Fort attendu, le récital d’Alexandre Kantorow que l’on a vu débuter sous la conque du parc de Florans juste après l’obtention de ses Premier et Grand Prix au concours Tchaïkovsky 2019, premier pianiste français à obtenir ce Graal du piano, faisait « salle comble » avec liste d’attente ce 4 août 2026!
Si l’on était déjà séduit par la technique, l’aisance, la musicalité et l’extraordinaire maturité du jeune pianiste de 2019, on était subjugué littéralement par le piano de ce musicien en 2026. De la cour des grands, Alexandre Kantorow est bien entré dans celle des géants de son instrument.
Le programme du récital, finement construit , retraçait une certaine historie de la musique, par le choix d’œuvres inscrites dans des basculements esthétiques et techniques. Au commencement, bien sûr, comment ne pas évoquer Jean-Sébastien Bach, « l’Homère de la musique » selon Wilhelm Furtwängler, mais dans une transcription de Liszt! Weinen, Klagen, Sorgen, Sagen (Pleurer,gémir, se tourmenter, désespérer) correspond à l’état d’esprit de Liszt lorsqu’il en composa les variations, pleurant lui-même la mort de deux de ses enfants, Daniel et Blandine nés de son union avec Marie d’Agout. Les ombres grondantes propres aux compositions de Liszt viennent déferler sur les progressions harmoniques de la composition qui par l’approche du mystère s’éclaire et trouve la lumière aux instants les plus douloureux. Le choral final « Was Gott tut, Das ist wohlgetan » (tout ce que Dieu fait est bien fait) transfigure le propos et le transcende.
Les réverbérations acoustiques que crée le jeu puissant et élégant de l’interprète offrent une dimension dantesque à la partition avant la pièce maîtresse de la première partie, la Sonate pour Piano en fa mineur de Nicolas Medtner que l’on surnomma parfois le Brahms russe. On se laisse emporter par le flux pourtant redoutable techniquement, avec ses syncopes, ses élans impétueux, ses chromatismes luxuriants, des contrepoints serrés, ses retournements, son lyrisme tragique qu’Alexandre Kantorow rend avec une fougue et une justesse idéales.
La seconde partie du programme s’attachait d’abord à un Prélude de Chopin, le n° 45, séparé dans les éditions des 24 Préludes qui forment un ensemble. Le compositeur, pour une fois satisfait de son travail aurait écrit à son copiste, Julian Fontana, en lui envoyant la partition; « il est bien modulé n’est-ce pas? ». L’entrelacs subtil des modulations finement ouvragées suspend le temps!
La chanson de la folle au bord de la mer op. 11 n° 8 d’Alkan prolongeait l’aspect romantique initié avec Chopin, mais par sa gravité, sa construction qui rappelle picturalement Le désespéré de Courbet, son intensité dramatique, bouleversait l’auditoire.
Certains passages semblent d’ailleurs échapper à leur siècle et préfigurer par endroit les musiques minimalistes et répétitives, enserrant la pensée délitée du personnage central dans l’orbe des ondes amères. Clin d’œil au début du programme, Alkan qui fut surnommé le « Berlioz du piano » fit découvrir Bach au public parisien et partagea ses élèves avec Chopin dont il fut l’ami.
Dans cet élan novateur, s’inscrivait la courte pièce de Scriabine, Vers la flamme opus 72, articulée autour d’un crescendo irrésistible s’enrichissant de figures de plus en plus exigeantes au fil de sa progression. Scriabine l’aurait écrite à la suite d’une voyage en train où, la somnolence aidant, il aurait eu une vision apocalyptique avec « feu, flammes cosmiques aux vibrations semblables à des sons et des couleurs destinées à se rencontrer, à se fondre dans l’embrasement final de l’univers ». On dit aussi à propos de cette pièce qu’elle serait fondée sur le nombre d’or… la démonstration n’en a pas été faite, mais le penser ajoute au mystère de l’œuvre et à son chatoiement flamboyant.
La Sonate n° 32 opus 11 de Beethoven, son chant du cygne, venait clore le programme. Toute une vie de composition, d’expérience et d’expérimentations, se retrouve là. Et le piano d’Alexandre Kantorow en livre les strates avec une aisance et une expressivité confondantes. Bien sûr, le passage incroyable de ragtime avant la lettre en syncopes jazziques (alors que le jazz n’existe pas encore) fait passer Beethoven dans le champ des visionnaires. Cette dernière sonate opus 111 est aussi l’une de ses œuvres les plus innovantes.
La liberté du mouvement, l’impression d’improvisation et de jaillissement, entourent cette pièce d’une fraîcheur merveilleuse. Ce monument (à la fois Everest du piano et objet de témoignage de toute une vie artistique) a fait dire à Alfred Brendel : « l’opus 11 est à la fois une confession qui vient clore les sonates et un prélude au silence ». Rares son ceux qui l’interprètent avec autant d’intelligence, d’agilité, de sensibilité! De la sérénité aux tempêtes, tous les registres sont parcourus: introspection, mysticisme, mélancolie, passions, sont orchestrés dans ce voyage sublime.
En conclusion, le bis poignant de La Mort d’Yseult (Liebestod de Tristan et Isolde de Wagner) dans sa transcription par Liszt refermait par son chant ce récital d’exception.
Concert donné le 4 août 2026 au parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron
Photographies de l’article © Franck Denis


