LE Pianiste

LE Pianiste

Il est des soirs où l’accord entre l’instrument, son interprète et les œuvres jouées est tel que les mots semblent inutiles et comme dérisoires. C’est à ce miracle que les spectateurs du Festival de La Roque d’Anthéron ont assisté le 3 août. 
Le concert d’Arcadi Volodos était plus qu’attendu : l’an passé, il avait dû renoncer à venir pour raisons de santé. Cette année, son programme schubertien nous fit entrer dans l’étoffe même de la musique.

Le temps de traverser l’immense plateau de la scène sur pilotis, surplombant légèrement l’eau du petit lac du parc de Florans, de s’asseoir sur une petite chaise aux barreaux noirs, de lever la tête vers le ciel comme pour accorder sa respiration au diapason de la nature environnante, et le pianiste pose ses mains sur le clavier en un geste d’une naturelle évidence.  

Arcadi Volodos / La Roque d'Anthéron 2025 © Valentine Chauvin

Alors la magie opère, dès les premières notes, sorcellerie époustouflante où la mécanique du piano s’oublie. Le son est un velours qui se fond dans l’air du soir, résonne avec rondeur jusque dans les pianissimi les plus ténus, poétise l’instant, s’emporte, stratosphérique dans la Rhapsodie hongroise n° 13 de Liszt.

Vaporeuses images

Les Six Moments musicaux de Schubert sont autant de miniatures aux contours ciselés probablement écrites dans les années 1822-1825. Leur concision justifie leur nom, mais la variété des atmosphères et la richesse de leur palette sonore en font un chef-d’œuvre où frémissent fraîcheur d’une émotion, humeur sombre, rêverie abandonnée, échos de tableaux de genre, silhouette d’une montagne, ioulement d’un berger, fanfare de cors, danse légère, sourde inquiétude, tendresse entre sourire et larmes… 
Les deux transcriptions de Liszt de Litanei auf das Fest aller Seelen et de Der Müller und der Bach (extrait de Die schöne Müllerin) font se rejoindre la lecture aérienne de l’auteur des Années de Pèlerinage, et la fragilité des notes de Schubert. Les quatre œuvres sont enchaînées sans pause, et leur tissage s’emplit de résonances.

 Lévitation

Après l’entracte, celui que l’on surnomme parfois le nouvel Horowitz, toujours aussi simplement, sans afféterie aucune ni mimique de quelle que sorte que ce soit, entamait la Sonate n°22 en la majeur D.959, l’une des ultimes sonates de Schubert (les Sonates, D 958, 959 et 960 furent écrites entre le printemps et l’automne 1828, le compositeur mourut le 19 novembre 1828 à 31 ans).

S’effacent les images trop fortes de la mort qui guette, elle est là, c’est évident, mais la tension qu’elle établit se transmue en poétique beauté.
Une âme s’épanche et la force de l’art repousse les ténèbres.
On est emporté dans une bulle qui ne se soucie plus de la matière : il n’y a que la musique. Arcadi Volodos joue, et on le laisse nous emporter où il veut.
L’artiste lui-même semble traversé par les partitions dont il retire l’essence. Il n’est plus question de tempi, de frappe du piano, tout passe dans le champ stellaire de l’idéal. Envoûtement, ataraxie… pureté d’un chant qui vient de l’au-delà des mondes…

Arcadi Volodos / La Roque d'Anthéron 2025 © Valentine Chauvin

L’enchantement se poursuivit par quatre fois à la fin du concert, Länder III en la mineur de Schubert, Rhapsodie hongroise n°13 de Liszt, Intermezzo de Brahms, Pajaro : Oiseau Triste (Impressions intimes) de Mompou. Le livre se referme dans la nuit, tandis que son évanescence éthérée nous suit.

Concert donné le 3 août 2025 au parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Arcadi Volodos / La Roque d'Anthéron 2025 © Jérémie Pontin

Arcadi Volodos / La Roque d’Anthéron 2025 © Jérémie Pontin

Château-Bas latino!

Château-Bas latino!

Le Festival de La Roque d’Anthéron ne se satisfait pas d’un lieu, mais essaime sur toute la région. Ainsi, la cour de Château-Bas à Mimet sert d’écrin à de nombreux concerts qui musent autour du classique et s’octroient de réjouissantes libertés.
Les deux premières soirées d’août donnaient rendez-vous à une Amérique Latine s’emparant joyeusement du répertoire classique.

Afro Bach

Le pianiste américain Joachim Horsley reprenait le titre de son dernier album pour un concert qui passait en revue des titres issus des différents disques de sa trilogie Via Havana débutée en 2019.

Avec ses trois complices, Damian Nueva Cortes (basse), Yonathan « Morocho » Gavidia (percussions) et Murphy Aucamp (batterie), il revisitait avec humour et érudition quelques grands classiques d’Europe, les passant à la moulinette de divers styles Sud-Américains. Le style merengue (République Dominicaine), le zouk (Martinique), le cubain, le nigérian, le vénézuélien, le cap-verdien, trouvaient des résonnances étonnantes et intimes avec les musiques de Copland, Chopin, Schubert, Mozart, Bach, Chostakovitch, Rimski-Korsakov, Debussy… Chaque morceau débute par un regard sur l’original, un rythme, une pulsation interne, un souffle particulier, naissent, le piano seul est rejoint par les percussions, la basse. Des improvisations fulgurantes se dessinent à la batterie.

Joachim Horsley/ Festival de la Roque d'Anthéron 2025 © Jérémie Pontin

Joachim Horsley/ Festival de la Roque d’Anthéron 2025 © Jérémie Pontin

Les classiques chaloupent, Schubert danse, Chopin n’est plus si mélancolique, Bach bien moins sérieux… les thèmes initiaux sont traités à la manière du jazz, s’emportent en séquences nouvelles avec une énergie jubilatoire. On en redemande et, malicieux, Joachim Horsley revient avec une danse macabre de Saint-Saëns revisitée en rumba virevoltante puis le « tube » qui l’a fait connaître par des millions d’auditeurs sur le web, un extrait de sa rumba sur la Septième de Beethoven. « La musique c’est la tête, mais aussi le corps » expliquait-il en préambule. Rarement la musique est aussi libre, impertinente et à la fois hommage aux modes d’expressions des continents de la planète Terre. Tout simplement génial !

Volver

Non, ce n’est pas une référence au titre du film d’Almodovar, mais bien le nom du dernier opus du pianiste Vittorio Forte, Volver, à paraître sous peu chez Mirare !  À Château-Bas, il avait choisi la brillance d’un Fazioli pour affronter le plein air. Son jeu velouté savait dompter les éclats faciles et entrer dans une intériorité dense pour son approche de quatre Mazurkas de Chopin et sa Polonaise en fa dièse mineur op.44.

Auparavant il avait eu la finesse de présenter le programme, placé sous les auspices des musiques populaires et leur influence sur les compositeurs : « il s’agit de la voix du peuple ou du chant du peuple. Les compositeurs sont inspirés par les chants, la voix dense des peuples des pays où ils sont nés ». L’impression d’improvisation subsiste ainsi dans les deux Rhapsodies hongroises de Liszt interprétées ce soir-là. Musique des peuples, musique de l’âme, ce qui revient à peu près au même ici. Le jeu délié du pianiste s’éclaircit au fil de la soirée, jusqu’à devenir une expression naturelle et profonde qui émeut et séduit.

Vittorio Forte/ Festival de La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

Vittorio Forte/ Festival de La Roque d’Anthéron 2025 © Pierre Morales

Après l’entracte, Vittorio Forte offrait la primeur de son nouveau CD en présentant cinq grands artistes d’Amérique latine : Heitor Villa-Lobos qui affirmait « mon traité d’harmonie, c’est mon pays, le Brésil », l’argentin Carlos Guastavino et son approche si romantique de l’écriture, le cubain Ernesto Lecuona qui fit l’admiration de Ravel ou de Gershwin, dont les pièces jouées ce soir-là étaient imprégnées d’influences africaines et d’une atmosphère nocturne annonciatrice de fête, Astor Piazzolla et son bouleversant Adios Noñino, une rhapsodie-tango écrite dans une chambre d’hôtel à New-York lorsque le musicien avait appris la mort de son père, Carlos Gardel enfin, et la transcription pour piano de Por una cabeza et Volver par Vittorio Forte himself. Comme cette musique lui va bien ! Le pianiste y trouve une liberté et une élégance rare, les traits sont clairs, éblouissants d’expressivité. Une pointe d’humour, une légère distanciation avec le trop plein de grandiloquence de certains passages, et la complexité des orchestrations vivantes de ces musiques prend un tour naturel qui transporte l’auditoire. Bonheurs d’été !

 

Concerts donnés les 1er et 2 août 2025 à Château-Bas, Mimet, dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Entrée au Walhalla

Entrée au Walhalla

 « Depuis 1996, Lugansky fait partie de la programmation du Festival de La Roque d’Anthéron », rappelle René Martin, directeur artistique et fondateur de cet incontournable évènement musical de l’été. Le festival l’a vu grandir, trouver sa voix parmi tous les immenses musiciens invités chaque année. Chaque concert de Nikolaï Lugansky est une pépite nouvelle, riche de surprises, de lectures qui parfois surprennent mais séduisent toujours. Une technique si maîtrisée qu’on en oublie la virtuosité, une capacité à entrer dans les partitions avec une intelligence et une sensibilité qui se moque de tout pathos, une élégance sans faille… difficile de ne pas être hyperbolique lorsque l’on évoque ce pianiste ! 


Un piano orchestral

Le programme de la soirée suivait le fil d’une gradation animée d’une tension constante. 
Le titre La Tempête de la Sonate n°17 en ré mineur opus 31 n° 2 de Beethoven trompe l’auditeur qui s’attend aux orages. Le compositeur avait pourtant conseillé à son homologue Anton Felix Schindler, l’un de ses premiers biographes, de lire la pièce de Shakespeare afin d’en comprendre le nom. La Tempête shakespearienne est une fabuleuse étude des comportements et sentiments humains, et c’est ce qui transparaît dans l’œuvre de Beethoven. 

Pas de « tempête », donc, mais une approche d’une émouvante délicatesse. Le Largo initial, suivi d’un Allegro nous installe dans une certaine étrangeté. L’inquiétude manifestée par la main gauche sous-tend les élans de la main droite instaurant un questionnement désespéré. Ce conflit traduit sans doute les tourments du compositeur qui connaît alors les premières manifestations de sa surdité, et songea même à se suicider. Le sublime Adagio est d’une infinie douceur parcourue d’éclairs. La mélodie prend un tour onirique envoûtant, habitée de silences, en un tempo recueilli, comme si l’artiste en goûtait chaque note, célébrant le miracle des sons qui reflètent si bien les mouvements des âmes. 

Nikolaï Lugansky/ La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

Nikolaï Lugansky/ La Roque d’Anthéron 2025 © Pierre Morales

L’Allegretto final, décrit par Carl Czerny qui fut élève de Beethoven avant sa propre carrière de concertiste et de professeur, comme « un galop de cheval ». La jonction des deux thèmes, celui de l’allegretto et le « perpetuum mobile », dessine une effervescence aux sonorités orchestrales et, par son tempo contenu, tient en haleine jusqu’à la dernière note.
Puis Nikolaï Lugansky offrait le Carnaval de Vienne opus 26 de Robert Schumann qui cite, comme autant de masques, des passages de La Marseillaise, de Beethoven, Haydn, Chopin. L’agitation intérieure du « narrateur », parfois isolé au milieu de la fête prend la tournure d’une composition pour orchestre. La complexité des sentiments contradictoires exprimés, tendresse, frustration, désespoir amoureux, rêverie, a été décrite par la musicologue Brigitte François-Sappey comme « un cri existentiel d’amour et de mort ». Le pianiste dépasse la formule en livrant une interprétation puissante et incarnée par un jeu qui va jusqu’au fond des touches puis s’emporte en volutes aériennes. La recherche de la vérité des êtres derrière la façade du paraître émeut. La conclusion emportée évoque une irrépressible joie que parerait une sourde inquiétude.

 Tout un orchestre dans un piano !

L’an dernier, le pianiste donnait à La Roque des extraits de son nouvel album intégralement dédié à Wagner, paru au début de 2024. S’appuyant sur des transcriptions souvent de sa main, Nikolaï Lugansky relève le défi de jouer ces œuvres d’une complexité folle. Se succédaient l’Entrée des dieux au Walhalla (L’Or du Rhin) dans un arrangement de Louis Brassin et Lugansky, L’incantation du feu (La Walkyrie, arr. Louis Brassin) et la Musique de transformation et Finale (Parsifal) dans un arrangement de Lugansky et Zoltán Kocsis. 

Tout y est, frémissements des cordes, éclats des cuivres, percussions, perspectives opératiques… l’orchestre entier se retrouve dans les quatre-vingt-huit touches du Steinway, murmure, gronde, explose, chante, raconte, met en scène. Loin sont les « réductions d’orchestre pour piano » qui appauvrissent et parfois dénaturent les intentions de la composition ! On a l’impression d’entendre les œuvres pour la première fois dans ces transcriptions qui donnent à les entendre et à les comprendre avec encore plus d’acuité.
La dernière pièce au programme, Saint François de Paule marchant sur les eaux, seconde légende du volume des Légendes « franciscaines » de 1863 de Franz Liszt est coulée dans la veine des Années de Pèlerinage

Nikolaï Lugansky/ La Roque d'Anthéron 2025 © Pierre Morales

Nikolaï Lugansky/ La Roque d’Anthéron 2025 © Pierre Morales

Poème des eaux déchaînées, cette légende évoque le saint franchissant le détroit de Messine. La foi du personnage lui octroie une assurance tranquille face aux octaves et tierces virtuoses des houles chromatiques des flots qui vrillent les aigus du clavier. Le chaos s’apaise grâce à la marche sereine du saint sur la mer. La face mystique de la fable se résout en une jubilation épanouie.
Généreux, Nikolaï Lugansky revenait pour trois bis, un extrait de Romance sans paroles de Mendelssohn, l’Étude opus 10  n° 8 en fa majeur de Chopin et, renouant avec son compositeur fétiche, le Prélude opus 23 n° 7 en do mineur de Rachmaninov.  Enchantements !

Concert donné le 31 juillet 2025 au parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron.

À venir
Ce soir, 3 août, Arcadi Volodos au Parc de Florans
4 août: Yunchan Lim, la nouvelle coqueluche du piano
5 août, Mikhaïl Pletnev 

Un orchestre, deux pianos à la porte de Kiev

Un orchestre, deux pianos à la porte de Kiev

Le Festival international de piano de La Roque d’Anthéron affirme son ancrage dans la région en faisant de plus en plus appel aux orchestres qui y résident.
Ainsi, l’Orchestre Philharmonique de Nice sous la houlette de son directeur Lionel Bringuier était invité pour deux soirées d’exception auprès de Bruce Liu le 29 puis de Bertrand Chamayou le 30 juillet. Deux répertoires, deux univers, deux approches particulières, tout aussi virtuoses l’une que l’autre et pourtant déclinées par deux personnalités aux sensibilités différentes.

Une poétique de la fulgurance

Le 25 juillet 2022, le Festival de La Roque d’Anthéron accueillait pour la première fois le jeune récipiendaire du premier prix du 18ème Concours international de piano Frédéric Chopin à Varsovie (2021). Ce soir-là sous la conque du parc de Florans, il joua sur le piano même sur lequel il avait remporté son prix à Varsovie. L’accordeur en titre du festival, Denijs de Winter, avait, pour ce faire, appelé la maison mère des pianos Fazioli en Italie, muni du numéro de l’instrument qui fut ainsi acheminé à La Roque pour le concert du jeune impétrant.

Cette année, c’est encore sur un Fazioli que le pianiste abordait le Concerto pour piano et orchestre n°2 en sol majeur opus 44 de Tchaïkovski. Il confiait après le concert en souriant au souvenir que le piano du concours devait se trouver peut-être à Shangaï. Quoi qu’il en soit, c’est sans doute pour son caractère brillant qu’il avait choisi l’instrument de la soirée, la sûreté de son jeu étant capable d’en dompter les éclats.
Le jeu percussif à l’extrême des premières phrases du piano surprenaient d’abord, puis enveloppaient dans leur irrépressible élan l’Allegro brillante, donnant un air d’évidence aux tempi hallucinants.

Bruce Liu / Orchestre Philharmonique de Nice/ Lionel Bringuier 2025© Pierre Morales

Bruce Liu / Orchestre Philharmonique de Nice/ Lionel Bringuier 2025© Pierre Morales

Les traits virtuoses semblent aller jusqu’aux limites des capacités du clavier, semant leurs éclairs. On est au-delà de la technique, il y a quelque chose de miraculeux dans l’exécution de l’œuvre qui prend des allures d’un romantisme exacerbé avec une cadence inoubliable. L’Andante non troppo séduit lui par son caractère plus intime, habité d’une palpitation dense alors que la pièce prend des allures de concerto pour violon, violoncelle et piano.

Le thème du piano se dessine alors sur des ostinatos discrets, en un temps suspendu où tout respire à l’unisson. L’agilité du pianiste retrouvait dans l’Allegro con fuoco la célérité du premier mouvement. Les séquences arpégées s’exaltent, passionnées, bouleversantes de puissance et d’impétuosité.
C’est dans les bis, toujours de Tchaïkovski, que le pianiste devient passeur de rêve avec l’arrangement malicieux d’Earl Wild de la Danse des petits cygnes (in Le Lac des cygnes,) et celui de Breiner de la Barcarolle du mois de Juin des Saisons, un bijou onirique qui laisse la salle en apesanteur.

Bruce Liu / Orchestre Philharmonique de Nice/ Lionel Bringuier 2025© Pierre Morales

Passion Ravel

La seconde soirée était consacrée à Ravel dont on célèbre cette année les 150 ans de la naissance, avec Bertrand Chamayou qui nous avait déjà enchantés par son intégrale des musiques pour piano du compositeur basque au Festival de Pâques 2025 (ici). La familiarité du pianiste et de l’œuvre du compositeur ne cesse de s’approfondir que ce soit par l’intégrale parue en 2016 ou la direction artistique depuis 2020 du Festival Ravel de Saint-Jean-de-Luz.

Il offrait une interprétation habitée du Concerto pour piano et orchestre en sol majeur puis de l’Everest pianistique qu’est le Concerto pour la main gauche et orchestre en ré majeur du compositeur qui l’accompagne depuis l’enfance. Une intelligence fine de l’œuvre se traduit avec une indicible fluidité, un sens aigu des nuances, un phrasé poétique qui rappelle combien Maurice Ravel aimait les poètes de son temps, et s’intéressait plus à Mallarmé, Baudelaire ou Edgar Poe qu’aux leçons académiques ! Si les deux concertos sont contemporains, tous deux écrits entre 1929 et 1931, le premier est décrit comme « solaire et turbulent », le second, « sombre et désespéré » d’après le musicologue Nicolas Southon.

B Chamayou L Bringuier Orchestre Philharmonique de Nice 23 © Valentine Chauvin 2025

B Chamayou L Bringuier Orchestre Philharmonique de Nice 23 © Valentine Chauvin 2025

Une pointe d’Espagne sourd du Concerto en sol majeur, mâtinée d’effluves jazziques. La partie du piano est si difficile que Ravel lui-même, malgré son désir d’interpréter la première de son œuvre, dut renoncer et octroyer ce privilège à sa dédicataire, la merveilleuse pianiste Marguerite Long.

L’introduction de l’orchestre, précédée d’un clap de fouet, en est colorée, sculptée, offrant son écrin au piano et son « grésillement de petits arpèges superposés ».
On navigue entre couleur basque, murmures perlés, rythmes syncopés, rêveries nonchalantes, éveils mutins, danses traditionnelles*, alanguissements champêtres, perspectives lointaines sur lesquelles se découpent des silhouettes délicatement « trillées », fragments aux allures improvisées…
La musique est d’une liberté folle, passe d’une fantaisie endiablée à une vision intime saisissante de beauté. Enfin, le piano donne le tempo à l’orchestre en une course effrénée qui pourrait se tenir dans les rues animées d’une partition de Gershwin, éblouissante d’inventivité. 
En deuxième partie de soirée, le pianiste, posant la main droite sur le cadre du piano, l’agrippant même, s’attaquait au monument du Concerto pour la main gauche en ré majeur, composé à la demande de Paul Wittgenstein qui avait perdu le bras droit au cours de la Première Guerre mondiale.

B Chamayou L Bringuier Orchestre Philharmonique de Nice 23 © Valentine Chauvin 2025

B Chamayou L Bringuier Orchestre Philharmonique de Nice 23 © Valentine Chauvin 2025

Ce dernier fit entendre pour la première fois l’œuvre arrangée pour deux pianos en effectuant certaines modifications, simplifiant une partition sans doute trop virtuose pour lui. « Je suis un vieux pianiste et cela ne sonne pas » aurait-il affirmé à Ravel pour se justifier. « Je suis un vieil orchestrateur et cela sonne » aurait rétorqué Ravel. Fin d’une amitié !

Ce concerto réclame une acrobatique virtuosité à son interprète, le faisant rivaliser avec un orchestre complet, et cultivant l’illusion auditive jusqu’à faire « entendre » à l’auditeur deux mains !
Prouesse accessible à peu d’artistes (on gardera dans les annales la performance de Boris Berezovsky à la Folle Journée de Nantes 2013), et que Bertrand Chamayou accomplit avec une aisance folle, dans un jeu aussi puissant que raffiné.
L’ineffable ici s’incarne, peuple les ombres, les approfondit, les éclaire. D’amples respirations irriguent le phrasé qui fait naître la lumière de l’obscur comme dans un tableau de Pierre Soulages. On est tenu de bout en bout par une tension dramatique aux reflets tragiques et ardents traversés d’ondes mélancoliques.
En bis, Bertrand Chamayou offrira sa transcription d’un chœur a cappella de Maurice Ravel, Trois beaux oiseaux du Paradis et le sublime Jeux d’eau que Ravel dédia à son maître Gabriel Fauré. L’intense poésie de l’interprétation ne fait pas oublier l’épigraphe de la pièce, une citation d’Henri de Régnier, « Dieu fluvial riant de l’eau qui le chatouille ».

B Chamayou L Bringuier Orchestre Philharmonique de Nice 23 © Valentine Chauvin 2025

B Chamayou L Bringuier Orchestre Philharmonique de Nice 23 © Valentine Chauvin 2025

Un chef investi

Lionel Bringuier dirigeait avec un enthousiasme communicatif l’Orchestre philharmonique de Nice, donnant le premier soir une belle version des Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski dans son orchestration par Ravel, qui rivalise de puissance avec la partition originale pour piano seul, démontrant s’il était encore nécessaire les géniales qualités d’orchestrateur du compositeur basque. Puis à la suite des deux concertos de Ravel, il s’attachait à reprendre le célébrissime Boléro dont certains accents étaient annoncés dans le Concerto pour la main gauche. Sans doute le succès de cette œuvre surprit celui qui était avec quelques-uns de ses proches surnommé « l’Apache** », lui qui déclara lors de la première audition : « Ce n’est pas une œuvre pour les concerts du dimanche ? »

Le dernier bis scellait les deux soirées en un même ensemble par la reprise de La Grande Porte de Kiev des Tableaux d’une exposition. Une manière pour l’orchestre de rappeler que la musique se moque des frontières et peut prendre des allures de manifeste !

Concerts donnés les 29 & 30 juillet 2025 au Parc de Florans dans le cadre du Festival de la Roque d’Anthéron

*« Pour nous les Basques, la chanson et la danse sont des éléments de nécessité comme le pain et le sommeil » disait Ravel qui écrivait aussi « ma mère, quand j’étais encore bébé, m’endormait avec des chansons basques et espagnoles », « l’Espagne est ma seconde patrie musicale ».

**L’origine de cette appellation serait liée à l’apostrophe d’un cycliste de journal qui, un jour, rue de Rome, à Paris, fit écarter de sa route ces passants qui le gênaient (Ravel et ses amis) en les apostrophant par « ôtez-vous de là les Apaches ! ». (Dans le Paris de la Belle époque, le terme « Apaches » désignait les voyous)

À venir

le 3 août au parc de Florans Arcadi Volodos, une pépite à ne pas manquer, dans un programme Schubert/Liszt

Grosvenor, on adore!

Grosvenor, on adore!

Il avait séduit le public de La Roque d’Anthéron en 2021, le pianiste anglais Benjamin Grosvenor revenait enfin sous la conque du parc de Florans pour notre plus grand bonheur.
À trente-trois ans, Benjamin Grosvenor ajoute à la verve et à la finesse de son jeu une impressionnante palette de nuances et de couleurs. Son concert figure parmi les plus intéressants et les plus sensibles du festival.

Lettres d’amour

La première partie était consacrée à l’amour que Robert Schumann porta à Clara Wieck concertiste « adulée dès son plus jeune âge dans toute l’Europe comme une des meilleures pianistes de son temps » (Compositrices, Guillaume Kosmicki). Les qualités d’improvisatrice et de compositrice de la jeune fille ne pouvaient laisser un tel musicien indifférent ! Le 11 mars 1839, n’ignorant plus que le dénouement heureux de son idylle avec Clara est proche (ils se marieront en 1840), Robert Schumann écrit à sa bien-aimée : « je t’aime passionnément, comme j’ai rêvé de toi et avec quel amour ! Pendant toute la semaine, j’étais assis au piano et j’ai écrit, ri et pleuré tout à la fois ». Blumenstück, composition « frêle et pour les dames », selon son auteur, est une « pièce florale » adressée à celle qui est à Paris pour des concerts par celui qui est resté à Vienne. La simplicité tendre de la partition est empreinte d’un lyrisme délicat. Le ton du concert est donné : imagé, subtil.

Benjamin Grosvenor en poète du piano abordera avec le même bonheur la Fantaisie en ut majeur opus 17 du même Robert Schumann. Le premier titre de l’œuvre devait être « Ruines, Trophées, Palmes. Grande Sonate » en tant que « Sonate pour Beethoven ». Sans doute, la pensée de Clara primait déjà… en mars 1838 il écrivit à sa fiancée : « le premier mouvement est probablement ce que j’ai fait de plus passionné ». Sous les doigts de Benjamin Grosvenor, l’œuvre prend tout son sens, conjuguant puissance et légèreté, passions vives et infinie douceur. On est suspendu aux phrasés fluides dont la carnation s’affirme, à la limpidité du propos, aux reliefs ciselés, aux variations aériennes, au verbe qui soudain s’incarne fortement.

Benjamin Grosvenor ©ValentineChauvin 2025

Benjamin Grosvenor ©ValentineChauvin 2025

Le travail entre effleurements et larges empâtements donne un relief inaccoutumé à l’œuvre et lui accorde une vie propre. La facture onirique semble s’incarner dans le réel tandis que le souffle du vent dans les grands arbres du parc bouscule les fragrances musicales accentuant encore leur romantisme. La virtuosité du pianiste réside là, faisant oublier les prouesses techniques au profit de l’expression dense d’émotions mouvantes.

Pour Hartmann

Modeste Moussorgski était très attentif à ses amitiés. Le peintre, créateur de décors de théâtre et architecte Viktor Hartmann, proche du Groupe des Cinq meurt à 39 ans en 1873. Le journaliste et critique Vladimir Stassov organise en son honneur en 1879 une exposition de ses tableaux à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. Cette exposition inspirera fortement Modeste Moussorgski au point, que lui, si lent d’habitude pour composer, mettre seulement trois semaines pour écrire les Tableaux d’une exposition. Il écrivit à son ami Vladimir Stassov : « les sons et les idées planent dans l’air, je les gobe et je m’en goinfre, et c’est à peine si j’ai le temps de les griffonner sur le papier. Les transitions sont bonnes (en forme de promenade). Je veux réaliser cela au plus vite et d’une main ferme. On aperçoit ma physionomie dans les interludes. Pour l’instant, je trouve cela réussi ».

En effet, cette succession de miniatures évoquant les traits des différents tableaux de la visite est une petite merveille d’expressivité picturale. On débute la « visite » par une Promenade qui nous mène, enjouée au premier tableau, l’inquiétant Gnomus, s’attarde au paysage nostalgique d’Il Vecchio Castello, puis à celui des Tuileries aux jardins animés. Une atmosphère champêtre suivra des bœufs lourds tirant un chariot dans le cadre d’une Pologne imaginaire (Bydlo), et s’amusera à regarder le Ballet des poussins dans leurs coques. La vivacité de la scène s’alourdit avec le portrait de Goldenberg et Schmuyle, le riche arrogant et le pauvre implorant, avant de s’égayer dans le tableau du Marché de Limoges où fusent les exclamations des marchands et de leur clientèle. La gravité majestueuse de Catacombae, Sepulchrum romanum et sa plongée souterraine se voile de nouveaux mystères avec Cum mortuis in lingua mortua. On revient à la lumière et aux contes traditionnels qui peuvent être eux aussi inquiétants, comme Baba Yaga, cette terrible sorcière qui se déplaçait avec un mortier et un pilon, effaçant ses traces avec un grand balai avant de rejoindre sa Cabane sur des pattes de poule. Enfin, la splendeur de la Grande Porte de Kiev, déploie son choral orthodoxe en une fête éclatante qui résonne curieusement aujourd’hui en ces temps bouleversés.

Benjamin Grosvenor ©ValentineChauvin 2025

Benjamin Grosvenor ©ValentineChauvin 2025

Benjamin Grosvenor rend chaque atmosphère avec une élégance et une justesse poétique tout juste sublimes. Fluidité, naturel, équilibre, contrechants fascinants, tout est là, de la noirceur aux couleurs les plus variées en un discours d’une clarté qui n’enlève rien à la tension qui parcourt l’œuvre et trouve son apothéose au final.
Généreux, il offrira en bis Jeux d’eaux de Maurice Ravel… décidément, La Roque a son poète !

Concert donné le 28 juillet 2025 au parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Benjamin Grosvenor ©ValentineChauvin 2025

Benjamin Grosvenor ©ValentineChauvin 2025

À suivre

Ce soir, 31 juillet, à ne pas manquer le concert de Nikolaï Lugansky, un tsar du piano dans un programme Beethoven – Schumann – Wagner – Liszt. L’an dernier, comme chaque année, il avait séduit l’auditoire: https://vagabondart.fr/de-lart-de-transcrire/

Demain, 1er août, on retrouve Renaud Capuçon et sa fine équipe de musiciens. Si vous avez raté le cocnert au festival de Pâques, voici une superbe session de rattrappage, surtout que sous la conque du Parc de Florans, l’atmosphère est toujours particulièrement poétique: https://vagabondart.fr/de-lart-de-lamitie/

Le 2 août, le merveilleux Vikingue Olafsson jouera en récital, un autre bonheur après l’avoir entendu l’an dernier avec orchestre : https://vagabondart.fr/premiere-fois/

Le 3 août, ce sera le tour d’Arcadi Volodos que l’on ne présente plus tant son jeu transporte les publics : https://vagabondart.fr/lesprit-du-piano/

Que de rendez-vous fantastiques!!!!