La huitième édition du Blues Roots Festival de Meyreuil était placée sous le signe de l’émotion. En trois soirées, grâce à André Carboulet, directeur artistique du festival et Jean-Pascal Gournès, maire de la ville de Meyreuil et instigateur passionné de l’évènement, sans compter les équipes de la mairie, les bénévoles et tout un faisceau de bonnes volontés, le blues déclinait une fois de plus à l’ombre de la Sainte-Victoire ses différentes facettes en un voyage éclectique autour des berceaux américains du blues, Louisiane, Arkansas, Chicago et Harlem et des styles nés à Londres ou en France.

Six concerts réunissaient du 10 au 12 septembre devant un auditoire toujours plus dense (la dernière soirée affichait complet avec mille spectateurs!).

Femmes puissantes

En ouverture, c’est le le blues-rock d’Elise Frank, pour l’un de ses rares concerts dans l’hexagone, qui déclinait ses rifts, ses sourires, son énergie. La jeune artiste arpente la scène avec conviction, secondée par le bassiste Josselin Fleury et le batteur Sébastien Gaschard. Elle insiste sur son nom de scène, Frank, en hommage à un ami disparu, et sourit sur la volonté de son nouveau label, Ruf Records, de la nommer Élise Frank.

L’une de ses chansons raconte ce changement de nom et le sentiment de perte qui l’a accompagné. Il est touchant de la suivre dans la transformation de la perte en décision positive: si le génial guitariste qui complétait le groupe l’a quitté, il n’a pas été question de le remplacer, mais de vivre sa musique sans. « Il s’agit finalement d’un véritable choix artistique », sourit-elle, évoquant les réflexions qui lui sont faites sur l’absence de soliste guitare. Le manque est compensé par des détours par le rock, la pop et le punk. Derrière son apparente fragilité se dessine une personnalité forte qui se moque des conventions, avec le malicieux Twice on Sunday ou I didn’t pay for it.

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

Celle qui voulait jouer comme Kurt Cobain raconte ses déboires en van, véhicule vendu par un escroc et qui a tenu immobilisé le groupe en pleine campagne irlandaise (Car Dealer). Féministe, elle ironise sur les envies d’un garçon qui souhaite une femme aussi jolie que bonne ménagère et lui souhaite ne jamais la trouver… faisant par la suite l’éloge de la liberté, She’s a Bird (et non a Beach!). prônant un « blues artisanal », elle s’amuse à jouer avec les mots et « mieute » ses mélodies et ses rythmes…

Seconde femme puissante du festival, la diva Shemekia Copeland mettait au service de la musique sa voix puissante. « Elle incarne l’idée de la rédemption et de la renaissance après des épreuves difficiles, ce qui est l’esprit même du blues », expliquait à l’auditoire André Carboulet, lors de sa présentation. Avec elle, chaque chanson devient une histoire dont elle scande les temps forts par des gestes de gospel.

Sans doute l’une des plus belles voix du blues, cette fantastique artiste rappelle ses trois nominations aux Grammy Awards, invite à applaudir John Hahn, son parolier depuis ses premiers morceaux et présent ce soir-là à Meyreuil, admiratif du parcours de l’artiste qu’il a toujours suivie. Cette dernière commence son récital par la chanson du groupe folk-rock américain, Delta Rae, Dance in the Graveyards (sortie en 202 sur l’album Carry the Fire): « When I die, I don’t wanna rest in peace. I wanna dance in joy. I wanna dance in the graveyards » (quand je mourrai, je ne veux pas reposer en paix. Je veux danser de joie. Je veux danser dans les cimetières).

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

Tout devient célébration de la vie, du passage des générations, de leur souvenir qui ne s’éteint pas. Si la chanteuse peut s’écrier « Let me cry », elle défend avec humour et conviction les droits de la femme dans le monde et dans l’univers du blues (« lorsque les femmes gagneront autant que les hommes pour le même travail!… »).

Blame it on Eve dénonce la stupidité de la croyance en un péché originel condamnant toutes les femmes: « Since the Garden of Eden They have you believin’ / When somethin’ goes wrong / You can blame it on Eve »!
Elle ne se contente pas d’une vision réductrice et chante aussi l’entente et le respect des êtres qui s’aiment avec le sublime Nobody but you que son père, le génial chanteur et guitariste Johnny Copeland écrivit pour son épouse. Elle poursuit avec des chansons issues de ses trois disques America’s Child consacrés à l’état du monde.
Son blues s’élève, énergique, nourri d’influences rock and roll, de pop, mais surtout d’une âme qui se livre, généreuse, intense. Ses acolytes, Ken Scandlyn et Arthur Neilson (guitares), Kevin Jenkins (basse)), Dan Hickey (batterie), apportent leur fougue efficace aux mélodies et à une rythmique sans faille.

Qui ne peut être touché par l’émotion vraie qui réunit la chanteuse et son invité, le guitariste-chanteur Jamiah Rogers, son « petit frère » qui doit jouer le lendemain sur la même scène!

La relève

Curieux mélange de fragilité, d’inspirations fulgurantes et de riffs acrobatiques à la Jimmy Hendricks, Jamiah Rogers emballait l’assistance par une performance aux flamboiements inspirés, arpentant l’espace scénique à grands pas, abolissant le quatrième mur en s’asseyant sur le bord de scène, afin d’établir une complicité magique avec le public, sautant au milieu des spectateurs, reprenant sa guitare, entonnant un chant aux résonances graves, déployant une mélodie douce sur les nappes sonores de la batterie de Tyvon Rice JR et de la basse Tony Rogers, puis accentuant son jeu, l’emportait en rythmes effrénés.

« Sa guitare, c’est le prolongement de son âme », affirmait André Carboulet. En effet, ses doutes s’expriment aussi par le biais de son instrument avec des revirements inattendus, des morceaux qui s’achèvent en falaise, comme si, soudain, le fil du discours se brise, pensée inachevée avant qu’une autre idée ne vienne combler les doutes et les incertitudes. Assurément, « le bluesman n’est pas un musicien comme les autres! » (André Carboulet). Une profonde mélancolie unit parfois guitare et voix avant de longs chorus de l’instrument.

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

« Nous sommes coincés dans le blues, nous ne pouvons pas jouer autre chose » sourit le jeune musicien de Chicago qui se livre à une reprise éblouissante de Come together des Beatles. Joueur, il expérimente diverses façons de jouer, place la guitare derrière sa tête, joue avec les dents, se sert d’une baguette de batterie comme d’un archet qu’il offrira ensuite aux spectateurs!

D.K. Harrell occupe ensuite la scène avec son accent de la Louisiane dont il joue: « pour la vigne c’est le terroir qui fait le vin, pour la musique, c’est la même chose, les différentes versions du blues sont nourries par leurs terroirs! Ce n’est que de l’émotion aux USA, explique André Carboulet. D.K. Harrell voulait faire de la musique, son père non, mais à treize ans, le jeune garçon a remporté un concours. Son père lui a dit que c’était bien et c’est ainsi que sa carrière a démarré ».
Avec les soufflants, Daniel Herrero Alvarez (saxophone) et Josue Garcia Duque (trompette), l’ensemble prend une tournure brillante nouvelle au cœur du festival.
Les mélodies se cuivrent et les « Misfits »,Orlando Henry (claviers), Ted Gould (basse) et Joseph Bruster (batterie), ainsi que les baptise leur leader, développent de superbes accompagnements. Soudain au milieu d’un accord, tout s’éteint. Pas de volonté esthétique cette fois, mais une panne électrique! Sans s’émouvoir, D.K. Harrell opte pour des cheminements plus intimes. Le gospel prend le relais: le public est convié à un chœur autour du célèbre The saints go marching in. D.K. Harrell danse dans la pénombre de la salle, anime avec une indéfectible passion la soirée, se propose de changer totalement son programme puisque l’électricité semble ne pas vouloir se rétablir. « Fiat lux! » tout peut recommencer!

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

La musique devient un jeu libérateur, on sourit à When I’m Young, l’auditoire bat des mains, « c’est une prise de conscience d’un collectif, et ça c’est déjà l’amour » insiste D.K. Harrell. Le « Funk Master » qu’est le bassiste entraîne le concert vers des moments où le blues se mâtine de funk, de pop. La voix du chanteur suit un groove funky séduisant. On fait un détour par une adaptation « louisianaise » de La mer de Trenet. Une bonne humeur et une joie de faire de la musique se distille. Qui pourrait penser que le blues est has been!!!

Le duo des géants

Le samedi soir voyait deux légendes se succéder sur scène: Errol Linton et Larry McCray.
Sans doute seul « véritable » concert de blues dans la grande tradition du genre, emporta les suffrages celui de l’harmoniciste Errol Linton et son inspiration londonienne. Le musicien passe de la voix chantée à l’harmonica et vice versa avec une fluidité stupéfiante, comme si un même souffle animait son approche mélodique. La basse de Lance Rose, la batterie de Gary Williams et la guitare de Richey Green s’en imprègnent et l’ensemble est unit par un époustouflant brio qui fait se lever et danser les spectateurs dans les rangs. Le blues voyage, passe par les Caraïbes, s’attarde dans une salle de danse, se fond dans les grands espaces.

Piano et harmonica dialoguent, virtuoses, le bassiste danse, le claviériste s’en donne à coeur joie.
En hommage aux grandes musiciennes pionnières du blues, Errol Linton reprendra ‘Tain’t Nobody’s Bizness if I do de Bessie Smith (1894-1937) qui fut surnommée « the Empress of the Blues ». Les rythmes puissants charrient les notes dans leur houle. Le musicien raconte l’histoire de sa famille, glisse un soupçon de reggae, revient au blues et ses mouvements amples et chaloupés, s’amuse avec un Boogie des Rolling Stones. Les notes de l’harmonica s’envolent, retournent à leur émetteur, puis l’une d’elle s’évade, invitant Errol Linton à l’appeler au loin.
Une courte attente, et la saynète se met en place, le « boogie » répond au téléphone. Le musicien modifie sa voix, mime le personnage. Le « boogie » revient, les accords sonnent, triomphants. Des éclats improbables se déploient, la magie irrigue l’ensemble, superbe!

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

La guitare impeccable de Larry McCray offrait en deuxième partie la perfection de ses accords électriques et sa voix soul. Et si sa « baby never comme back », ce n’est pas bien grave, la musique domine tout.

Les influences de BB King, Luther Allison et Little Milton se conjuguent avec le groove du musicien.
Coincé sur sa chaise par une hernie, il joue le célèbre Good Die Young ou remonte à ses origines avec Arkansas (paru dans son album Blues without You sorti en 2022). La nostalgie des racines et du retour dans le Sud des États-Unis se décline alors… « Take me back to Arkansas ».
Le vibrato de la guitare qui lui donne parfois des allures de guitare hawaïenne, la dextérité du jeu, son lyrisme qui englobe tout dans une même pâte sonore rendent l’ensemble hypnotique.
On quitte alors les rives proprement dites du blues pour des ailleurs oniriques d’une grande richesse.

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

Suivant la tradition du festival, lui qui avait été invité la veille au concert de D.K. Harrell, Larry McCray conviait auprès de ses sidemen, Joseph Veloz (basse), James Alfredson (claviers) et Da’Veonce Washington (batterie), Errol Linton dont l’harmonica réenchantait la soirée.
Impossible d’avoir le blues à cette magnifique fête du Blues!

Concerts donnés du 10 au 12 septembre 2026 au domaine Valbrillant dans le cadre du Blues Roots Festival de Meyreuil

Crédits photos © : C Colin – Ville de Meyreuil