Le mythe d’Orphée revisité avec une acrobatique intelligence au Festival d’Aix

Il faut d’abord descendre la petite colline ombragée de pins du CIAM (Centre International des Arts en Mouvement) pour déboucher sur une scène de lendemain de noces. Autour d’une table quelques jeunes gens dont les rires se ressentent d’une nuit bien arrosée attendent le couple de leurs amis, Orphée et Eurydice tout juste mariés de la veille. L’assistance est conviée à se rapprocher pour la photo de famille. Un camion blanc orné de fleurs klaxonne. Voici les jeunes époux, riant et titubant encore des effets de la fête ! Ils grimpent sur la table, se livrent à des portés improbables, des équilibres fragiles, des chutes ivres qui se rattrapent comme par miracle, le tout sur des succès de la pop et du disco. 

Emportée par la joie du moment, Eurydice grimpe au sommet d’un chapiteau de cirque et s’accroche au cœur géant et lumineux qui le surmonte comme une pièce montée. L’impensable alors se déroule : la jeune femme meurt électrocutée (version contemporaine du serpent de l’antique récit).
Moment de stupeur. Les musiques d’aujourd’hui cessent. Place à Gluck et son orchestration jouée à l’accordéon par Éric Bijon (Amour) qui signe les arrangements musicaux. Orphée désemparé, reste figé, debout sur la table et chante son désespoir.
Il cherche à rejoindre son aimée, la « porte » des enfers (le chapiteau du cirque) lui est fermée. Il devra moduler les plus touchantes lamentations pour qu’enfin il puisse suivre (ainsi que le public) les traces d’Eurydice qui a été emportée dans un cygne soulevé par bergers, bergères, relayés par les âmes errantes des lieux (le chœur EV’AMU).

Orfeo vacilla/ CIAM/ Festival d'Aix 2026 © MC

Orfeo vacilla / CIAM / Festival d’Aix 2026 © MC

On passe alors par un tunnel qui fait le demi-tour du chapiteau, éclairé de plus en plus faiblement, véritable cheminement initiatique, avant d’entrer dans les ombres de la salle.

Impressionnant de maîtrise alors qu’il a repris le rôle à la volée, le contre-ténor Ludovic Glowacz donne chair à son personnage et grâce à sa forte présence, il permet l’illusion de n’être qu’un alors que son personnage est aussi joué par Niels Mertens (acrobate, porteur, basculiste) et Robin Auneau (équilibriste, porteur et qui sera de plus Charon et un forain). Un élément de costume commun, une coupe de cheveux quasi identique et Orphée marie le talent du contre-ténor à celui de l’acrobate (à la sortie, nombre de spectateurs n’ont pas compris que le rôle était joué par trois personnes et n’en ont vu qu’une seule !).  

Orfeo vacilla/ CIAM/ Festival d'Aix 2026 © MC

Orfeo vacilla / CIAM / Festival d’Aix 2026 © MC

La fusion entre l’opéra et l’art du cirque, souhaitée par Marie Molliens, directrice de la Compagnie Rasposo et conceptrice du spectacle, est totalement réussie.
Cette fil-de-fériste et voltigeuse est une Eurydice muette (seuls les chants d’Orphée et du chœur sont conservés) mais au corps expressif : lorsqu’elle peut enfin suivre Orphée pour quitter les enfers, ses pas d’abord assurés sur le fil circassien glissent, dérapent, l’éloignent irrévocablement de son époux qui arrivé au faîte du fil se retourne… 

L’esprit du cirque et de l’opéra se fondent. La musique jouée à l’accordéon ou au limonaire prend un tour familier et profondément attachant. Une distanciation nouvelle se crée par le biais de l’instrumentarium inattendu de cette musique et lui apporte une fragilité nouvelle qui sert le propos. Rien n’est vraiment effrayant (le spectacle est conçu pour un public à partir de six ans), mais les acrobaties restent impressionnantes, balançoire et sauts aériens, bascule, fil métallique sur lequel Eurydice danse, arrivée d’Orphée par le sommet du chapiteau… dans ces jeux d’ombres où les corps frôlent l’impossible, le mythe renaît, soulignant les faiblesses et l’impermanence de l’humanité. 

Marie Mollens / Orfeo vacilla © Christophe Raynaud de Lage

Marie Mollens / Orfeo vacilla / Festival d’Aix 2026 © Christophe Raynaud de Lage

Il faudra un temps pour retrouver la lumière, moment d’incertitude entre la fin du spectacle et le retour au quotidien. Les spectateurs s’attardent, comme pour préserver encore un temps l’atmosphère onirique de cet « opéra circassien », spectacle inclassable et envoûtant.

Orfeo vacilla est joué du 21 au 25 juin 2026 au CIAM dans le cadre du Festival d’Aix.