Deux solistes d’exception se partageaient le plateau du festival de La Roque d’Anthéron le 23 juillet dernier, la pianiste Arielle Beck et la violoniste Liya Petrova, toutes deux aux côtes de l’orchestre Consuelo dirigé par le violoncelliste et chef d’orchestre Victor Julien- Laferrière.

La musique « crée même l’aspect des choses, et, sans tomber dans les puérilités des effets de sonorité, ni dans l’étroite imitation des bruits réels, elle nous fait voir, à travers un voile vaporeux qui les agrandit et les divinise, les objets extérieurs où elle transporte notre imagination », écrivait George Sand dans son roman Consuelo (nom auquel se réfère celui de l’orchestre fondé en 2011).

Un orchestre soliste

Les deux parties du concert étaient consacrées à des œuvres orchestrales qui donnaient leurs couleurs aux concertos qui leur succédaient. En première partie, le Concerto pour piano de Grieg était ainsi précédé par la Troisième Symphonie en fa majeur de Johannes Brahms. Alors que le compositeur avait décrété en 1850 qu’il n’écrirait jamais de symphonie, il composait sa troisième dans la ville thermale de Wiesbaden en Allemagne à l’été 1883.

Comme il n’avait rien écrit d’autre cette année-là, l’attente était à son comble et les salles se disputaient le privilège de la première de cette œuvre qui connut immédiatement un immense succès. En référence à la Troisième Symphonie de Beethoven, le chef d’orchestre Hans Richter qui la créa lui donnera le surnom d’Héroïque. En effet, le premier mouvement est empli de passion avec son ouverture de trois accords aux vents, fa-la bémol-fa, noté F-A-F en allemand, écho à la devise de Brahms, « Frei amer froh » (libre mais heureux).

Julien-Laferriere-Consuelo-01_©Franck_DENIS-

La poésie lyrique de l’Andante prépare au célébrissime troisième mouvement dont la mélodie circule entre les pupitres avec une élégance et une fluidité de rêve avant le Finale dont le caractère « héroïque » se mêle à de sombres éclats et des instants de retour sur soi, frémit d’une tension qui se résout en une sorte de sérénité éblouie.
La seconde partie consacrée à Sibélius offrait en plus du programme original la sublime Valse triste que le compositeur écrivit en musique de scène pour Kuolema (La Mort), initialement intitulée Valse lente. Quatre valses sont liées par une mélancolie douce qui rend cette œuvre particulièrement attachante. Sibelius considérait sa Valse triste comme une bagatelle et en vendit les droits pour une somme dérisoire. Pourtant elle est aujourd’hui indissociable du nom du compositeur finlandais!
L’orchestre Consuelo laissait naître l’harmonie du rythme initial avec finesse. 
Puis les enchantements se multiplièrent grâce aux deux solistes.

Un piano virtuose

La toute jeune Arielle Beck, (tout juste dix-sept ans), et déjà familière de La Roque d’Anthéron proposait une interprétation brillante et enlevée du Concerto pour piano en la mineur d’Edvard Grieg. Unique concerto du compositeur norvégien, il célèbre l’amour fougueux et le bonheur d’un mariage heureux avec Nina H. et la naissance de leur fille.

Élans passionnés et souvenirs de musiques populaires retracent les longues marches de Grieg dans la campagne norvégienne. Le dialogue entre piano et orchestre, réglé au cordeau sous la houlette de Victor Julien-Laferrière, est nourri d’une tension dramatique à laquelle son écriture contrastée apporte une intensité troublante. La partition semble respirer dans cet exercice virtuose où excelle la jeune artiste sacrée aux Victoires de la Musique classique 2026. La lecture rigoureuse et sensible du chef d’orchestre et d’Arielle Beck offrent une immersion particulièrement éloquente dans ce tissage entre emportements et temps suspendus. Le jeu du piano est d’une fascinante clarté.

Arielle-BECK-Consuelo-03_©Franck_DENIS-2026.

La séduction se poursuit avec la Paraphrase de la Marche nuptiale de Mendelssohn par Liszt, sorte de prolongement de la joie du Concerto. La jeune pianiste se livre à une démonstration pyrotechnique comme pouvait en rêver Liszt qui affectionnait les paraphrases d’oeuvres connues, construisant un jeu inspiré entre des variations improbables et acrobatiques et les thèmes populaires que le public s’amusait à retrouver. Après ces déferlements, l’une des Romances sans paroles de Mendelssohn venait apporter sa délicate pureté, pailletée d’onirisme.

Un violon inspiré

C’était au tour de Liya Petrova d’endosser le rôle soliste dans le Concerto pour violon en ré mineur de Jean Sibelius, sans doute l’un des plus difficiles du répertoire du violon. Seul concerto écrit par le compositeur finlandais, il foisonne de thèmes épiques, de récitatifs violonistiques ébouriffants, d’évocations grandioses des paysages de la Finlande, le tout patiné par un lyrisme échevelé. l’énergie en est telle que le musicologue britannique Donald Francis Tovey déclara à propos du final « il s’agit d’une polonaise pour ours polaire »!

Il faut bien reconnaître que le troisième mouvement a le tempo d’une danse rythmée par le martèlement des cordes et des timbales, et que le violon solo y exerce sa virtuosité tant la ligne mélodique est acrobatique. Le lyrisme de l’oeuvre empli de su souffle le premier mouvement tandis que le deuxième (Adagio) a des accents poignants introduits par les bois et les cors. 
Sibelius, en amoureux du violon, « il y a une part de moi qui rêve encore d’être violoniste. Cela s’exprime parfois de façon sauvage et étrange » disait-il, livre une partition flamboyante dans laquelle Liya Petrova se meut avec une aisance confondante: évidentes sont les ruptures, les sauts de cordes, des bourdons, les élans sur le fil, les sons empâtés, les voltes de l’archet sur les cordes, tel un funambule aérien…

Liya_PETROVA-Consuelo-07_©Franck_DENIS-2026.

En bis, espiègle, elle jouait Funk the string du violoniste et compositeur russe Aleksey Igudesman. Le violon échappe alors à toutes les classifications, intégrant des techniques de jeu alternatives, imitant le son d’une guitare électrique, allant jusqu’au bout des capacités de ses cordes, Tout simplement prodigieux!

Concert donné sous la conque du Parc de Florans le 23 juillet 2026 dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron.

Photographies © Franck Denis