La Mongolie était à l’honneur pour la première manifestation de la saison nouvelle du Chantier de Correns avec le ciné-concert autour du film de Zoljargal Purevdash « Si seulement je pouvais hiberner » (sélection Un certain regard, Cannes 2023).
« Nous sommes ouverts à ce monde », déclare Sylvie Aniorte-Paz, la nouvelle directrice artistique du Chantier, ce véritable laboratoire de création consacré aux nouvelles musiques traditionnelles et aux musiques du monde, qui, depuis Correns, tisse des fils de connivence avec tous les pays de la planète.
S’inscrivant dans la continuité du travail entrepris depuis sa création par le Chantier, Sylvie Aniorte-Paz sourit en présentant le premier concert de la saison: « lorsque j’ai voulu m’adresser à Johanni Curtet, auteur de la BO du film, pour ce ciné-concert, il est apparu que déjà Frank Tenaille (directeur artistique durant huit ans du Chantier) l’avait programmé! Nous restons dans le même esprit! Certes, il y a des nouveautés, un site tout neuf grâce à Laurent Sondag, mais aussi la poursuite des ateliers, des temps de partage, la chorale Mezzem menée par Sylvia Auclair, les stages et de nombreuses actions qui vont se dessiner tout au long de l’année.
Le logo du Chantier change, un oiseau bleu qui contient tous les oiseaux du monde, porteur d’espoir, qui renaît comme le phénix, après les incendies de l’été, Correns se reconstruit. La marraine de cette année, et qui est déjà venue en résidence à Correns, est la magnifique Shadi Fathi. »
En avant-propos, les musiciens se racontaient un peu : Johanni Curtet, éthnomusicologue, avec une parfaite maîtrise de la langue mongole, du chant diphonique ou du beatbox, joueur de guitare, de vièle ikel, de guimbardes et de carillon; Kham Meslien, contrebassiste, Mandakhjargal Daasuren, vièle morin kuur, chant de gorge et diphonique. Les musiciens voyageurs côtoient les univers musicaux les plus variés, et Johanni Curtet les fait se rejoindre dans une musique qui épouse les paysages, les rêves, apporte une infinie poésie à des situations terribles, sans les édulcorer pour autant.
Les traditions mongoles du Khöömii, du morin khuur (vièle à tête de cheval), rencontrent celles de la world music, du blues, du pop et du beatbox. Mandakhjargal Daasuren explique combien le köömii (chant diphonique) est une technique vocale et non un style de chant: « cette technique est un art du souffle avec des exigences physiques aussi importantes que celles requises pour un art martial. Elle correspond aussi à une philosophie nomade. L’endroit où j’ai vécu et grandi est intimement lié à ma musique. Il faut toujours se souvenir de qui on a appris et comment. C’est porter du respect aux aïeux et à la tradition. »
Johanni Curtet sourit lorsqu’est évoquée la question de la relation entre la musique et le cinéma: « le défilement des images n’a rien à voir avec celui de la musique! Il n’est pas possible de faire autant de notes par seconde (24) que d’images, sauf si l’on s’appelle John McLaughlin! La musique ne doit pas prendre le dessus sur l’image dans un film, c’est comme une troisième narration. La cinéaste de Si seulement je pouvais hiberner, Zoljargal Purevdash a été baptisée un Ken Loach mongol. On retrouve chez elle une perception très sensible et forte des milieux des banlieues. Ici, nous serons dans la banlieue d’Oulan Bator, la capitale de la Mongolie, dans des quartiers d’une mère extrême où se retrouvent de nombreux nomades ruinés par les changements climatiques (beaucoup de troupeaux sont décimés par des grands froids qui n’avaient pas cours auparavant). D’autres manières de vivre sont exposées: le nomadisme c’est 100% le recyclage de la vie: on n’utilise jamais les choses une seule fois! ».
En finir avec les stéréotypes
Les compositions de Johanni Curtet suivent la vie de la famille du jeune et brillant Ulzii, dont le nom signifie « destin de bon augure ».
Seul avec son petit frère et sa petite sœur (la mère, illettrée, est partie travailler à la campagne), il se prépare au concours national de sciences physique, encouragé par son professeur et se démène pour trouver de quoi chauffer la yourte dans laquelle ils vivent. Bouleversant, le film le montre dans des responsabilités et des sacrifices qui ne sont pas de son âge, mais aussi dans la fraîcheur des jeux avec ses amis (du foot avec une bouteille de plastique vide) ou sa fratrie.
La musique sera à l’image des émotions, tragique, gaie, profonde, légère, harmonique et fluide tout en se permettant des dissonances et des frottements traduisant les difficultés… Le petit frère soupirera un soir « si seulement nous étions des ours pour pouvoir hiberner » et échapper à l’hiver!
Le contraste entre la beauté grandiose des paysages de steppe et la laideur des abords de la ville aux gratte-ciel sans âme est saisissant. Les modes de jeu en rendent compte, utilisant la technique diphonique liée à une iconographie stéréotypée de la Mongolie pour accompagner les errances en quête de bois ou de cartons, voire de vieux pneus pour allumer le poêle. Si le cheval représenté sur le manche du morin khuur est un animal psychopompe (qui accompagne les morts dans leur voyage), les sons de l’instrument suivent tantôt comme un galop oublié, tantôt en amples envolées lyriques les tribulations des personnages.
Vivante, la musique apporte sa respiration aux images. La fin, énigmatique, comme l’esquisse du sourire d’Ulzii devant les résultats du concours, laisse présager des jours meilleurs.
On est subjugué par la force de l’œuvre et la poésie délicate de la musique portée par les interprètes qui, de part et d’autre de l’écran de cinéma, sont doucement nimbés de lumière lorsqu’ils jouent.
Ciné-concert joué à La Fraternelle de Correns en ouverture de saison du Chantier le 9 octobre 2026
Photographies © M.C.


