en argile terne.  Or, à présent, je me sens de plus en plus bourbeux ». Mettant en doute la réalité du monde, il en souligne la terrifiante vacuité. Lucide quant aux moindres manifestations de son corps et à celles de ce qui l’entoure, le personnage décrit avec précision ce qui lui arrive. Anti-héros, il semble ne pas décider des choses mais les subir dans un monde qui « ramasse sur le sol ses innombrables masques ». 
Il raconte le tambour de sa mère, les violences du père qui éloignent définitivement cette dernière, laissant derrière elle son instrument, raconte ses bêtises d’enfant, les punitions terribles qui lui sont infligées en retour, le mariage imposé par un père qui ne le comprend pas et le voit comme une charge inutile, ses amours extra-conjugales, assez piteuses.

Le rêve et le sommeil occupent une grande place, le récit oscille entre le réel vécu et une réalité fantasmée, ne les départageant pas toujours dans un univers dominé par l’illusion. Il y a une tentation d’ascèse bouddhique dans la progression de la narration et des moments de démesure orgiaque où sa « furie ne connaît pas de bornes ». Dans une crise de folie dionysiaque, il revient « une montagne dans la paume de la main, tapant la terre du pied, tel un nouveau Rostam, un héros pour notre temps ». Sa force alors est aussi celle des mots qui lui arrivent tel « un immense trésor verbeux (jaillissant) comme des flammes de (sa)gorge».

Banyan © X-D.R.

Banyan © X-D.R.

On ne sait si la chronologie est linéaire ou se déploie en efflorescences, on voit le narrateur proie de médecins qui le bourrent de médicaments, puis, dégoûté de lui-même, plonger dans la crasse, se retrouve, après le meurtre rêvé du père, enfermé dans une cage et dans une institution où sont expérimentées sur lui des thérapies comportant des décharges électriques. Lorsqu’il en sort, c’est sous une pluie diluvienne, il « baisse la tête et (s’accroupit) à nouveau dans l’eau boueuse de la fosse ». 
Le livre est d’une densité rare, mettant en scène un « théâtre de l’absurde » qui convoque les références les plus variées : Ionesco et son En attendant Godot, Antonin Artaud dans Le Théâtre et son double, Brecht et sa notion de l’effet de distanciation, on pourrait même remonter à Kafka ! Mais il y a aussi une manière d’explorer ce qu’est l’être humain et sa relation aux autres et monde, à l’indicible et au sensible, dans sa vaine quête de sens. Le dépouillement de tout, même de l’esprit, ne mène pas forcément à l’illumination ! D’ailleurs, Dieu se servirait-il de « la plume du Diable » ? Qu’est-ce qu’écrire alors ?
Quoi qu’il en soit, le texte dense laisse sourdre une puissante poésie, traduisant par des images concrètes les notions abstraites et pourtant le narrateur semble se défier de la matérialisation des choses qui, inévitablement, les corrode. Entre la boue et le souffle, à l’ombre d’un banyan, se crée le livre…

 

Le livre de la mort, Khalid Jawed, éditions Banyan

Lorsque les arts se répondent

Lorsque les arts se répondent

Le festival de Vauvenargues créé par le violoniste Bilal Alnemr a la particularité dans la constellation des manifestations de l’été de réunir non seulement des artistes d’exception, venus du monde entier, mais de relier la musique à l’art pictural et aux sites naturels de la Sainte-Victoire. Depuis sa création en 2022, le festival se love dans les murs du musée Granet aussi bien que dans les lieux que lui offre le village de Vauvenargues avec en arrière-plan les reliefs somptueux de la montagne.
La relation entre l’amour de la peinture et celui de la musique s’est exprimée en amont du festival, comme un premier clin d’œil à l’été à venir, lors du concert donné en l’église Saint-Jean-de-Malte à Aix-en-Provence. Le violon de Bilal Alnemr était accompagné de l’alto de Marie-Anne Hovasse et du violoncelle de Maciej Kulakowski dans une superbe interprétation des Variations Goldberg de Johann Sebastian Bach dans leur transcription pour trio à cordes de Dmitry Sitkovetsky. Le bénéfice de la manifestation était destiné à la réalisation de kits pédagogiques pour découvrir la peinture de Cézanne et à la restauration d’une œuvre d’art de l’Académie d’Aix-en-Provence. Le thème était donné : l’année Cézanne inspire l’élaboration du programme du festival qui se présente comme une invite au voyage entre les tableaux et les musiques de l’époque du peintre.

Des concerts…

La finesse du jeu de l’interprète se double de celle de l’organisateur qui concocte un programme où se croisent les œuvres de Ravel, César Franck, Clara Schumann, Charlotte Sohy, Amy Beach, Florence Price, Claude Debussy, Marina Dranishnikova. Il est à souligner l’attention particulière accordée aux compositrices dont les noms restent moins familiers que ceux de leurs homologues masculins.

Le jeune instrumentiste joindra les phrasés délicats de son violon aux accents du piano de Nadezda Pisareva, lauréate de nombreux concours en Europe, dans un répertoire qui passe du XIXème aux débuts du XXème siècle, allant des Trois romances de Clara Schumann à la Sonate pour violon et piano en la majeur de César Franck. On le retrouvera au Musée Granet aux côtés de l’hautboïste Gabriel Pidoux, du violoncelliste Luc Dedreuil et du pianiste Jorge Gonzalez Buajasan (que nous avons applaudi à Vauvenargues sur le parvis de la mairie l’an passé). Il est à noter que l’entrée au concert donne droit à la visite de l’exposition Cézanne au Jas de Bouffan à partir de 19h30 (après la fermeture du musée au public, ce qui permettra de profiter des lieux avec une foule réduite !). Ravel, Déodat de Séverac, seront à l’honneur ainsi que Debussy et Britten grâce à cette formation chambriste de haut vol.

Duo Bilal Alnemr Jorge Gonzalez Buajasan © Festival Vauvenargues

Bilal Alnemr et Jorge Gonzalez Buajasan au festival de Vauvenargues 2024 © X-D.R.


Face à la montagne, alors que le soir descend, la subtile découvreuse de talents et immense professeur, la magnifique soliste Claire Désert offrira la pureté sensible et nuancée de son piano à des pièces de Chopin, Robert Schumann, Brahms, Janáček, Debussy, Bartók.
Concert de prestige gratuit grâce à un partenariat entre la mairie de Vauvenargues et le Festival International d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence, l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, (l’OJM) qui a accueilli Bilal Alnemr alors qu’il avait juste treize ans, alignera ses 93 jeunes musiciens issus de formations de tout le bassin méditerranéen sur de grandes œuvres du répertoire classique (Wagner, Gounod, Mahler) mais aussi sur une composition collective de ce bel ensemble avec le Quintet et Amina Edris, jeune soprano née au Caire et élevée en Nouvelle-Zélande. (Attention ! ce concert donné durant le festival d’Art Lyrique, sera la seule représentation avec celle du GTP le 21 juillet à donner à écouter la création de l’OJM !). À la tête de l’orchestre on retrouvera le génial chef Evan Rogister. Bref, une clôture d’exception!

Et la volonté de transmettre

Jouer, oui, mais transmettre le bonheur de pratiquer la musique, le rendre accessible au plus grand nombre, car l’art libère les esprits, les amène à élargir leurs perspectives en écoutant l’autre. Bilal Alnemr tient absolument à mettre en œuvre tout au long de son festival des moments de découverte et de perfectionnement.
Il y aura ainsi des master-classes avec Bilal Alnemr au violon et Agnès Huber-Evesque au piano et un matin consacré à un atelier enfant d’éveil musical. 
La musique relie les mondes et franchit les siècles.

Ce n’est pas par hasard que l’association qui gère le Festival de Vauvenargues se nomme Ugarit, du nom de l’antique cité syrienne que l’on orthographie aussi « Ougarit ». C’est là que dans les années 1950, des tablettes d’argile portant des signes d’écriture cunéiforme datant d’environ 1400 ans avant Jésus-Christ, furent découvertes par des archéologues français. Le texte ne correspondait pas aux graphies déjà connues. On se rendit compte qu’il s’agissait de la transcription d’un hymne en l’honneur d’une déesse de la mythologie mésopotamienne, Nikkal, « Grande Dame et fructueuse », déesse des vergers, fille du dieu de l’été, Khirkhibi, et épouse du dieu de la lune, Yarikh.

Sur-ces-tablettes-des-chants-dans-une-ecriture-cuneiforme-en-langue-hourrite-datant-denviron-1400-Mission-archeologique-syro-francaise-de-Ras-Shamra-Ougarit-cliche-Francoise-Ernst-Pradal.jpg

Sur-ces-tablettes-des-chants-dans-une-ecriture-cuneiforme-en-langue-hourrite-datant-denviron-1400-Mission-archeologique-syro-francaise-de-Ras-Shamra-Ougarit-©-Francoise-Ernst-Pradal.

Son hymne était probablement une invocation destinée à accorder la fertilité aux femmes. 
Bilal Alnemr aime évoquer ces tablettes, qui « sont en fait la plus ancienne trace de notation musicale retrouvée ». Excellence quand tu nous tiens !

 

Le festival aura lieu du 18 au 23 juillet à Vauvenargues et au Musée Granet d’Aix-en-Provence.

Du réalisme magique au théâtre

Du réalisme magique au théâtre

La metteuse en scène Nanouk Broche s’inspire de deux nouvelles tirées de Onze rêves de suie de Manuela Draeger, d’un extrait de Germinal de Zola et d’un travail d’improvisation au plateau mené avec talent par les deux comédiennes de sa compagnie Ma voisine s’appelle Cassandre, Lea Jean-Theodore et Sofy Jordan.
Le titre, « Et l’éléphante », est développé par un ajout aussi contradictoire que cocasse : « …ou Le bonheur universel dans un contexte mondial défavorable ».  
Au début de la pièce, debout derrière un pupitre, une comédienne fixe le public, souriante, dans ce premier lien qui nourrira la relation entre les spectateurs et ce qui se passera sur le plateau. Et le récit commence…  

Elle marche sans fin parcourant existences et reliefs tandis que le monde est quasiment dépeuplé d’animaux, êtres humains compris. On ignore par quelle catastrophe naturelle ou née des mains des hommes la terre s’est ainsi désertifiée. Quoi qu’il en soit, Marta Ashkarot, l’éléphante, marche et nous parle, décrivant ce qui l’entoure, les arbres, les accidents de terrain, les routes inégales, elle parle d’elle aussi, d’un univers perdu. Mais est-il à regretter ce monde totalitaire de réunions, de jugements, de guerres, d’affiliations plus ou moins contraintes au « parti » ? Cette éléphante évolue dans une fiction « post soviétique » et reste d’un optimisme et d’une empathie magnifiques.

Et l'éléphante:Cie Ma voisine s'appelle Cassandre / L'Ouvre-Boîte © M.C.

Et l’éléphante:Cie Ma voisine s’appelle Cassandre / L’Ouvre-Boîte © M.C.

Au fil de ses pérégrinations, elle va croiser des survivants, un couple militant épuisé, une soldate révolutionnaire qui rêve de reconstruire le monde et de le « réindustrialiser » en une frénésie qui laisse deviner de quelle manière le monde s’est éteint, même si elle est portée par l’utopie d’un « monde sans classes », un paléontologue, un symbole du capitalisme, Henri Ford… (entre la « confection manuelle » des objets et celle à échelle industrielle, le fossé est tel que la rencontre en est tordante!)

On découvre les hominidés dans leurs premières œuvres, séquences hilarantes où Sofy Jordan, vêtue de « peaux de bête », se met à taper sur des cailloux. Les mots dérivent, des passerelles entre les époques se façonnent, cultivant les échos et les analogies.
Dans les lumières de Thibault Gambari, les deux actrices passent d’un personnage à l’autre, humain ou animal, avec la même aisance, se prennent au jeu en un plaisir communicatif.
Pas de dialectique ici, juste le bonheur de jouer, de taquiner l’actualité, de pointer les dysfonctionnements des raisonnements des absolutismes.  Une infinie légèreté se glisse dans cette pièce dominée par la fantaisie, l’irrationnel et des voltes comiques dignes d’un Cinémastock de Gotlib et Alexis.
On y rejoint le caractère inclassable des écrits d’Antoine Volodine, autre alias de Manuela Draeger, qui se réclame du « post-exotisme » en donnant à lire « une littérature étrangère écrite en français (…), une littérature de l’ailleurs qui va vers l’ailleurs ».

Et l'éléphante:Cie Ma voisine s'appelle Cassandre / L'Ouvre-Boîte © M.C.

Et l’éléphante:Cie Ma voisine s’appelle Cassandre / L’Ouvre-Boîte © M.C.

Le livre lui-même est construit sur le modèle de L’Heptaméron de Marguerite de Navarre : des personnages réunis en un lieu à part à cause d’une catastrophe quelconque se racontent des histoires pour occuper le temps. Dans le recueil de Manuela Draeger, un groupe de jeunes gens se retrouvent piégés dans un bâtiment en flammes à la suite de l’opération qu’ils ont tentée de mener à l’occasion d’une manifestation interdite, la « bolcho pride ». Ils invoquent la figure de Mémé Holgolde, immortelle et qui les a formés à la révolution mondiale et au merveilleux. Leurs souvenirs se mêlent à des contes, comme celui de l’éléphante Marta Ashkarot. Ils deviennent à leur tour des créatures féériques, des sortes de cormorans qui maîtrisent l’écoulement du temps et vivent dans le feu. C’est à cette fin que la pièce fait allusion, emplissant ses personnages d’un indicible bonheur alors que le monde se consume. Le rêve s’érige alors comme seul remède à la folie du monde… Une étrange joie sourd de cette fin tragique qui aurait peut-être gagné à être plus orchestrée dans la trame même de la pièce. Ce qui n’enlève rien à ses indéniables qualités de jeu, de fantaisie, d’inventivité, de passion.

La pièce Et l’éléphante a été jouée au théâtre de L’Ouvre-Boîte le 16 mai 2025

Et l'éléphante:Cie Ma voisine s'appelle Cassandre / L'Ouvre-Boîte © M.C.

Et l’éléphante:Cie Ma voisine s’appelle Cassandre / L’Ouvre-Boîte © M.C.