Première des grandes nuits de La Roque d’Anthéron, celle consacrée à Trois visions du sacré est à marquer d’une pierre blanche!
En amont des trois concerts de la soirée, une rencontre (nouvelle corde à l’arc du festival), concocté par Peter Asimov, s’attachait à la présentation de Visions de l’Amen d’Olivier Messiaen, œuvre qui devait faire l’objet du deuxième concert grâce à Michel Béroff (lauréat du premier Concours Messiaen en 1967) et Marie-Josèphe Jude (interprète favorite de Maurice Ohana), unis à la scène comme à la ville.
Chercheur associé au département de la Musique de la BnF, ayant axé sa première exploration du fonds dans le cadre de sa thèse su la composition en France au XXème siècle, Peter Asimov a orienté depuis deux ans ses recherches autour du rôle d’Yvonne Loriod, qui fut l ‘élève puis l’épouse et principale interprète des oeuvres d’Olivier Messiaen. Peter Asimov insiste sur la place prépondérante de la musicienne que l’on peut considérer comme la deuxième auteure des Visions de l’Amen. N’édulcorant rien de la vie du compositeur afin de présenter le cadre intellectuel et politique dans lequel les Visions de l’Amen furent créées, le conférencier évoque les périodes de la Seconde Guerre mondiale, l’emprisonnement du musicien, son travail au Conservatoire de Paris où il prend le poste de professeur d’harmonie car le titulaire, André Bloch, en avait été écarté en raison des lois antisémites promulguées par le régime de Vichy.
« Je n’ose imaginer l’état d’esprit se trouvait Olivier Messiaen lorsqu’il a dû signer la déclaration selon laquelle il n’avait pas de parents, ni de grands-parents (etc) juifs, afin de pouvoir occuper ce poste, ni son malaise d’en voir exclu André Bloch» déclare Peter Asimov qui poursuit en soulignant les conditions économiques indigentes dans lesquelles vivait alors l’artiste, et son besoin vital de se procurer un salaire pour faire vivre sa femme et son enfant.
Il évoque ensuite comment Yvonne Loriod a fasciné le musicien en lui interprétant en 1941 ses Préludes. La jeune femme, (née en 1924) fut une enfant prodige. Douée d’une mémoire phénoménale (elle possédait dès l’âge de quatorze ans à son catalogue le Clavier bien tempéré de Bach, les trente-deux Sonates de Beethoven, l’œuvre entière de Chopin ainsi que tous les Concertos de Mozart!), et virtuose géniale, elle a été l’une des interprètes es plus exceptionnelles du XXème siècle. Messiaen a écrit nombre d’œuvres en pensant à elle, seule capable de les jouer et d’en rendre avec intelligence les intentions.
C’est pour elle qu’il écrit la partie du deuxième piano des Visions de l’Amen: contrairement à la tradition qui veut que la partition dédiée à une œuvre pour deux pianos offre une égalité dans le partage de la mélodie et des effets rythmiques, les Visions de l’Amen connaissent deux pianos très typés, chacun étant destiné à être joué, l’un par Yvonne Loriod, l’autre par Messiaen lui-même. Le premier très percussif, précis, véloce avec des grappes invraisemblables d’accords correspondait au brio et à la maîtrise absolue de son instrument d’Yvonne Loriod, le second, au lyrisme de Messiaen qui fait de véritables déclarations d’amour au fil des notes!
Peter Asimov livrait quelques exemples des difficultés de la partie d’Yvonne Loriod: chaque accord au lieu de demander à la main de se déplacer tout simplement sur le clavier exige une position nouvelle de la main et avec une grande vélocité! Les deux mains sont bien sûr totalement indépendantes l’une de l’autre… « Messiaen se sentait capable de créer sans limite technique, car, disait-il Loriod est capable de tout jouer et de le jouer bien ».
Les explications correspondant à la structure de l’oeuvre et à ses sept visions musicales qui sont autant de méditations sur l’Amen, permettaient de suivre avec encore plus de bonheur le concert époustouflant de Michel Béroff et Marie-Josèphe Jude. Leur complicité fine se lovait avec une grâce infinie dans les sept étapes, Amen « de la création », « des étoiles, de la planète à l’anneau », « de l’agonie de Jésus », « du Désir », « des Anges, des Saints, du chant des oiseaux », « du jugement », « de la Consommation ».
Tournoiements, paroxysmes, cycles ostinato, cloches martelées, tumulte de la joie, éblouissement de la lumière, mystère, tout mène à une apothéose musicale et mystique. Ici et là, on se souvient des indications de Peter Asimov qui s’était amusé à décortiquer les manières de composer de Messiaen et suggérait quelques pistes d’emprunts remodelés, « air de Suzanne » des Noces de Figaro dans l’Amen du Désir, construit sur le modèle du Cantique des Cantiques (déclaration cachée à Yvonne Loriod?), chanson populaire russe recueillie par Balakirev dont sans doute il ne connaissait pas les paroles encourageant une joyeuse troupe à se cotiser pour une bouteille de vin!
En bis, comme la réalisation d’un jardin d’Eden, naissait à quatre mains le Jardin féérique extrait de Ma mère l’oie de Maurice Ravel, sensibles chatoiements!
Avant cette interprétation bouleversante, on avait pu se délecter de la lumineuse interprétation de Claire-Marie Le Guay dans un programme convoquant des œuvres de Bach (dont on peut retrouver une grande partie dans son dernier enregistrement chez Mirare, Écouter la lumière).
Le jeu en épure de la pianiste sert la clarté du propos et renvoie à l’évidence du mystère sacré.
La douceur dépouillée du Prélude n° 1 est suivie par le feu d’artifice de la Fantaisie chromatique, dont on retrouvera les éclats dans le Prélude n° 2, la Gigue de la Partita n°1, la Fantaisie -Prélude en la mineur ou le Concerto italien en fa majeur final. La quiétude des autres partitions, suspendait le temps dans une orbe poétique dorée.
On se laissait séduire par la netteté sobre du jeu, la magie qui sourd de façon naturelle des lignes mélodiques. L’enchantement se poursuivait avec l’aria des Variations Goldberg, limpide!
Enfin, Tanguy de Williencourt invitait à une plongée au cœur des Harmonies poétiques et religieuses que Liszt composa entre 1848 et 1853, bien avant d’entrer dans le Tiers-Ordre franciscain(1857) et de recevoir la tonsure (1865), devenant abbé. La maîtrise et la finesse de l’interprète surent donner à ces fresques inspirés de la culture littéraire du musicien. Harmonies poétiques et religieuses doivent leur titre au poème éponyme de Lamartine dont l’Avertissement du poète sera repris par Liszt : « Il y a des âmes méditatives que la solitude et la contemplation élèvent indiciblement vers des idées infinies, c’est-à-dire, vers la religion; toutes leurs pensées se convertissent en enthousiasme et en prière, toute leur existence est un hymne muet à la Divinité et à l’espérance ».
On aura fait un détour par les Études d’exécution transcendante, la Vallée d’Obermann (du roman épistolaire de Sénancour), avant le sublime Cantique d’amour. Une indicible exaltation se dégage de cette approche toute de nuances et pourtant animée d’un mouvement et d’une tension puissante où la fragilité de l’instant est celle de l’impermanence humaine que grandit sa capacité à comprendre l’absolu. Avec une logique poétique le pianiste offrait en bis la Sérénade extraite du Chant du cygne de Schubert.
« Le verbe est la musique » disait William Christie. On garde longtemps en mémoire la spiritualité de cette nuit aux lumineux envoûtements.
Le 27 juillet 2026 au parc du château de Florans dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron
Photographies © Franck Denis




