Levers de rideaux

Levers de rideaux

Les représentations de danse ont souvent lieu dans des théâtres. Les créations répondent à des rêves d’artistes même si leur propos s’enracine dans le monde. Prenant ces principes au mot avec Theater Dreams, le génial chorégraphe Hofesh Shechter nous invite à une plongée onirique baignée de brumes, ouvrant et refermant les rideaux du théâtre sur des fragments de scènes, des prises instantanées, des éclats esquissés sur de somptueux clairs-obscurs.  

Les percussions ostinato amplifiées précèdent l’ombre dans laquelle se retrouve plongée la salle alors qu’un « spectateur » monte sur scène, désemparé, puis plonge dans le triangle d’ombre qui s’ouvre comme un appel au centre des velours des rideaux qui débutent alors leur première danse.
Le décor est mouvant, développant une mise en abysse, avec ses jeux qui multiplient les rideaux de scène : on en passe un puis deux avant d’arriver à des tentures théâtrales aux impeccables plissés.

Theatre of Dreams © Tom Visser

Theatre of Dreams © Tom Visser

Entre ces strates, les treize danseurs d’Hofesh Shechter offrent des vignettes qui passent à la moulinette atmosphères et styles de danse, joie des chorégraphies populaires où les bras s’enchaînent pour des farandoles effrénées, courses cauchemardesques sur place, assemblées assises, muettes dans l’attente d’on ne sait quoi, groupes comme soudés au sol, épaules et nuques en arrière et mains levées au ciel, corps qui s’empilent, mouvements chaloupés et sensuels, explosions enracinées dans l’humus de la terre et des songes…

Après une forme d’intermède au cours duquel le public est invité à danser sur place, un trio de musiciens vêtus de rouge, seule couleur solaire de la représentation, (Sabio Janiak, Xavier Desandre Navarre et James Keane) rejoint le plateau, et les triptyques dessinés par les évolutions des rideaux tirés par les danseurs.
Les occultations et dévoilements successifs semblent reprendre le cheminement des rêves, manifestations fragmentées de nos inconscients. Parfois la grande scène du théâtre est exploitée en entier, comme dédiée à l’exultation souveraine des corps dans l’exercice d’une fascinante liberté.

Theatre of Dreams © Tom Visser

Theatre of Dreams © Tom Visser

Bouillonnements, affolements, expressivité, tout concourt à irriguer l’œuvre d’une énergie puissante qui flirte avec une sauvagerie dionysiaque où les chimères de l’esprit s’incarnent en une irrépressible houle.
Le public est subjugué.

Theater of Dreams a été dansé au Grand Théâtre de Provence les 3 & 4 octobre 2025

Theatre of Dreams © Todd MacDonald

Theatre of Dreams © Tom Visser

Face à l’absurdité des dictatures, le silence ?

Face à l’absurdité des dictatures, le silence ?

La dernière pièce de Tamara al Saadi au titre lapidaire, Taire, tisse récit antique et histoire contemporaine. S’inspirant des Sept contre Thèbes d’Eschyle et de l’Antigone de Sophocle avec un zeste de celle, plus contemporaine d’Anouilh, elle croise avec le personnage d’Antigone celui d’Eden, une jeune fille d’aujourd’hui prise en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance. Certes, les trajets des deux jeunes filles sont bien éloignés, même si l’intrigue du mythe d’Antigone est revisitée et tordue entre les diverses traditions qui le rapportent pour tenter de répondre aux problématiques contemporaines. Ainsi, c’est le poète Stésichore qui rapporte la proposition de Jocaste de tirer au sort celui des deux frères qui règnera sur Thèbes et celui qui s’en exilera, afin d’éviter la réalisation de la prophétie du devin aveugle Tirésias, annonçant que les deux frères s’entretueraient. Chez Euripide (Les Phéniciennes, pièce dans laquelle ni Jocaste ni Œdipe ne sont morts mais reclus dans le palais), c’est Œdipe qui aurait maudit ses fils lui ayant désobéi, leur promettant leur destin tragique, aussi, Étéocle et Polynice auraient décidé d’alterner année de règne et année d’exil… Étéocle n’ayant pas rendu le trône à son frère à la fin de l’année qui lui était impartie provoque la colère de ce dernier et la guerre des Sept contre Thèbes. Difficile de se frayer un chemin dans ces intrigues aux ramifications multiples et aux versions parfois contradictoires ! 

Ne chipotons pas, pas plus que sur la définition écrite à la craie blanche comme sur un tableau noir d’école : « enfant : ‘infans’, en latin, ‘celui qui ne parle pas’ » (dans la désignation des âges de la Rome antique, on est « infans » de zéro à sept ans. L’enfant n’est pas considéré comme une personne à part entière car il ne domine pas encore les arcanes du discours… à sept ans, arrive dit-on « l’âge de raison ». Il est jusque-là propriété complète du pater familias, le chef de famille qui a droit de vie et de mort sur lui.). Ici, l’enfance dépasse les sept ans, et l’ASE, du moins dans la pièce, ne tient pas compte des volontés possibles de la petite fille Eden. 

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Entrée en dystopie 


Prise en charge par une famille aimante dès sa naissance (elle est née d’un viol et sa mère qui ne surmonte pas ses propres troubles psychiatriques, ne peut s’occuper d’elle), elle en est retirée manu militari par les services sociaux. Ses « parents adoptifs », malgré leur demande et leur indéniable attachement à l’enfant, n’ont pas le droit de l’emmener avec eux sur le nouveau lieu de travail de son « père », dans un département où ne réside pas sa génitrice. Ballottée d’une famille d’accueil à une autre, Eden vit un calvaire, incapable de trouver ses marques. Son agressivité masque une douleur profonde, un sentiment d’arrachement que rien ne peut combler. Les rigueurs administratives qui gèrent l’ASE abolissent toute discussion : au nom de l’intérêt de l’enfant, ce dernier est détruit. 

L’aveuglement qui conduit la directrice de l’ASE à des décisions inhumaines est bien proche de l’hybris (la démesure) qui oblitère le jugement des personnages de la tragédie antique. C’est là que les histoires d’Eden et d’Antigone sont en miroir. Les deux personnages sont en butte à l’exercice sans nuance d’un pouvoir autoritaire et absolu. Face à l’obstination de décisions monolithiques et iniques, les marges s’amenuisent : les êtres se voient dépossédés d’eux-mêmes. Si Eden (fabuleuse Chloé Monteiro dont la présence irradie le plateau) choisit le cri, Antigone (subtile Mayya Sanbar, prisonnière de son silence) oppose un inflexible mutisme à l’arbitraire même lorsque son oncle, Polynice (Ismaël Tifouche Nieto) lui rend visite la veille de sa mort, étonnamment bienveillant et simple, alors qu’il a initié une guerre fratricide, la transformant en reconquête des lieux perdus de son enfance (sic !)… 

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Les deux jeunes femmes restent victimes d’un ordre qui se pare de toutes les meilleures raisons possibles, pérennité de la cité et de ses lois, principes édictés en faveur d’un « bien commun » (formulation dont tout jeune lecteur à appris se méfier grâce aux romans de J.K. Rolling : c’est le fameux « bien commun » qui sert d’appui aux pires sorciers, style Grindelwald) … 

Les rouages de la dystopie se mettent en place, transformation des faits, manipulation de l’histoire… il n’est pas innocent que la distribution fasse de Manon Combes et la directrice de l’ASE, butée sur ses positions, et un Créon qui s’enferre dans exercice rageur du pouvoir (elle y prend d’ailleurs curieusement des allures de Giorgia Melloni) et de Tatiana Spivakova une éducatrice débordée et un Étéocle, en proie à l’ivresse d’un pouvoir qu’il ne maîtrise pas.
Surgissent en contre-point les grands remuements de notre monde, la jeunesse abandonnée, la cruelle bêtise des guerres qui assassinent les peuples et les libertés…

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

La mise en scène cherche par tous les moyens théâtraux à souligner les divers aspects de cet assemblage complexe : bancs qui roulent, praticables aux tubulures métalliques qui sont déplacés au fil des intrigues et réorchestrent le plateau, présence sur scène de la fabrique des sons grâce à la géniale bruiteuse, Eléonore Mallo, des musiques portées par Fabio Meschini (guitare électrique) et Bachar Mar-Khalifé (percussions). La musique est intégrée à la pièce comme un chœur antique aux chants repris par toute la troupe. On rit avec le jeune garde, Mohammed Louridi, adepte de Mylène Farmer, l’improbable servante campée par Ryan Larras. Se pose la question du sens, de la filiation, de la place de l’individu dans la société.
Le propos est généreux et touche le public scolaire venu en nombre.

Taire a été joué du 30 septembre au 4 octobre 2025 au Jeu de Paume, Aix-en-Provence  

Îles musicales

Îles musicales

Quelle superbe entrée musicale au Grand Théâtre de Provence ! Laurence Equilbey et son Insula Orchestra interprétaient l’Ouverture de Die Loreley et le Concerto pour clarinette et alto de Max Bruch puis la Cinquième Symphonie de Ludwig van Beethoven, rejoints par un nouveau venu, l’Orchestre Insula Camerata

Un musicien du XIXème

S’il fut adulé de son temps, Max Bruch (1838-1920) est peu joué aujourd’hui, si ce n’est son célébrissime premier Concerto pour violon. Avec finesse, Laurence Equilbey donnait à écouter deux pièces du compositeur né à Cologne. D’abord, la brève Ouverture de Die Loreley, opéra de jeunesse du compositeur (il fut écrit entre 1860 et 1863), oppose le chant enivrant de la sirène des bords du Rhin et la puissance des eaux qui viennent se heurter à son rocher. Thème romantique par excellence, la légende de la Lorelei est un symbole de l’esthétique des débuts du romantisme, confrontant une nature idyllique et les mystères de l’âme humaine.

Puis, le Concerto pour clarinette et alto, écrit par un Max Bruch de soixante-treize ans (en 1911), offrait sa partition théâtrale et nuancée au clarinettiste Pierre Génisson et à l’altiste Miguel da Silva. Un art de la joie voyait ici le jour, dans les conversations entre les deux instruments solistes, les réparties de l’orchestre. Une chanson populaire scandinave passe de l’alto à la clarinette, fondant les sonorités des deux instruments en une même pâte lumineuse. La douceur suave de la clarinette éclot sur les pizzicati des cordes, et se mêle avec pureté au phrasé élégant de l’alto. Enfin, la fanfare des trompettes de l’allegro final impose son rythme alerte au concerto qui laisse le public sur la magie d’une énergie neuve. 

Miguel Da Silva © X-D.R.

Miguel Da Silva © X-D.R.

Pom pom pom pom !

Sans doute il s’agit des quatre notes les plus célèbres de l’histoire de la musique, trois brèves suivies d’une longue, qui ouvrent le premier mouvement de la Cinquième Symphonie que Beethoven dédia à son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince régnant de Lobkowitz, duc de Raudnitz et “à son Excellence Monsieur le comte de Razumovsky”. Beethoven les expliquait comme « les coups du destin à la porte ». En tout cas, l’œuvre est une affirmation magistrale du génie de son auteur qui, entre 1803 et 1808, dates de la conception et la composition de cette symphonie, commence à entrer dans la surdité. 

« De même que tu te jettes ici dans le tourbillon mondain, de même tu peux écrire des œuvres, en dépit de toutes les entraves qu’impose la société. Ne garde plus le secret sur ta surdité, même dans ton art. » écrivit-il en 1806 en marge d’une esquisse de son Quatuor opus 59 n° 3.
L’artiste lutte et la dimension dramatique de sa musique est imprégnée d’une dimension dramatique d’une puissance jamais atteinte encore dans son œuvre tout autant qu’autobiographique. En 1808 à la création de la Cinquième, Vienne est assiégée par les troupes napoléoniennes, les accents de liberté proclamés par l’impétuosité des accords résonnent aujourd’hui encore avec l’actualité internationale.
Mais ce qui frappe aussi l’auditeur, c’est l’infinie poésie de l’andante et la délicatesse du scherzo d’une souveraine beauté avec ses solos de contrebasse ou le duo des cordes et des flûtes. Semble se préparer la Sixième et ses tableaux champêtres, avant que ne triomphe l’allegro final. 

Pierre Génisson © X-D.R.

Pierre Génisson © X-D.R.

L’orchestre, multiplié par l’ajout des trente-deux jeunes musiciens issus de douze pays différents de l’Insula Camerata (structure propice à l’insertion professionnelle des jeunes artistes, ici en contrat de deux ans), offre une version spectaculaire de l’œuvre.  Laurence Equilbey qui présenta, en fin de programme, la Camerata se réjouissait de donner ainsi à écouter l’orchestre dans les proportions de celui de Beethoven, avec ses instruments anciens ou copiés, (on pouvait remarquer les deux trompettes circulaires et les cors naturels).
Et le miracle de la partition opère : l’œuvre a beau être jouée, écoutée, plus qu’abondamment, on a toujours l’impression d’en découvrir de nouvelles facettes. On la goûte comme ces pages de livres dans lesquels on aime à se replonger, renouant avec les mots, leurs sonorités, leurs phrasés familiers et pourtant sans cesse neufs où l’on se ressource dans une forêt de signes et de sens qui nous accompagnent.
En bis, la Cinquième Danse hongroise de Brahms scellait l’atmosphère de joie d’un concert magnifiquement dirigé, respirations à l’unisson entre la cheffe et son orchestre qu’elle anime et modèle en dansant les rythmes profonds des musiques et les traduisant par l’envol de ses mains qui semblent se transformer en ailes d’oiseaux bienveillants.

Concert donné le 30 septembre 2025 au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Laurence Equilbey © Jana Jocif

Laurence Equilbey © Jana Jocif

Les Labyrinthes de la lumière

Les Labyrinthes de la lumière

Le treizième opus de Juan Carmona, Laberinto de Luz, célèbre les quarante ans de carrière de ce musicien, virtuose de la guitare flamenca, avide de rencontres et de créations.  
Au fil des morceaux de l’album qu’il a tous composés, l’artiste convie des musiciens amis, tisse des correspondances, se refuse à tout enfermement, passe du flamenco au jazz, aux rythmes latins, les mêle, les prolonge, les assortit, les passe au creuset de sa virtuosité. Le tout est irrésistible.

C’est par une somptueuse voix flamenca (Noemí Humanes) que s’ouvre l’album, comme un appel qui convoque les musiques et les musiciens. Les guitares de Juan Carmona et Al Di Meola suivent en un rythme de rumba, virtuoses, inventives, sont rejointes par des chœurs, avant de se poursuivre dans le superbe Laberinto de Luz qui vous donne envie de danser sur ses rythmes afro-cubains. Le jeu de Juan Carmona est d’une époustouflante clarté et sublime cette fête solaire qui emporte tout un monde de palmas, de couleurs, où les notes d’un piano jonglent avec les effervescences de la guitare qui se coulent avec une infinie sensibilité dans le duende de Dejando Sonidos, le lyrisme d’Aroma a tierra, l’étonnant jazz mâtiné de funk de Musica en mi boca, la rumba brillante de Liró.

Juan Carmona © Frank Loriou

Juan Carmona © Frank Loriou

La guitare voyage et fait un détour par l’Inde, comme un retour aux sources des musiques gitanes avec le chœur hindou Maitryee Mahatma, tandis que, telle une étape sur le parcours des musiques, s’immiscent les cordes de l’Istanbul strings Orchestra sous la houlette de Samin Sakaryali. Éclot alors une Danza de l’agua moirée de nuances et d’émotion. Un rythme de buleria-salsa accompagne une véritable lettre d’amour filial à la mère du compositeur dans La Teresita, avec une mélodie qui enveloppe de sa tendresse les harmonies nées de la rencontre entre la guitare et les voix. Les cuivres apportent leur éclat à Espejo del pasadoRichard Larrozé (piano, claviers), Dominique Di Piazza (basse), Tino Di Geraldo, Piraña (percussions), Pierre Bertrand (saxophone), Nicolas Folmer (trompette) et Denis Leloup (trombone) font assaut de virtuosité avec la guitare pour un espace flamboyant d’énergie. L’album s’achève sur un retour à la douceur avec Misterio sin igual, un chant aux élans flamenco porté par les miroitements de la guitare et des voix. 
Bonheurs d’un labyrinthe où l’on se plaît à s’égarer….

Laberinto de Luz, Juan Carmona, Nomades Kultur / L’autre distribution

Un acte de foi dans l’infini

Un acte de foi dans l’infini

 Il est des enregistrements qui sont intemporels dès la première écoute. C’est dans cette catégorie que l’on peut ranger Exude de la pianiste Francesca Han et du trompettiste Ralph Alessi.
Bien sûr, ainsi que le souligne le fondateur de l’AJMI, Jean-Paul Ricard, dans sa présentation du CD, « ce n’est pas la toute première fois que se croisent et dialoguent un piano et une trompette », mais une atmosphère onirique sourd des onze pièces de l’album, lui accordant une saveur toute particulière. Hormis deux reprises, une pièce coréenne traditionnelle, Arirang, et Pannonica de Thelonious Monk, les compositions de Francesca Han et Ralph Alessi se répondent tout au long de l’opus. 

Les deux musiciens se connaissent bien : leur première rencontre date de 2011 à New York. Dix ans plus tard, à l’automne 2021, ils enregistrent Exude au Studio La Buissonne. Avec sa facture chambriste, l’album nous entraîne dans un voyage intime où l’écoute de l’autre jusque dans les silences rend sensible la matière délicate que sculptent avec élégance les deux interprètes. Il est difficile de délimiter passages écrits et improvisés tant la liberté des deux discours est nuancée. Les lignes mélodiques s’épanouissent en successions d’accords colorés, touches rêveuses, respirations où se lovent des paysages… évocation initiale d’un bar « à blues » du Japon, Apollo-Tokyo (Francesca Han) où piano et trompette tissent leurs mélancolies douces, superbe Camargue de Francesca Han, amorce d’un « train-train », aux souples méandres avec Humdrum de Ralph Alessi (écho à la chanson de Peter Gabriel ?), qui magnifie le caractère « monotone » impliqué par le titre et lui donne relief et fantaisie…

Francesca Han & Ralph Alessi © X-D.R.

On ne se livrera pas à une énumération fastidieuse de tous les morceaux, mais on soulignera la finesse du jeu, sa facture « classique », doigts déliés, clarté de l’articulation, virtuosité qui n’a pas besoin de se prouver mais accorde une aisance folle aux instrumentistes.
La pochette du CD correspond à cet univers en empruntant l’un des célèbres tableaux à entailles (tagli) du peintre italo-argentin Lucio Fontana, qui les sous-titra Attese (Attentes). Bleu, entaillé de trois griffures, le Concetto Spaziale, Attese (T.105), reproduit sur la pochette ne se contente pas de faire un clin d’œil à la « blue note », mais implique une référence aux propos de Fontana : « Mes entailles, affirmait l’artiste (dans une interview accordée à la revue Vanità , en 1962), sont par-dessus tout une expression philosophique, un acte de foi dans l’infini, une affirmation de spiritualité. Quand je m’assois devant l’un de mes tagli , […] je me sens un homme libéré de l’esclavage de la matière, un homme qui appartient à la grandeur du présent et du futur.» La pochette du CD le cite : « Fontana pensait que la matière devait être transformée en énergie afin d’envahir l’espace sous une forme dynamique »… autre histoire de la création.
Quête de l’infini par les moyens de l’art ? de l’indicible en tout cas, infiniment poétique sous la caresse des notes de Francesca Han et Ralph Alessi !

EXUDE, Francesca Han / Ralph Alessi, label HANJI