Parmi les étoiles de la programmation de La Roque d’Anthéron, Alexander Malofeev occupe une place de choix !
Le festival l’a adopté alors qu’il n’avait que treize ans et déjà une grâce virtuose époustouflante! On se souvient de lui, donnant la réplique à l’Orchestre tonitruant du Tatarstan, et domptant les orages des phalanges instrumentales menées de main de maître par leur chef, Alexander Sladkovsky (lui-même lauréat du Concours international Prokofiev)!
Le jeune pianiste semble pouvoir déjà tout se permettre: il ne lui est plus nécessaire de faire la démonstration de sa technique, elle est éblouissante, point. Aussi, il peut désormais offrir des récitals au cours desquels son inspiration voyageuse se love avec une folle élégance dans des pièces moins clinquantes (quoique d’une difficulté non négligeable) mais qui demandent une grande finesse d’interprétation. La musique alors devient le lieu du sens, de l’expression de ce que les mots ne sont pas capables d’exprimer. L’allegro assai des Klavierstücke D 946 de Schubert fait entrer l’auditeur dans l’urgence par ses attaques initiales, ses frémissements et sa mélodie dont l’évidence chante.
Comment songer que cette partition aurait, selon la légende, été découverte par Brahms, alors installé à Vienne, sur un marché où les feuillets allaient envelopper des salades! Le jeu d’Alexander Malofeev se coule dans la simplicité perlée des notes, leur matière lumineuse, leurs instants évasifs, leurs envols, leurs respirations.
Se refusant aux pauses réservées aux applaudissements entre les morceaux, car ils font oublier la logique interne de la construction du programme, le jeune pianiste enchaînait sur Au temps d’Holberg que Grieg composa « en perruque » (selon les propres termes du compositeur) pour commémorer le bicentenaire de la naissance de Ludwig Holdberg, le Molière du Nord. L’évocation est une suite de danses après un Prélude rayonnant, rappelant les danses de l’époque d’Holdberg, Sarabande, Gavotte, Rigaudon autour d’un Air au caractère baroque, écho du passé sur lequel la musique se retourne avec une mélancolie douce, une certaine espièglerie et un indicible allant.
La seconde partie s’ouvrait par les Cinq pièces pour piano opus 75 de Sibelius, sous-titrée Les Arbres. Sorbier, pin, tremble, sapin, bouleau, dessinent leurs silhouettes solitaires, miniatures qui renvoient aux œuvres plus amples du compositeur finlandais, Valse triste du sapin, moments aériens, images en suspension dans un recueillement tendre et nostalgique.
On s’approche du mystère, émouvant , vivant, tandis qu’un grillon encore stridule vers l’allée des grands séquoias du parc. La fusion entre le cadre et la musique est rarement aussi forte. La délicatesse fluide de l’interprétation de Malofeev rend naturel le passage à la Valse de Scriabine, avec ses trois temps moirés de dentelles, sa grâce, sa tendresse, ses tournoiements vertigineux, son achèvement brouillé dans un rêve où tout n’est que fragilité afin qu’éclosent les Cinq Préludes fragiles d’Arthur Lourié (quelle merveilleuse découverte !) dont les indications pourraient être celles d’un Satie: Lento, Calme pas vite, Tendre, pensif, Affabile (« aimable » en italien), Modéré. Divines lenteurs! Le piano est un confident sur lequel le pianiste se penche. L’éloquence se replie dans l’intime, nuancée dans la fragrance évanescente des choses et les nuances qui murmurent.
Après ce passage suspendu et quasi mystique, les premiers accords de la 2ème Sonate de Rachmaninov éclaboussaient de leur passion l’espace sonore. Plongeons acrobatiques, tumultes, contrastes, orbes lyriques et fragments de romance, dissonances, harmonies, martèlements, flamboiements et retours vers une intériorité inquiète, tout semble résumé dans le creuset subtil de l’interprétation du poète.
Au public subjugué deux bis seront accordés, Ground en do mineur de Purcell et la « rituelle » (souvent les concerts de Malofeev la présentent en bis!) Toccata en ré mineur opus 11 de Prokofiev. Éblouissements sonores qui réussissent à garder couleurs et respiration! Une rareté! Quel pianiste et quelle conscience du jeu, de l’esthétique, de l’histoire musicale et du tissage des œuvres!
Concert donné le 6 août 2026 au parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron
Photographies de l’article © Franck Denis

