La reprise du Requiem de Mozart dans la version de Romeo Castellucci, créée en 2019 au même festival d’Aix, et dirigée par Raphaël Pichon, a pris davantage d’épaisseur grâce aux strates des créations ultérieures du génial metteur en scène.
Comment ne pas voir dans les scènes où des sacs de terre sont répandus sur le plateau de l’archevêché un écho de l’adaptation de la Symphonie n° 2, Résurrection, de Mahler que Romeo Castellucci avait interprétée dans une scénographie gigantesque au Stadium de Vitrolles lors du Festival d’Aix 2022 ?
Finalement on en revient toujours là, à la terre, au cycle de la végétation qui envahit parfois la scène, oliviers de paix et couronnes de pampres, à l’implacable parcours du temps que l’on remonte, de la vieillesse à la toute petite enfance, de la vieille dame qui écrase une cigarette avant de dormir et se fait absorber littéralement par son lit, puis revient sous ses apparences antérieures, femme adulte, jeune fille, enfant, bébé lorsque tout sera dit. Fête de l’impermanence, des civilisations perdues, des langues oubliées, des cultes abandonnés, des monuments détruits, dont la litanie s’égrène sur le mur de fond de scène.
L’actualité a ajouté des sites ravagés par les guerres, à Gaza, au Liban, s’ajoutant à la liste des monuments radiés de la carte, Halicarnasse, les bibliothèques d’Antioche, d’Alexandrie, à celle des noms des ancêtres des arborescences de l’espèce humaine… et le futur de ce qui ne sera plus se dessine en commençant par les lieux dans lesquels l’auditoire se tient. Il n’est rien d’immuable, mais le souvenir de ce qui fut triomphe grâce à l’art qui disparaîtra lui aussi.
La fragilité des êtres et des choses rend encore plus forte la fête, la vivacité des danses, des élans des corps, qui s’animent en course folles, en rondes effrénées et joyeuses orchestrées par la chorégraphe Evelin Facchini. Les costumes des danseurs (dus aussi à Raphaël Pichon) rappellent une antiquité fantasmée, un Orient rêvé, une verve balkanique où se jouent les rites anciens. Toute une iconographie se déploie alors, depuis la scène initiale qui pourrait faire songer à un Edward Hopper en noir et blanc, aux danses traditionnelles qui passent de l’antiquité au cordelles provençales, ou aux couleurs projetées sur le mur de fond de scène en strates successives, nourrissant leurs propres palimpsestes lorsque les couleurs ne dégoulinent pas sur une petite fille (qui est aussi la vieille dame du début) qui se voit chargée des attributs des animaux sacrificiels et des cloches de la tradition sarde tandis qu’un enfant joue au ballon avec un crâne humain. Catapultage des époques, foisonnement dense de références !
Traversant le plateau, il peut y avoir les aveugles de Brueghel, les corps assemblés d’un purgatoire venu d’une fresque de la Renaissance, une descente de la Croix, une annonciation, l’exposition d’un enfant, témoin d’un passé et promesse d’avenir. Le temps circulaire à l’image des rondes des danseurs se peuple de ses mémoires, éternels retours où la terre se pose. Les épaisseurs d’humus arpentées, fouillées, se délitent quand, à la fin, le plateau s’élève et s’incline, détruisant les univers évoqués.
Cependant, subsistent à cet effondrement général des traces parmi lesquelles on est tenté de déchiffrer des signes. Alors s’élève la voix pure d’un enfant (César Bogdanas ou Ramy Lazreq) interprétant In Paradisum. Rien ne s’achève vraiment, et la magie du moment subsiste longtemps après que l’on a quitté l’archevêché !
La partition mozartienne est développée par un prologue de mélodies grégoriennes dont le dépouillement donne à l’auditoire une première clé de lecture. Le Chœur et l’Orchestre Pygmalion sont d’une époustouflante clarté dans ce dispositif, et jouent avec une palette de nuances chatoyantes, aussi subtils dans les pianissimi que dans les fortissimi exaltés.
Tout est juste dans leur interprétation qui se ploie aux exigences de la partition, sans jamais céder à la tentation du trop. Les solistes, Melissa Petit, Beth Taylor, Duke Kim, Alex Rosen, sont d’une délicate expressivité, soprano mozartienne, alto sublime dans le O Gottes Lamm (ajout voulu par Raphaël Pichon dans ce Requiem dont l’inachèvement offre la possibilité d’incises éclairantes), ténor aux couleurs chaudes, basse aux graves lumineux.
Hymne à la grâce de l’éphémère et au bonheur indicible de l’avoir vécu!
Le Requiem de Mozart a été donné au Théâtre de l’Archevêché du 4 au 12 juillet 2026 dans le cadre du Festival d’Aix. (pour ma part j’ai eu le bonheur d’assister à la représentation du 10 juillet).
Photographies © Monika Rittershaus



