Décidément, l’édition 2026 du festival international de piano de La Roque d’Anthéron n’est pas de tout repos entre annulations et pluies! Ce dimanche, Arcadi Volodos déclarait forfait pour raisons de santé. « Comment remplacer un géant si ce n’est pas un autre géant? » souriait Philippe Bernhard qui joue souvent en début de concert le rôle de Cicerone.
Tout juste arrivé de Berlin, l’inclassable pianiste, décrit comme « sans équivalent » par le New Yorker, Igor Levit (que l’on a entendu dans la région en 2023 au Festival de Pâques en duo avec Renaud Capuçon) remplaçait « au pied levé » l’immense pianiste et transcripteur.
En un exercice de haute voltige certes, mais survolé avec une technique qui ne s’impose jamais tant elle est naturelle, le pianiste offrait à un public subjugué une trilogie de rêve, Schubert, Chopin, Beethoven, bref, une « assemblée de géants » qui ont dominé tour à tour la scène musicale.
La première pièce du premier récital qu’Igor Levit donnait sous la conque du parc de Florans était l’une des dernières écrites par Schubert en 1828 (le musicien mourra la même année, à 31 ans), sa Sonate n° 20 en la majeur. L’une des dernières œuvres, certes, et la maladie est bien présente, mais sans amertume. Une forme de joie souveraine, de grâce indicible se déploie avec des pianissimos inouïs, des reliefs tranchés, en un jeu qui par sa propre évidence est celui d’un conteur. Les mouvements rapides y sont d’une élégance et d’une puissance juvénile tandis que le sublime Andantino semble conjurer le temps et nous initie aux mystères d’une âme.
Lumineuse, la Fantaisie en fa mineur de Frédéric Chopin était abordée d’une manière très personnelle, devenant prétexte à l’épanchement d’une inspiration puissante. L’interprète se place ici en passeur de ses propres émotions par le biais d’une œuvre. Foin des mesures et des tempi! Igor Levit s’empare de la partition dont l’introduction a des allures de marche funèbre, mais dont les développement laissent libre cours à l’imagination et l’invention, ruptures, falaises, houles amples peuplées d’éclairs. Le poème se reconstruit, fantasque et fantastique, nimbé d’ombres opalescentes, de démesure, de clartés inconsolées. Igor Levit est ici souverain, livre le plus intime, déroule au fil des pages sa propre lecture, ses propres respirations. Les puristes pourront détester, mais que c’est beau
La magie se poursuivra avec la Sonate n° 23 en fa mineur de Beethoven, la célèbre Appassionata. Ce nom ne lui fut attribué que dix ans après la mort de son auteur par un éditeur de la partition. Si la création de cette pièce fut un fiasco dans la Vienne occupée par les troupes françaises, elle porte en elle une violence, des élans, une construction qui fait parler les silences, des mélodies qui surplombent des séries d’accords et des modulations d’une infinie variété. Igor Levit en transcrit le caractère exigeant, débordant de fougue et de sentiments exacerbés. Romain Rolland la présentera comme « un torrent de feu dans un lit de granit (…), un chef-d’œuvre de musique pure, l’un des plus parfaits et impressionnants de on auteur qui (paraît-il), sur le tard, la préférait à toutes ses autres sonates».
Beethoven lui-même aurait dit à Czerny à son propos : « il faut se représenter les vagues d’une mer déchaînée lors d’une nuit de tempête. »
Toutes les possibilités du clavier semblent être utilisées et explorées dans ces déferlements qui parfois s’alanguissent, ces martèlements, ces cascades sonores, ces contrastes où les passions lovent leurs atermoiements.
En bis, l’Adagio cantabile de la Sonate n°8 en do mineur, Pathétique, de Beethoven viendra refermer le concert en sublime poésie.
Concert donné le 2 août 2026 au Parc de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron
Photographies de l’article: Franck Denis

