Dédicaces amies

Dédicaces amies

Au revers de la Sainte-Victoire, dans la douceur des premières heures du soir, le Festival de Vauvenargues fondé en 2022 par le violoniste Bilal Alnemr proposait la première soirée de son édition 2025 sur le parvis de la mairie devant une « salle » comble. « Il n’y a plus de chaises ! » sourit le maire de la commune Philippe Charrin, heureux d’œuvrer à la réussite de cette manifestation dont la qualité ne s’est jamais démentie.

Sur scène, le violon de Bilal Alnemr rencontrait avec bonheur le piano de Nadezda Pisareva. L’investissement passionné de l’un faisait écho à la fine et poétique rigueur de l’autre, mélange propice à l’abord des œuvres subtiles du programme. « Toutes sont dédicacées à des êtres aimés » expliquait Bilal Alnemr lors de sa présentation des pièces : la musique se veut ici le vecteur de l’amitié et de la reconnaissance de l’autre, symbole touchant de l’histoire de la naissance du festival.

 Le premier morceau nous invitait dans l’univers de Charlotte Sohy (1887-1955), compositrice « redécouverte » il y a quelques années, par le biais de son Thème varié, opus 15, dédié à Nadia Boulanger avec laquelle elle avait étudié. Composé au lendemain de la Première Guerre mondiale, le Thème varié est un petit bijou d’harmonie. Les premières mesures sont un concentré de douceur pensive et recueillie. La palette se complexifie, expressive, se développe en élans emportés sous-tendus par une tension dramatique dense, les variations du thème ne cessent de se renouveler en une structure d’une redoutable efficacité jusqu’à la reprise finale du thème, disloqué, comme empreint de l’histoire multiple de ses développements. 

Festival de Vauvenargues 2025 © Caroline Doutre

Festival de Vauvenargues 2025 © Caroline Doutre

Pour suivre des pages aussi puissamment habitées, il fallait bien la Sonate pour violon et piano n° 2 en sol majeur que Maurice Ravel dédia à une amie violoniste, Hélène Jourdan-Morhange (en raison de rhumatismes, elle ne put créer l’œuvre qui trouva aux côtés de Maurice Ravel himself au piano, George Enesco qui, outre ses talents de compositeur, était un violoniste virtuose). L’existence de l’œuvre pourrait semble surprenante, Ravel écrivit un jour que le violon lui semblait « essentiellement incompatible » avec le piano !  

Pourtant, les deux instruments s’accordent avec une sobre élégance, rêverie éthérée du premier mouvement, blues du deuxième, son démarrage en pizzicati et sa mélodie qui pourrait convenir à un saxophone, mais à la « sauce Ravel », et le volet final nommé « Perpetuum Mobile » qui justifie déjà, avant le Boléro, le surnom dont Stravinsky avait doté son homologue français, « l’horloger suisse » !  Le critique Roland-Manuel écrivit à son propos dans la Revue Pleyel n° 48 de septembre 1927, « souriant géomètre du mystère, Ravel va doser les impondérables de la substance sonore sur les balances les plus sensibles et les plus justes du monde ». Étourdissant, l’archet du violoniste s’enivre enfin dans des séries de doubles-croches qui dessinent gammes, arpèges, accords brisés, virevolte en d’ahurissantes acrobaties qui sarclent l’espace mélodique, creusant un sillon sans fin peuplé du vertige des réminiscences.

Festival de Vauvenargues 2025 © Caroline Doutre

Festival de Vauvenargues 2025 © Caroline Doutre

Les Trois romances que l’immense pianiste et compositrice Clara Schumann dédia au violoniste Joseph Joachim, distillèrent leur intense lyrisme, offrant au violon et au piano à travers une apparente simplicité l’occasion de mettre en avant une mélancolie subtile, jonglant entre larges empâtements et délicate légèreté.
Ce temps suspendu était prolongé par la Romance pour violon et piano d’Amy Beach, dédiée à sa contemporaine la violoniste virtuose Maud Powell. L’inventivité de cette musique profonde semble prendre sa respiration dans l’étoffe du monde et le public se laisse porter par son magnétisme et le jeu fluide de ses interprètes. Amy Beach aussi souffrit du sexisme de son époque qui refusait de voir une quelconque puissance créatrice chez les femmes, et avouait un jour : « Je n’ai jamais eu vraiment le droit de signer mes compositions à mon nom donc je me devais de les signer au nom de mon mari H.HA.Beach. »

En dernière partie était convoquée la Sonate pour violon et piano en la majeur FWV8 de César Franck. Chef-d’œuvre de la musique de chambre française du XIXème siècle, cette sonate contiendrait la célèbre « petite phrase de Vinteuil » décrite par Marcel Proust dans Du côté de chez Swann : « cette fois, Swann avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre, dont il sentait que rien d’autre qu’elle ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu ».

Festival de Vauvenargues 2025 © Caroline Doutre

Festival de Vauvenargues 2025 © Caroline Doutre

Bon, il y a beaucoup de musiques qui prétendent être celle choisie par le romancier dans cette description, certains affirment même que cette « petite phrase » n’appartient à aucune œuvre connue mais est une création purement littéraire. Peu importe, cette Sonate fut dédiée au violoniste Eugène Ysaÿe et fut capitale dans sa façon de traiter un thème cyclique parcourant toute l’œuvre. La souplesse du début s’emballe, se passionne, s’apaise, atteint une sorte de liberté qui dépasse une certaine inquiétude par une coda brillante, résumant en ses quatre mouvements les quatre mouvements de la vie.
Ovationné, le duo revenait pour un premier bis, la Sicilienne de Maria Theresia Paradis (1759-1824), pianiste, chanteuse et compositrice autrichienne, aveugle de naissance pour laquelle Mozart aurait écrit son dix-huitième concerto pour piano. La Sicilienne, d’une évidente simplicité, est la seule de toutes ses œuvres à nous être restée, et à l’écoute, on ne peut que regretter que les autres compositions de cette artiste aient été perdues ! On se quittait sur la virtuosité du final précédemment joué de Ravel. Savoureux délices d’été !

Concert donné le 18 juillet 2025 sur le parvis de la Mairie de Vauvenargues dans le cadre du Festival de Vauvenargues.

Ô Nuit enchanteresse!

Ô Nuit enchanteresse!

Les pêcheurs de perles de Bizet était le dernier opéra du Festival d’Aix 2025, dédié à son directeur, Pierre Audi, mais aussi à la mezzo-soprano Béatrice Uria-Monzon disparue le matin même de l’unique représentation en version concert de ce bijou délicat.
Marc Minkowski, sans doute l’un des rares chefs d’orchestre à entrer en scène avec ses musiciens et à assister à l’accord de l’orchestre, signalant d’un geste sobre que le ton avait été trouvé, prononçait cette dédicace avec retenue avant de se tourner vers les instruments et débuter l’opéra programmé dans le cadre des manifestations célébrant le 150ème anniversaire de la mort du compositeur. Cadre triste, mais interprétation lumineuse qui a suscité les applaudissements du public pour chaque air, et mit debout le Grand Théâtre de Provence en une ovation unanime, chose suffisamment rare pour être notée !

Œuvre de jeunesse, Bizet a tout juste vingt-cinq ans lorsqu’il reçoit cette commande de l’Opéra Comique, elle n’a pas fait l’unanimité des critiques à sa création le 30 septembre 1863.

Hector Berlioz, cependant encouragea le jeune compositeur en écrivant dans le Journal des Débats : « un nombre considérable de beaux morceaux expressifs pleins de feux et d’un riche coloris ». 

Représentation en version concert de l’opéra Les Pêcheurs de Perle de Georges Bizet (1838-1875) le samedi 19 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. DIRECTION MUSICALE : Marc Minkowski. ORCHESTRE : Les Musiciens du Louvre. LEÏLA : Elsa Benoit. NADIR : Pene Pati. ZURGA : Florian Sempey. NOURABAD : Edwin Crossley-Mercer. CHŒUR : Chœur de l’Opéra Grand Avignon. CHEF DE CHŒUR : Alan Woodbridge. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

Certes, le livret est ce qu’il est, et le choix économique de la version de concert peut aussi apparaître comme un choix esthétique : il n’est pas besoin aujourd’hui de se plonger dans une imagerie de catalogues de voyagistes pour entrer dans le récit de l’amitié entre les deux pêcheurs de perles, Zurga et Nadir, épris tous deux de la même femme, Leïla, prêtresse de Brahma et vouée à la chasteté. 

Bien sûr l’un d’entre eux rompt son serment et revoit secrètement la jeune fille. Lorsqu’elle arrive sur la plage pour protéger les pêcheurs par son chant, sous la direction du grand prêtre, Nourabad, Nadir reconnaît sa voix. Zurga, devenu chef du village, fou de jalousie condamne les amants à mort, regrettant sa cruauté et découvrant que Leïla l’a sauvé alors qu’elle était une enfant, il met le feu au village afin de créer une diversion et couvrir la fuite de ceux auxquels il a pardonné.  
Les notes du sur-titrage suffisaient amplement à mettre en scène la plage, les ruines d’un temple ou un village de Ceylan ! 

Représentation en version concert de l’opéra Les Pêcheurs de Perle de Georges Bizet (1838-1875) le samedi 19 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. DIRECTION MUSICALE : Marc Minkowski. ORCHESTRE : Les Musiciens du Louvre. LEÏLA : Elsa Benoit. NADIR : Pene Pati. ZURGA : Florian Sempey. NOURABAD : Edwin Crossley-Mercer. CHŒUR : Chœur de l’Opéra Grand Avignon. CHEF DE CHŒUR : Alan Woodbridge. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

N’étant pas encombrés par un univers de pacotille, les spectateurs pouvaient se laisser porter par les chants du fantastique quatuor des protagonistes, le Chœur de l’Opéra Grand Avignon (Alan Woodbridge, chef de chœur) et les pulsations de l’Orchestre des Musiciens du Louvre.
La direction de Marc Minkowski atteint ici une pureté rare. Le chef d’orchestre semble être lié en une même respiration à chaque instrument, chaque choriste, chaque soliste. L’œuvre y atteint une puissance, une unité, une poésie d’une rare intensité. Chaque mouvement est ciselé, on perçoit les échos, les refrains, les strates de l’écriture fine et élégante du surdoué musical qu’était Bizet. Il écrit à la même époque que Verdi et pourtant il est déjà du XXème siècle. Immense mélodiste, il a le génie de composer des airs savants qui sont accessibles à tous et que tous peuvent fredonner immédiatement.

Cette grâce d’accéder directement à une esthétique populaire et hautement exigeante rend son œuvre encore plus attachante. Bien sûr, il y a la Romance de Nadir, mais l’air de Zurga, de Leïla, les duos, les interventions du chœur, sont toutes plus belles et intéressantes les unes que les autres. On pourrait bisser l’ensemble de l’opéra sans jamais se lasser !
Il faut dire que les artistes en présence sont d’une redoutable efficacité et d’une diction parfaite : Elsa Benoit endossait le rôle de Leïla pour sa première participation au festival d’Aix, émouvante, avec une voix maîtrisée de bout en bout, pleine jusque dans les aigus. La jeune soprano même devant son pupitre joue, incarne toutes les émotions de son personnage. 

Représentation en version concert de l’opéra Les Pêcheurs de Perle de Georges Bizet (1838-1875) le samedi 19 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. DIRECTION MUSICALE : Marc Minkowski. ORCHESTRE : Les Musiciens du Louvre. LEÏLA : Elsa Benoit. NADIR : Pene Pati. ZURGA : Florian Sempey. NOURABAD : Edwin Crossley-Mercer. CHŒUR : Chœur de l’Opéra Grand Avignon. CHEF DE CHŒUR : Alan Woodbridge. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

Le ténor Pene Pati était tout simplement bouleversant dans la romance de Nadir, avec des nuances veloutées laissant percevoir la fragilité du pêcheur déchiré entre sa passion et le sentiment de culpabilité face à son ami, déployant des aigus aériens. Florian Sempey à la voix sculptée, campe Zurga, puissant dans ses colères. La basse Edwin Crossley-Mercer quant à lui est un Nourabad olympien. 
Les répétitions ayant eu lieu au conservatoire Darius Milhaud, le chœur eut un peu de mal à emplir la salle du GTP aux débuts du concert mais prit vite la mesure des lieux et offre un final somptueux à l’acte II. Les vagues sonores se projettent avec les envols de l’orchestre et subjuguent la salle. Perle sublime aux reflets de nacre…

Concert donné le 19 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival d’Aix 

Représentation en version concert de l’opéra Les Pêcheurs de Perle de Georges Bizet (1838-1875) le samedi 19 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. DIRECTION MUSICALE : Marc Minkowski. ORCHESTRE : Les Musiciens du Louvre. LEÏLA : Elsa Benoit. NADIR : Pene Pati. ZURGA : Florian Sempey. NOURABAD : Edwin Crossley-Mercer. CHŒUR : Chœur de l’Opéra Grand Avignon. CHEF DE CHŒUR : Alan Woodbridge. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

Représentation en version concert de l’opéra Les Pêcheurs de Perle de Georges Bizet (1838-1875) le samedi 19 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. DIRECTION MUSICALE : Marc Minkowski. ORCHESTRE : Les Musiciens du Louvre. LEÏLA : Elsa Benoit. NADIR : Pene Pati. ZURGA : Florian Sempey. NOURABAD : Edwin Crossley-Mercer. CHŒUR : Chœur de l’Opéra Grand Avignon. CHEF DE CHŒUR : Alan Woodbridge. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.
Lorsque Silvacane danse

Lorsque Silvacane danse

Le Festival Soirs d’été à Silvacane fait désormais partie des moments attendus du début de l’été. En trois soirées thématiques, il sait faire rire, rêver, écouter, danser avec une programmation d’une irréprochable qualité, accessible à tous et proposée par des artistes de la Région (trop souvent les programmateurs, soucieux de « faire le plein », misent sur des noms internationaux ou nationaux en oubliant combien foisonnante est la création sur notre territoire !). Rares sont les manifestations aussi résolument intergénérationnelles et d’une telle richesse !

Les première et dernière soirées étaient placées sous le signe de la musique : on pouvait être séduit par les interprétations de Marjorie Orial (chant) et Gabriel Marini (guitare) dans un répertoire folk, rock, ou par l’Ensemble Bande Originale sur des musiques de cinéma que le duo de danseurs Nina Webert et Axel Loubette venait rendre tangibles par leur vision personnelle, lyrique et teintée d’humour, de ces standards. En final, l’inénarrable Cathy Heiting offrait la teneur de son dernier CD, Unconditional, peaufiné avec un talent fou par ses musiciens en Quintet.

Kader Attou/Prélude/ Silvacane © Jean Barrak.

Prélude / Accrorap / Kader Attou © Jean Barrak

La deuxième soirée était entièrement consacrée à la danse par le biais de deux spectacles. On avait plaisir à retrouver l’ancienne « chouchou » de Josette Baïz, Sinath Ouk et sa compagnie Nakou-Sinath Ouk dans une création MixTis (sur une création musicale de Uli Wolters), dans laquelle Nina Webert remplaçait « au pied levé » Laura Cortès initialement prévue (la chorégraphe exprimait la possibilité de créer un nouveau rôle à cette dernière dès son retour afin de garder aussi la lumineuse Nina Webert). L’ultime tableau de la chorégraphie mettait les enfants de l’école de danse de Sinath Ouk sur scène tandis que le public était convié à la danse dans une bonne humeur communicative.

Auparavant, neuf danseurs de la compagnie Accrorap de Kader Attou avait transporté le public par une énergie et une tension rare qui charpentaient le propos de Prélude, l’une des dernières créations du chorégraphe et danseur. La pièce était donnée dans son intégralité au Festival Off d’Avignon et les artistes avaient eu la gentillesse de venir à Silvacane dès leur représentation achevée pour donner la « version courte » de l’œuvre (il y a deux versions : Prélude In, 1h20 et Prélude Out ,35mn) Autobiographique, elle retrace le parcours de Kader Attou, et scelle le passage de la danse de rue et de ses battles à une construction chargée de sens. On assiste à la transmutation d’une forme d’expression populaire au sens noble du terme, à une démarche artistique qui n’oublie pas la rue mais sait se fusionner aux autres influences et s’ouvrir au monde.

Nina Webert © X-D.R.

Nina Webert © X-D.R.

La maîtrise des danseurs (deux femmes et sept hommes) est époustouflante. La performance gymnique propre à la breakdance et la volonté de dire de la danse contemporaine se fondent. Les acrobaties rituelles du hip-hop s’intègrent dans la partition chorégraphique et ne sont plus des fins en soi mais expriment l’exacerbation d’une émotion, d’un récit. La musique de Romain Dubois, taillée sur mesure, ajoute à l’intensité des évolutions des artistes, soulignant le tiraillement entre l’explosion de l’expression personnelle et la puissance d’un groupe uni par un même élan. La danse de rue où triomphe l’individualisme se voit ici partie prenante d’un collectif : l’exploit de l’un devient celui de l’ensemble. L’ode au hip-hop est aussi celle de ces corps vivants emportés par un irrésistible crescendo rythmique qui subjugue le public.

Le Festival Soirs d’été à Silvacane a été donné les 4, 5 et 6 juillet 2025

Mix-Tis / Silvacane © agence Artistik

MixTis/ Sinath Ouk © Agence Artistik

Aux champs

Aux champs

Le Festival Côté Cour fête sa cinquième édition en découvrant de nouveaux lieux, comme la « cathédrale souterraine » de Saint-Martin- de-Pallières (Var). Les musiciens sont toujours animés de la même énergie et d’un talent qui se bonifie année après année.
C’est avec La Camerata que Marie Laforge (flûte traversière) et Léo Doumène (harpe), fondateurs et directeurs artistiques du festival offraient un concert original et passionnant sous les voûtes fraîches de la cathédrale souterraine (en réalité une ancienne citerne de 550 m2 scandés par vingt piliers) en partenariat avec le festival Les Concerts en Voûtes.

« Onze musiciens s’encanaillent à la campagne », sourit Michel de Boisgelin, magicien des lieux, en introduisant le spectacle devant une salle comble. Marie Laforge et Léo Doumène se partagent le rôle de cicerone pour évoquer les artistes et les musiques interprétées, livrant des anecdotes relatives aux œuvres et à leurs compositeurs tandis que les instrumentistes se réorganisent selon les pièces, réduisant ou augmentant leur effectif. La Camarata avec ses violons (Roxanne Rabatti, Laetitia Amblard, Khoa-nam Nguyen), violoncelle (Paul-Marie Kuzma), alto (Oriane Pocard-Kieny), basson (Antoine Berquet), cor (Félix Polet), clarinette (Joséphine Besançon), hautbois (Bastien Nouri), constituent un ensemble nuancé, dont la palette colorée laisse à chaque ligne mélodique son épaisseur en la tissant finement aux autres voix. La scène éclairée par une armada de bougies accueille les sonorités flattées par l’acoustique du lieu dans une atmosphère dorée qui prolonge la poésie des œuvres.

Festival Côté Cour 2025/ Saint-Martin-de-Pallières © M.C

En ouverture, le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy donnait l’aune de l’acoustique de la cathédrale. La flûte de Marie Laforge aux accents veloutés y prenait une nouvelle ampleur, jouant avec les harmoniques des voûtes. On se laissait emporter dans les sublimes empâtements d’où s’élevaient d’aériennes mélodies. La harpe et la flûte semblaient former l’ossature du propos tandis que se dessinaient les songes éveillés du faune au sortir de sa sieste, laissant goûter aux fragrances des fleurs, des souffles légers du vent. Douceur agitée de mille mouvements, frémissements, froissements, délicatesse…  

Suivait le lumineux Tryptique Champêtre pour flûte, harpe et trio à cordes de Charlotte Sohy (1887-1955). Cette compositrice qui apprit le solfège dans la même école que Nadia Boulanger, signa souvent ses œuvres sous des pseudonymes masculins dont « Charles » en souvenir de son grand-père maternel, Charles Sohy, ceci lui permettait d’éviter la sempiternelle remarque « Ce n’est pas mal pour une femme » ! Mariée au compositeur et chef d’orchestre qui ne cessa de la soutenir, Marcel Labey (1875-1968), elle écrivit des livrets d’opéra, dont le sien, un grand nombre de pièces musicales, une symphonie, et eut même sept enfants ! Le Triptyque Champêtre, écrit en 1925 correspond à une période faste et foisonnante de productions.

Festival Côté Cour 2025/ Saint-Martin-de-Pallières © M.C

On est séduit par la puissance d’écriture des différents mouvements, Enchantement matinal, Au fil de l’eau, Danse au crépuscule. Le premier est amorcé par les notes de l’alto suivies par celles des autres instruments qui s’ajoutent un à un, dessinant chacun une nouvelle strate mélodique. Les frémissements de la harpe soulignent le caractère impressionniste de la scène sur l’eau. La légèreté du monde se teinte d’une sourde mélancolie tandis que sont brossés avec vivacité de délicats tableaux de genre dont certains accents semblent précéder les accords de L’histoire du soldat de Stravinsky et d’autres accompagner les évolutions de la « danse nouvelle » d’Isadora Duncan.

Léo Doumène sourit en évoquant les circonstances de la composition de l’Introduction et Allegro pour flûte, clarinette, harpe et quatuor à cordes de Maurice Ravel. Cette pièce lui fut commandée par Alfred Blondel (inventeur du double échappement pour piano droit) pour mettre en avant les pianos de la marque Erard dont il dirigeait alors la maison : une manière de mettre en avant les qualités d’un instrument était de demander à un grand compositeur de créer pour lui. Poursuivant l’anecdote, la marque Pleyel passa commande à Debussy. Erard comme Pleyel produisaient aussi des harpes. Le harpiste s’amuse de la destinée des unes et des autres, à cordes croisées chez Pleyel et dotée de sept pédales à double mouvement chez Erard, permettant de jouer dans tous les tons. Quoi qu’il en soit, on est séduit par les ruptures de rythme, les couleurs, les subtiles dissonances, la vie qui anime tout cela, laissant de superbes parties solistes à la harpe.

Festival Côté Cour 2025/ Saint-Martin-de-Pallières © M.C

La totalité des musiciens se retrouvait pour Ma Mère l’Oye que Ravel composa pour les enfants de ses amis Ida et Cipa Godebski, Jean et Mimi, s’inspirant des contes de Charles Perrault. La version initiale à quatre mains fut ensuite récrite pour l’orchestre et les complices de l’ensemble Camerata avec Léo Doumène et Marie Laforge en ont concocté une version, brillante, spirituelle et pleine d’allant. Répondant par un bis à l’ovation du public, les musiciens offrirent une Danse hongroise de Brahms endiablée. Délicieux bonheur d’été !

Concert donné le 16 juillet 2025 à la cathédrale souterraine dans le cadre du Festival Côté Cour  

Photos © M.C.

Festival Côté Cour 2025/ Saint-Martin-de-Pallières © M.C
Don Giovanni ou la mort à Venise

Don Giovanni ou la mort à Venise

C’est la tradition : depuis sa fondation, le festival d’Aix accueille un Mozart dans sa programmation. Pour ce passage obligé, le choix 2025 s’est porté sur Don Giovanni avec une distribution de haut-vol : voix superbes d’André Schuen magnifique Don Giovanni, Krysztof Bączyk, impressionnant Leporello, Golda Schultz, sublime Donna Anna, Magdalena Kožená, émouvante Donna Elvira, Amitai Pati, vindicatif Don Ottavio, Clive Bayley, Commandatore ambigu, Madison Nonoa spirituelle Zerlina, Paweł Horodyski, Masetto emporté, l’Estonian Philharmonic Chamber Choir dirigé par Aarne Talvik, enfin le Symphonierorchester des Bayerischen Rundfunks, le tout sous la houlette de Sir Simon Rattle. Musicalement, l’ensemble qui transporte son auditoire, coloré, nuancé, chaque ligne instrumentale travaillée avec finesse, rendant chaque mouvement, chaque tension, sensible, cordes veloutées, vents somptueux, sonorités généreuses, dès l’ouverture qui installe le jeu des pulsions contradictoires qui mènent l’action…

On est séduit par la qualité musicale irréprochable de cette version et l’enthousiasme serait complet si les partis pris de mise en scène ne laissaient quelque peu perplexe.  
Le jeune metteur en scène anglais, Robert Icke signe ici son premier travail avec l’opéra, une entrée grandiose puisque Don Giovanni de Mozart avait même été qualifié « d’opéra des opéras » par Wagner.

Don Giovanni/Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Difficile entreprise que de trouver un nouveau point de vue pour entrer dans une œuvre aussi commentée, qui a nourri les réflexions de tant d’auteurs, depuis Søren Kierkegaard qui lui consacre une étude dans Ou bien… ou bien, qui oppose le stade « esthétique » (ou vie dionysiaque) dont la maxime serait « deviens ce que tu es » et la « vie éthique » qui se résumerait en « deviens ce que tu dois être ».

Bien évidemment, Don Juan, est au « stade esthétique » se refusant à tout repentir ! George Bernard Shaw le parodiera dans sa pièce Homme et surhomme en 1903 avec des variations sur le thème de Don Juan, le faisant par exemple gibier poursuivi par les femmes en une belle inversion du mythe, mais aussi en répondant à Nietzche, et instaurant une dialectique entre l’instinct et l’intellect.
Peu importe, les détours sont nombreux, philosophie et psychanalyse s’invitent.
La fascination exercée par un modèle extrême n’est pas à démontrer.
Être original dans ce contexte tient de la quadrature du cercle.
Sans aucun doute, Robert Icke innove ici dans la lecture du parcours de ce noble sans scrupules, séducteur impénitent, incapable de résister à ses pulsions malgré les injonctions de son valet, Leporello, véritable porte-parole des femmes qu’il a flouées et abusées.

Don Giovanni/Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

La volonté d’universalité se heurte cependant au cadre clinique choisi comme cadre et fond à l’œuvre, l’enserrant dans une forme d’étroitesse peu propice aux envolées. Don Giovanni, vêtu d’un blanc immaculé au début de la représentation, voit sa tenue peu à peu souillée du sang du meurtre initial. Forme christique pour le dépravé ?

En préambule à l’Ouverture de l’opéra, en hauteur (l’espace scénique est réparti sur deux niveau, la scène en bas est limitée par un escalier et des tubulures d’échafaudage, en haut, les lieux sont divisés par des rideaux d’hôpital qui seront enlevés ou remis au fil de l’intrigue), un vieillard qui s’avère par la suite être aussi le Commandeur, mais « en même temps » Don Giovanni, écoute de vieux vinyles avant de s’écrouler mort. Des images filmées projetées en fond de scène montreront son visage en gros plan, s’attarderont plus tard sur les corps de mannequins fatiguées aux traits mornes, qui correspondent aux conquêtes de Don Giovanni (« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres » écrivait Mallarmé).

Don Giovanni/Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Le « giocoso » de l’opéra mozartien (présenté comme un « dramma giocoso », drame joyeux) se trouve d’ailleurs seulement ici dans la vision de Robert Icke, dans son défilé d’une armada de jeunes femmes top modèles censées évoquer les « mille tre » conquêtes du rôle-titre. Le burlesque s’arrête là malheureusement, et l’action vire parfois à des évocations nauséabondes, faisant de Don Giovanni, non seulement un insatiable séducteur prêt à tout pour arriver à ses fins, même la violence, (il se sent au-dessus des lois par son statut social), mais aussi un pédophile. La scène de séduction d’une enfant qui arpente le plateau, telle une image de l’innocence perdue des personnages féminins de l’action, est tout simplement insupportable.

Malgré l’excellente tenue de l’interprétation musicale, on a presque l’impression que les personnages sont perdus dans cette confusion entre les êtres, désirant tirer le propos hors de ses rails, et le perdant. On voit errer Don Giovanni agrippé à un pied à perfusion comme s’il était dans un hôpital psychiatrique. Il disparaît remplacé par le Commandeur qu’il avait tué. Fusion réalisée entre le meurtrier et sa victime ? Identification de personnages issus d’une même caste et en fait pas si différents ? Il n’est pas de plongée fracassante aux Enfers, ni de véritable apaisement.

Don Giovanni/Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Le véritable héros de l’histoire n’est plus Don Giovanni, finalement joué par ceux qu’il voulait tromper, et subissant l’enchaînement des évènements, mais bien en revanche de classe, Leporello.
Bref, on reste perplexe devant cette approche. Faut-il nécessairement réinventer les archétypes et récrire les livrets des opéras pour s’affirmer ? Vaste question.

Don Giovanni est joué du 4 au 18 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival d’Aix

Les photographies de Don Giovanni du Festival d’Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus

Don Giovanni/Festival d'Aix-en-Provence 2025 © Monika Rittershaus