Les grandes nuits font partie des moments forts du Festival de piano d eLa Roque d’Anthéron, la Nuit russe en a été un particulièrement éblouissant avec deux concerts à deux pianos, conviant d’abord le duo Ancelle-Berlinskaïa puis le Kolesnikov-Tsoy.
Si l’on dit souvent que le piano est un orchestre à lui tout seul, deux pianos constituent un ensemble aux capacités décuplées!
Ces inconnus célèbres
Le premier temps du récital d’Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa était consacré au compositeur Anton Stepanovitch Arensky avec les cinq « silhouettes » de sa Suite n° 2. En quelques traits finement soulignés, étaient évoqués des personnages semblant sortir tout droit de la commedia dell’arte, « Le Savant », « La Coquette », « Polichinelle », « Le Rêveur », « La Danseuse ».
Drôles, expressifs, vivants, les caractères se dessinent avec une élégante éloquence, un peu fat, le Savant, précède la Coquette aux manières piquantes, Polichinelle, calculateur, un Pierrot lunaire « rêveur », une Danseuse aux alertes pas de bourrée qui entrainent toute la troupe dans leur rythme…
Le Concertino pour deux pianos que Chostakovitch composa après avoir terminé sa dixième symphonie. L’ampleur des premiers accords suivis par des phrases mélodiques d’une grande douceur donnent le ton de cette œuvre miniature emplie de contrastes, austérité de certains passages, légèreté alerte des autres qui rappellent que le compositeur l’avait écrite pour son fils Maxim et l’un de ses condisciples du Conservatoire de Moscou.
La vivacité de la pièce est servie avec un talent fou par le duo Ancelle/ Berlinskaïa. On est subjugué par l’intelligence et la sensibilité des deux artistes qui proposent dans leur récital des auteurs bien moins connus: Arthur Ancelle livre à l’assistance quelques clés à propos des vies et des oeuvres de compositeurs peu familiers du grand public (Chostakovitch et Arenski (d’une manière moindre) ont des noms qui résonnent dans nos imaginaires) comme Victor Babin et Alexander Tsfasman.
On découvrait ainsi les Three Fantaisies on Ancient Thèmes de Victor Babin (1945). Ce pianiste et compositeur constitua avec son épouse, Vitya Vronsky l’un des plus célèbres duos du XXème siècle.Proche de Prokofiev, ami et interprète de Rachmaninov et Stravinsky, Victor Babin compose des pièces très animées, véritables tableautins ciselés et colorés. The Piper of Polmood s’inspire de mélodies écossaises (on se croirait parfois dans Brigadoon de Vincente Minelli!), tandis que Hebrew Slumber Song murmure une berceuse emplie de nostalgie et que Russian Village évoque les musiques et évènements traditionnels d’un village où s’amorcent de micro-saynètes en un tableau foisonnant.
Enfin, défiant les lois du genre, le duo conviait à une interprétation irrésistible de Jazz Suite d’Alexander Tsfaman dont la carrière hollywoodienne fut interrompue dans l’oeuf avec le rideau de fer. Après 1945 le jazz tomba en disgrâce en Urss, considéré comme une manifestation de l’Occident bourgeois et décadent: « aujourd’hui il joue du jazz, demain il trahira son pays » assénait la propagande stalinienne. Curieusement les débuts du jazz en Union Soviétique avaient pourtant été prometteurs car vus comme la musique de la minorité afro-américaine opprimée, et donc expression de la lutte des classes! Tsfaman avait alors été une figure de proue du jazz, diffusé à la radio soviétique et auteur de plus de 140 disques!
La transcription de Jazz Suite par Igor Tsygankov était sous les doigts d’Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa un pur joyau d’une inventivité et d’une grâce émouvantes. Ils concluaient en bis avec Toujours avec toi de Tsfaman. Délectations!
Performeurs hors norme
Le second duo de la soirée signait lui aussi sa première venue au festival de La Roque d’Anthéron et prolongeait les éblouissements. Pavel Kolesnikov et Samson Tsoy semblaient tout droit sortis du Songe d’une Nuit d’été de Shakespeare avec leurs vêtements teintés aux couleurs de la nuit et leur démarche d’elfes.
Au piano, les deux artistes entament une véritable chorégraphie, levant haut bras et mains, esquissant dans l’air les attentes, les pauses, les interrogations.
La Suite pour deux pianos n° 1 « Fantaisie-Tableaux » que Rachmaninov composa à vingt ans et dédia à Tchaïkovski laissait éclore sous les doigts de ces artistes aux allures d’anges raphaélitiques ses images vivantes que le compositeur fit précéder d’un poème: la Barcarolle, inspirée de Chopin s’appuie sur les vers de Lermontov, « Ô fraîche vague du soir, / Clapote doucement sous les rames de la gondole! », La Nuit… L’amour s’inspire de Lord Byron et de « La note aigüe du rossignol », Les Larmes rappellent le poème de Tioutchev « larmes humaines (…) / Vous coulez inconnues… », enfin, le dernier mouvement, Pâques, est empli des carillons du poème de Khomiakov dont les « accents éclatants, mélodieux et argentins, / Propageaient la nouvelle du saint triomphe ».
La virtuosité atteignait son comble avec la version pour deux pianos du Sacre du Printemps de Stravinsky qui n’a rien à envier à la richesse luxuriante de la version orchestrale! Falaises sonores sur lesquelles la partition s’arrête comme tenue par un fil, vertiges, opulence démesurée, emportements échevelés… Le brillant du concert trouvera son achèvement dans la luminosité moirée du Jardin féérique de Ravel dans Ma Mère l’Oye.
Concert donné au Parc de Florans le 30 juillet 2026 dans le cadre du Festival de Piano de La Roque d’Anthéron
Diffusion 4 août sur France Musique.
Photographies © Franck Denis

