Impérial à la Roque

Impérial à la Roque

Familier de la Roque d’Anthéron depuis ses treize ans, Alexander Malofeev revient aux côtés du bel Orchestre national Avignon-Provence dirigé par Débora Waldman.

Le petit prince de La Roque

Le petit prince blond qui tenait tête aux orchestres les plus percussifs avec une grâce enfantine s’attachait le 27 juillet à l’un des monuments beethovéniens, le Concerto pour piano et orchestre n°5 en mi bémol majeur opus 73, L’Empereur. Rares sont les pianistes qui se risquent à 24 ans à affronter la complexité de cette œuvre à l’écriture foisonnante et contrastée, allant de la jubilation enlevée au dépouillement recueilli puis aux éclats triomphants. Sans aucun doute, ce concerto symphonique (il est écrit pour un orchestre symphonique sans trombone mais avec des cors et des timbales) scelle l’apparition du grand piano de concert, révolution technique qui place l’instrument à égalité avec l’orchestre.

Alexander Malofeev aborde avec aisance la partition virtuose et ses différents tempi, se retourne légèrement sur son tabouret pour écouter l’orchestre puis reprend le fil des mesures pianistiques, brillant, enjoué, mutin, énergique. Le monde s’efface : la décontraction apparente de l’artiste est celle d’un être hors du monde, entièrement plongé dans sa bulle musicale. Plus rien n’a d’importance. Les mains du jeune instrumentiste épousent inconsciemment ceux de Débora Waldmann avant de se reposer familièrement sur le clavier.

Alexander Malofeev & Orchestre National d'Avignon-Provence Direction Débora Waldman © Pierre Morales 2025

Tout se noue et se dénoue là, dans le phrasé ample des mélodies, leurs emportements, leurs notes apaisées, leurs élans méditatifs. Le dialogue avec les cors du deuxième mouvement est particulièrement éloquent, au cœur des variantes dont le naturel dépouillé tranche avec les rythmes quasi martiaux qui précédaient. Le tournoiement de la danse populaire du troisième mouvement donne l’illusion de l’improvisation et d’une liberté retrouvée avant un final aux accents vainqueurs.

La maîtrise du pianiste suscite une ovation à laquelle répondront deux bis, le Nocturne en fa mineur, La Séparation, puis la Mazurka en sol mineur de Glinka.
La douceur douloureuse de la première pièce et la tendresse nostalgique de la seconde apportent des couleurs nouvelles et soulignent la sensibilité délicate de leur interprète qui avait résolument insisté sur le caractère « impérial » et brillant du concerto.

Alexander Malofeev & Orchestre National d'Avignon-Provence Direction Débora Waldman © Pierre Morales 2025

Une direction éblouissante

La magie se poursuivait avec l’orchestre seul dans la Symphonie n°3 en mi bémol majeur opus 55, Héroïque de Beethoven. Elle aurait dû s’appeler « Bonaparte » si le général n’avait cessé de servir les idéaux républicains. Déçu par celui qu’il considérait comme un héros révolutionnaire, le compositeur la débaptisa et la dédia, plutôt qu’à Bonaparte devenu Napoléon 1er, à son mécène, le prince Lobkovitz.

La direction éblouissante de Débora Waldmann met en valeur chaque pupitre, fait entendre avec netteté chaque voix, chaque tissage mélodique, chaque dialogue, nuance, colore, souligne les intentions du compositeur, émeut dans la fantastique Marche funèbre, où l’ombre et la lumière s’opposent et s’allient en fusions étranges, éblouit dans le scherzo, déployant les nuances moirées d’un orchestre complice et bouleversant.

Concert donné au Parc de Florans, dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron.

Photographies signées Pierre Morales

Alexander Malofeev & Orchestre National d'Avignon-Provence Direction Débora Waldman © Pierre Morales 2025
Maître Yoda et sa jeune Padawan

Maître Yoda et sa jeune Padawan

Il est des soirées où même le plus hyperbolique qualificatif semble vain tant la magie opère. C’est à l’une d’elles que le public de La Roque d’Anthéron eut le privilège d’assister le 25 juillet dernier.
Une petite fée bleue, Sophia Shuya Liu, son maître, Dang Thaï Son, l’Orchestre national de Cannes sous la houlette bienveillante et fine de son chef, Benjamin Levy, tout était prêt pour un temps suspendu rare.  
La personnalité de la jeune Sophia Liu est si prenante que même ses biographes lui accordent un pouvoir de décision dès ses origines ! « Née à Shangaï le 10 octobre 2008, elle émigre, à deux ans au Japon et cinq ans plus tard, elle s’établit au Canada » ! Deux ans et sept ans n’autorisent pas encore une telle autonomie ! Mais la présence sur scène de la jeune artiste est si forte, que le raccourci en devient compréhensible ! Il est à préciser qu’elle débute le piano à quatre ans et participe l’année suivante à son premier concours. Depuis, elle triomphe un peu partout, remporte les palmes des compétitions auxquelles elle participe et se produit déjà dans le monde entier.

L’Ariel du piano rencontre sa fée

C’est dans la version avec orchestre qu’elle interprétait d’abord les Variations sur « Là ci darem la mano » de Don Giovanni de Mozart que Chopin dédia à Tytus Woyciechowski (1808-1879), activiste politique, agronome et mécène, ami de toujours de Frédéric Chopin (il nomma même son second fils Frédéric). Lorsqu’il compose ces Variations, Chopin n’a que dix-sept ans (âge de Sophia Liu aujourd’hui) et c’est la première fois qu’il travaille sur une œuvre concertante, ce qui explique sans doute sa fraîcheur et son originalité. Robert Schumann le présentera quatre ans plus tard aux lecteurs de sa revue musicale : « Chapeau bas, Messieurs, un génie !… ». Celui que l’on surnommera « l’Ariel du piano » ou « le roi du jeu de l’âme », y déploie une imagination, une sensibilité, un sens du théâtre et un humour que Sophia Liu rend avec une subtile pertinence.

Le Concerto n°1 en mi mineur de Chopin succédait avec une indicible grâce à cette entrée en matière. L’orchestre apportait sa rondeur pailletée à un piano aux notes déliées. La vivacité de la jeune interprète ne se leurre jamais dans la traduction des multiples sentiments qui animent la pièce, que ce soit un thème un peu martial (évocation des troubles qui dévastent la Pologne au moment de la composition ?) dans l’Allegro maestoso initial ou les échappées lyriques qui mèneront au brillant Rondo final mutin et enlevé.

Dang Thaï Son et Sophia Liu Festival de la Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

La romance centrale dont le larghetto serait l’expression des sentiments amoureux de Frédéric Chopin pour la jeune cantatrice Constance Gladkowska a des allures de nocturne, profond et émouvant. Chopin expliquait à son propos « il est maintenu dans un sentiment romantique tranquille, en partie mélancolique. Il doit faire la même impression que si le regard se reposait sur un paysage devenu cher, qui éveille en notre âme de beaux souvenirs, par exemple sur une belle nuit de printemps éclairée par la lune » … Romantisme quand tu nous tiens !
En bis, Sophia Liu interprétait le vif Tournamant Galop d’un autre enfant prodige (mais du XIXème siècle), Gottschalk.

Après l’entracte, Benjamin Levy s’avançait vers le public pour présenter la courte pièce jouée par l’orchestre seul, Aux étoiles de Henri Duparc. Cette pièce, expliqua-t-il est l’un des deux fragments symphoniques qui subsistent de l’opéra La Roussalka d’après un livre de Pouchkine. Occasion de montrer les qualités propres du bel Orchestre national de Cannes, frémissant, ample, nuancé.

 Un maître !

Le Concerto pour piano et orchestre n°2 en fa mineur opus 21, en fait chronologiquement le premier de Frédéric Chopin était joué par Dang Thaï Son, professeur de Sophia Liu, et de tant d’autres jeunes prodiges (dont Bruce Liu). Ce qui se passe alors est au-delà des mots : on était subjugués par l’approche de Sophia Liu, émus par l’étonnante maturité pianistique d’une si jeune interprète, mais ici, on perçoit le cheminement qui mène à une forme d’absolu.

La dualité entre les accents dramatiques et le lyrisme romantique de l’œuvre, la succession de climats, amoureux, passionnés, tendres, douloureux, sont rendus avec une intelligence sensible qui nous transporte. Le second mouvement, Larghetto, bouleverse jusqu’aux larmes. Rarement le jeu d’un pianiste est apparu aussi naturel : les phrases les plus complexes, sublimement exécutées, sont livrées avec une sorte de désinvolture. On entre dans un univers d’évidences où la poésie sourd de chaque mouvement, de chaque mesure.

Dang Thaï Son et Sophia Liu Festival de la Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

Les bras tendus le long du corps, le pianiste attend son tour, comme figé en une ataraxie heureuse, puis les mains s’élèvent et tout s’efface, il n’y a plus rien d’important au monde que cette musique qui nous emplit comme une respiration essentielle en un rêve éveillé.
En bis, le maître allait chercher son élève et tous les deux se lancèrent dans une autre œuvre de Chopin, les Variations à 4 mains sur un air national irlandais de Moore en ré majeur (B.12a). Émotion de voir les gestes se transmettre, les têtes s’incliner dans la même pulsation, les mains de l’un débutant une phrase achevée par celles de l’autre en une continuité fluide. Entre le maître et sa disciple, une connivence, une émotion partagée, au service d’une poétique musicale aussi exigeante que sublime.

 

Concert donné le 25 juillet 2025 au Parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Photographies de Pierre Morales 

Dang Thaï Son et Sophia Liu Festival de la Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales
On n’est pas sérieux à 17 ans ?

On n’est pas sérieux à 17 ans ?

Dans la catégorie « révélations de La Roque », sans aucune ambigüité il faut classer le concert du tout jeune Saehyun Kim, dix-sept ans, lauréat en mars du concours Long-Thibaud après une finale au niveau relevé grâce à son interprétation du Concerto n°3 de Rachmaninov. Le jeune virtuose, ancien élève du Programme Jeunes Chercheurs de la Fondation Lang Lang, étudie aujourd’hui au Harvard College et suit un master au New England Conservatory près de Boston où il réside. Il se produit sur scène depuis l’âge de dix ans, et la maturité dont il fait preuve, outre ses qualités techniques, est impressionnante.

En ouverture de concert il avait opté pour la Sonate n°3 en si bémol majeur K.281 que Mozart composa à l’occasion de son voyage à Munich où il devait faire représenter son opéra La finta giardiniera. Mozart a alors dix-huit ans. Est-ce la proximité en âge qui a guidé le choix du jeune pianiste ? ou le fait que cette sonate est la plus virtuose des six sonates écrites durant le voyage du compositeur ? Sans doute un peu des deux ! Saehyun Kim l’exécute avec talent, mais ce n’est pas là que le jeune interprète s’est révélé.

Saehyun Kim / La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

Fauré, du « sur mesure » !

Il fallait attendre la Première Barcarolle en la mineur opus 26 de Gabriel Fauré pour vraiment entendre le pianiste. Indubitablement ce morceau d’une facture encore très romantique allait comme un gant au pianiste : sonorités pleines, élégance du jeu, finesse des phrasés, sens aigu de la nuance, tout se conjugue pour une incarnation de cette forme de chanson de gondolier vénitien. 

Les balancements de la gondole sont transcrits en une stylisation évocatrice. Le tableau de genre se mue en toile de maître. Alfred Cortot écrivit à propos de cette œuvre qu’on y entendait « une langueur mi-souriante, mi-mélancolique dont on ne sait au juste si elle voile un regret ou dissimule une coquetterie ». Cette subtile ambigüité était encore sensible dans le Deuxième Impromptu en fa mineur opus 31 du même Fauré, ambiance des tableaux de Watteau où la joie se pare d’un voile nostalgique, comme si la conscience de la fragilité de l’instant en ternissait les élans trop frivoles.

Saehyun Kim / La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

« Faire galoper le sang » !

Le grand pianiste Ricardo Viñes, créateur de l’œuvre le 9 janvier 1909, déclara dans son journal que le Gaspard de la nuit de son ami Ravel était une musique endiablée qui « fait galoper le sang ». Les trois poèmes pour piano d’après Aloysius Bertrand, Ondine, Le Gibet, Scarbo, sont abordés avec une intelligence rare. Les personnages s’animent, les cadres se dessinent, veduta subtiles, nimbées d’un sfumato digne d’un Léonard de Vinci.

La finesse du jeu de Saehyun Kim s’accorde à ces fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot : Ondine, conte d’une nymphe des eaux séduisant un humain pour obtenir une âme immortelle, Le Gibet, dernières impressions d’un pendu qui assiste au coucher du soleil, Scarbo, évocation d’un petit gnome diabolique et espiègle qui porte de funestes présages dans les songes des dormeurs. Oubliée l’extrême difficulté de ces pièces d’ombre, tout devient évident sous les doigts du pianiste, mystère, répétitions lancinantes, tissage subtil des harmonies et registres, ont la précision d’une eau forte et la délicate poésie du clair-obscur.

Saehyun Kim / La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

Le pianiste semble incarner tour à tour chaque conte, jusqu’à se voûter sur le clavier, comme un diabolique Scarbo.

Flirter avec le sublime

La deuxième partie du concert s’attachait à deux Préludes de choral de Jean-Sébastien Bach, « Wachet auf, ruft uns die Stimme » et « Ich ruf’ zu dir, Herr Jesu Christ », équilibre, contrechants, fluidité, expression, sonnant comme un hommage à un « père fondateur ». Le piano ne cherche jamais à surjouer, mais se contente de la partition, se glisse dans ses moindres nuances, ses moindres détails, travaillé, ciselé, et bouleversant de pureté. Se déployait enfin la Sonate en si mineur de Liszt, aux élans d’une fresque épique, équilibrée et poussée par une irrésistible tension dramatique.

Saehyun Kim / La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

La maîtrise impressionnante du pianiste subjugue l’auditoire, se transmuant en poésie. Saehyun Kim offrait en bis le Liebestraume de Liszt puis annonçait avec un sourire complice En avril, à Paris de Charles Trenet dans un arrangement de Weissenberg. À l’ovation qui lui réclamait encore de prolonger ses prouesses, le jeune artiste répondit en refermant doucement le capot du piano et montrant ses mains « épuisées ». Une étoile est née !

Concert donné le 23 juillet 2025 au Parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Toutes les photos de l’article sont  dues à Pierre Morales

Saehyun Kim / La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

Saehyun Kim / La Roque d’Anthéron 2025 © Pierre Morales

Le prince et l’alouette

Le prince et l’alouette

Toujours attendu sous la conque du parc de Florans à La Roque d’Anthéron, le pianiste Alexandre Kantorow déplace les foules. Ce mardi 22 juillet, on avait le bonheur de le retrouver avec la violoniste Liya Petrova, l’Orchestre Philharmonique de Marseille sous la direction de Lawrence Foster. Soirée d’exception !

Lumineuse ascension

C’est le violon fluide et élégant de Liya Petrova qui ouvrait le bal avec The Lark Ascending (L’envol de l’alouette) Romance pour violon et orchestre de Ralph Vaughan Williams qui évoque le charme de la campagne anglaise, s’inspirant d’un poème pastoral éponyme que George Meredith écrivit en 1881.

La composition de la partition ne traite pas le poème comme une chanson avec une mélodie suivant le texte, mais se concentre sur l’idée des envols de l’oiseau, de ses tournoiements, de ses chants, dans une esthétique de la spontanéité où le violon de Liya Petrova évolue avec une aisance qui fait oublier les difficultés de la partition, pour ne laisser s’épanouir que la poésie dansante de ce tableau.
Certains traits miment une chanson folklorique (il faut préciser l’intérêt de Vaughan Williams pour l’ethnomusicologie, il avait collecté plus de 800 chants de 1903 à 1914), puis se fondent dans la délicatesse d’une atmosphère rêveuse. L’orchestre offre un écrin harmonieux à la fée qui sait si bien arrêter le temps et emporter l’auditoire avec ses notes suraiguës dont l’étoffe fragile laisse l’oiseau « se perdre dans la lumière ».

A. Kantorow/ L.Petrova/ L. Foster/Orchestre de chambre de Marseille © Pierre Morales-2025.

Aimez-vous Brahms ?

Sans conteste oui ! Surtout lorsqu’il est interprété comme il le fut ce soir-là. Le Concerto pour piano n° 1 en ré mineur opus 15 alterne, avec une sensibilité exempte de toute fadeur, entre mélancolie et passions déchaînées. Et c’est là, dans cet art des contrastes et des nuances, que repose tout l’art d’Alexandre Kantorow dont la technique idéale ne se mire jamais à son propre miroir mais se considère comme un outil au service de l’expression.

L’œuvre débutée en 1854 sera créée en 1859. Née d’un projet de sonate pour deux pianos, repensée en symphonie, elle sera enfin le concerto pour piano que l’on connaît.
Le piano commence longtemps après l’orchestre, comme pour une entrée en scène après une ouverture d’opéra. Fluide, sensible, son jeu précis, ciselé, s’ouvre à l’ampleur d’un chant mélancolique, distille sa grâce en demi-teintes, dialogue finement avec l’orchestre, s’emporte en puissantes octaves, jonglant entre la fougue et une rêverie peuplée d’ombres.

A. Kantorow/ L.Petrova/ L. Foster/Orchestre de chambre de Marseille © Pierre Morales-2025.

Le second mouvement, souvent considéré comme un hommage posthume à Robert Schumann (le 27 février 1854 il se jette dans le Rhin et il mourra le 29 juillet 1856 à l’asile du Dr Richarz à Endenich). « Benedictus qui venit in nomine Domini » est inscrit au début de ce mouvement. (Brahms appelait Schumann « Mein Herr Domine »). Le concerto prend des allures d’un cantique où se dessine une douloureuse méditation interrogative dont la respiration se résout en trilles bouleversants. Le troisième mouvement se plaît à la danse, esquisse une certaine légèreté, décline un art de la joie empreint d’élans vifs, d’attentes, d’incertitudes, où le piano et l’orchestre s’accordent, fusionnels, avant une conclusion brillante où tout s’exacerbe et se résout avec faste.

« Jouer avec Lawrence Foster est un privilège, confiait après le concert Alexandre Kantorow. Pour lui c’est la musique avant tout. Il n’y a pas de digression, mais un discours direct adressé à tous et des solutions techniques pour tous : position de la main sur les cordes, l’archet, placement du souffle… Il est une véritable mémoire de la musique, il rappelle comment un tel ou un tel abordait tel ou tel passage, et nous transmet des notions inestimables. Il est d’autre part attentif à tous. Il est relié à chaque musicien. Il est d’une fabuleuse écoute pour les solistes. C’est un vrai bonheur de travailler avec lui ».

A. Kantorow/ L.Petrova/ L. Foster/Orchestre de chambre de Marseille © Pierre Morales-2025.

En bis, Alexandre Kantorow, se refusant à s’imposer seul, allait chercher Liya Petrova pour la Sonate pour violon et piano en mi bémol majeur opus 18 : II. Improvisation, de Richard Strauss d’une fraîcheur qui se mariait avec la douceur du soir. « J’aime bien ce côté d’improvisation, cette liberté comme ça après des passages très écrits », souriait-il au sortir du concert. Une manière de renouer avec l’essence même de la musique dans la spontanéité de son éclosion et son accord intime avec le monde…  

Un art de la joie

Après l’entracte, Lawrence Foster entraînait l’orchestre dans l’atmosphère lumineuse de la Symphonie n° 8 en sol majeur d’Antonín Dvořák. L’œuvre fut composée dans la campagne de Vysoká, village de la Slovaquie orientale où le compositeur aimait se ressourcer. Il écrivait à son éditeur Simrock : «Vysoká est l’endroit qui m’est le plus cher au monde, je me sens très heureux ici : au milieu d’une forêt superbe, je passe les plus belles journées et je ne cesse d’apprécier le chant des oiseaux ». Le château de Vysoká abrite aujourd’hui un musée consacré à Dvořák.
L’enthousiasme du chef qui connaît si bien l’Orchestre de l’Opéra de Marseille pour l’avoir dirigé douze ans, s’appuie sur une complicité réelle et la Symphonie toute de nuances s’ourle d’optimisme dans sa déclinaison des thèmes traditionnels de la culture populaire tchèque. Les cuivres y sont brillants, les bois engagés, les cordes exaltées. La musique est une immense fête…

Concert donné le 22 juillet 2025 au parc de Florans de La Roque d’Anthéron dans le cadre du Festival international de Piano de La Roque d’Anthéron.  

Crédit pour toutes les photos de l’article: A. Kantorow/ L.Petrova/ L. Foster/Orchestre de chambre de Marseille © Pierre Morales-2025.

A. Kantorow/ L.Petrova/ L. Foster/Orchestre de chambre de Marseille © Pierre Morales-2025.

Si tous les musiciens du monde…

Si tous les musiciens du monde…

L’histoire de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée remonte à plus de quarante ans (il a été fondé en 1984). Au fil des partenariats il a été rattaché officiellement au Festival d’Aix en 2014 sous l’impulsion du directeur du festival Bernard Foccroule qui chargea Émilie Delorme, alors directrice de l’Académie du Festival d’Aix, de diriger le projet.
 En clôture de la soixante-dix-septième édition du Festival d’Aix le lundi 21 juillet, le Grand Théâtre de Provence, comble, accueillait cette belle formation qui réunit une centaine d’instrumentistes venus des nombreux conservatoires des pourtours de la Méditerranée. Rarement le plateau du GTP reçoit une telle phalange de violons, altos, violoncelles, contrebasses, flûtes, hautbois, clarinettes, bassons, cors, trompettes, trombones, tuba, percussions, harpe, et l’attendu Quintet de compositeurs, compositrices et interprètes.

 On est frappé par l’osmose parfaite entre et à l’intérieur des différents pupitres.
En seulement deux semaines de répétions, l’orchestre trouve sa voix, sa couleur.
« C’est inimaginable, s’exclamait leur chef d’orchestre Evan Rogister qui avait fait le louable effort de s’exprimer en français afin d’être compris de tous, c’est inimaginable que nous assistions tous à cette fabuleuse expérience de rassembler tous ces jeunes de la Méditerranée. Cet orchestre a commencé à jouer pour la première fois il y a deux semaines à Aix ! Et il ne s’attaque pas seulement aux grands compositeurs mais aussi à la musique orale créée avec le Quintet ! »
Ce dernier a travaillé à la composition de la création de cette année lors d’une résidence d’une dizaine de jours à Athènes au printemps 2025 à l’Opéra national de Grèce, sous la direction du trompettiste, compositeur et directeur musical des sessions de composition collective de l’OJM depuis 2015, Fabrizio Cassol

Concert de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée sous la direction d’Evan Rogister le lundi 21 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. Soprano : Amina Edris. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

Ensuite, les musiciens du Quintet transmettent à l’ensemble de l’orchestre leur composition qui est encore retravaillée, orchestrée, affinée… « Cet après-midi encore nous avons effectué des retouches et repensé des accompagnements », sourit Fabrizio Cassol. Evan Rogister rappelait aussi le mentorat attentif prodigué par le London Symphony Orchestra dont certains membres étaient présents dans la salle pour accompagner jusqu’au bout leurs « pupilles ». 

 Dialogue interculturel

La création collective occupait une place centrale au sein du concert, succédant à deux pièces de Wagner et de Gounod et précédant la Symphonie n° 1 de Malher.   
Des textes poétiques dont la traduction n’était pas donnée, « mais, selon les dires du chef d’orchestre, l’intensité d’émotion et le phrasé suffisent à l’évocation ». 

Et quelle évocation ! Le violon de Myrsini Pontikopoulou Venieri (Grèce), celui de Dala El Bied (Maroc) lumineuse aussi dans son chant, la clarinette de Georgios Markopoulos (Grèce), l’accordéon de Charles Kieny (France), la voix de Fahed Ben Abda (Tunisie), rejoints par la soprano égyptienne Amina Edris qui avait interprété auparavant L’air de la Crau de la Mireille de Gounod, offraient une pièce qui subjugua son auditoire. Les gammes orientales, les rythmes « boiteux » trouvèrent une harmonie magique avec les modes « classiques » européens.

Myrsini Pontikopoulou Venieri, celui de Dala El Bied lumineuse aussi dans son chant, la clarinette de Georgios Markopoulos, l’accordéon de Charles Kieny, la voix de Fahed Ben Abda, rejoints par la soprano égyptienne Amina Edris

La jonction entre les mondes s’effectue avec une grâce enthousiaste, les modulations propres aux danses traditionnelles de la Grèce et des Balkans tissent des liens époustouflants avec les amples nappes sonores de l’orchestre, la voix de Fahed ben Abda  se détache sur l’ostinato des cordes tandis que celle de Dala El Bied s’étire en sublimes mélismes et ornementations avant de s’élancer dans un phrasé en épure tout de délicatesse. Les premières notes étaient données par l’accordéon, scellant l’union entre le symbole d’un instrument populaire et d’un ensemble dédié aux musiques dites « savantes ». 

Si avec un certain humour (si l’on regarde les connotations du titre) le concert débutait par l’Ouverture wagnérienne des Maîtres Chanteurs de Nuremberg, donnant la mesure de l’orchestre, puis rendait hommage à la région d’accueil par la musique de Gounod sur un poème de Mistral, sa deuxième partie était littéralement « titanesque » avec la Symphonie n°1 dite « Titan » de Mahler.

Myrsini Pontikopoulou Venieri, celui de Dala El Bied lumineuse aussi dans son chant, la clarinette de Georgios Markopoulos, l’accordéon de Charles Kieny, la voix de Fahed Ben Abda, rejoints par la soprano égyptienne Amina Edris

Cette symphonie eut du mal à s’imposer : personne n’en voulait lorsque Gustav Mahler la propose en 1888, et les critiques ne seront pas tendres, il lui faudra attendre 1898 à Prague pour que son œuvre soit reconnue : chacun des mouvements sera applaudi et à la fin du concert on offrira à Mahler une palme et une couronne de lauriers. Elle aurait pu être donnée à l’OJM tant son approche fut magistrale. Sous la houlette passionnée et claire d’Evan Rogister qui danse littéralement sa direction, redessinant les nuances d’un geste souple de la main, les cordes vibrent d’une palette colorée, les bois ont une sorte d’évidence, les percussions précises et les vents cuivrés ajoutent au chatoiement de l’orchestration où se mélangent tragique et burlesque, sentiment de la nature, écho des musiques klezmer, flamboiements…
Le public est debout en une longue ovation.
Rendez-vous est déjà pris pour 2026 du 2 au 21 juillet !

 Concert de clôture du Festival d’Aix donné le 21 juillet 2025 au GTP

Concert de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée sous la direction d’Evan Rogister le lundi 21 juillet 2025 au Grand Théâtre de Provence. Soprano : Amina Edris. Festival d’Aix-en-Provence. Photographies de Vincent Beaume.

Myrsini Pontikopoulou Venieri, celui de Dala El Bied lumineuse aussi dans son chant, la clarinette de Georgios Markopoulos, l’accordéon de Charles Kieny, la voix de Fahed Ben Abda, rejoints par la soprano égyptienne Amina Edris

Quelques chiffres à propos de l’édition 2025
64 000 spectateurs

37 000 places vendues

27 000 places consacrées aux évènements gratuits du festival

Taux de remplissage global  92% (pour 90% en 2024)

12 209 places (soit 39%) vendues à moins de 60 euros

2 313 places vendues au tarif jeunes pour les moins de 30 ans (réduction de 70% pour toutes les catégories)

220 journalistes accrédités (135 français et 85 internationaux)