Le Collectif OCTA signe sa deuxième création après L’homme qui rêvait d’être malheureux (2023) inspiré de l’œuvre d’Orwell, 1984. Le mythe fondateur d’Œdipe est exploité dans leur nouvelle pièce, Ici et maintenant, à travers des références à Sophocle (Vème siècle av.J.-C.) et à Jean-Pierre Vernant dans son Œdipe sans complexe (paru en 1967). Ouf ! on échappe au ressassement freudien (lecture « psychologisante » selon Jean-Pierre Vernant qui souligne bien qu’Œdipe n’a jamais eu le complexe qui porte son nom).

 Les deux complices du collectif OCTA, Arthur Combelles (auteur du texte de la pièce) et Robin Denoyer font assaut de facéties potaches qui ne sont pas sans profondeur, arpentant les arcanes de ce qui fait le théâtre autour de trois grandes parties indiquées à grands coups de feutre sur un paperboard aux feuilles vivement retournées : « Partie I, La maquette, Partie II, Rendez-vous, Partie III, Radio ».  

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Le pas de côté nécessaire à la création est ici pris « au pied de la lettre », Œdipe n’est-il pas le petit-fils de Labdacos, le « boiteux », et fils de Laïos, le dissymétrique, le « gauche », lui-même est celui qui a le pied enflé ? Les deux comédiens, nommés « Un » et « Deux », iront jusqu’à présenter une « répétition » au cours de laquelle, effectivement, l’un répète en se l’appropriant les phrases énoncées par l’autre, se disputant lorsque le texte devient trop long à restituer ! 

Bref, le rire s’immisce dans tous les interstices des mots et des attitudes, flirte avec l’absurde, se complaît aux syllogismes qui se tordent maladroitement dans un esprit qui rappelle celui de Molière lorsque Sganarelle tente de faire une démonstration de bon sens à Don Juan et que son raisonnement se casse le nez. 
Le titre est programmatique : Ici et maintenant (rien à voir avec le livre que François Mitterrand fit paraître en 1980 !). La forme latine de l’expression, « hic et nunc » était familière des philosophes de l’antiquité qui cherchaient à définir le fait de vivre en étant ancré dans la réalité présente, se refusant aux mirages de l’illusion et insistant sur l’acceptation rationnelle de la réalité. Quel goût du paradoxe si l’on songe au théâtre comme lieu même de l’illusion…

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Après leur tentative de travailler sur Œdipe, les deux compères deviennent, l’un un programmateur de théâtre, l’autre un metteur en scène. « Dans mon spectacle, les acteurs entrent sans tenir compte du public. Ce sera un non-jeu. (…) Ce n’est pas pour les spectateurs qu’ils sont là à la base : les acteurs ne sont plus à la disposition du public » affirme ce dernier, au grand effroi de son interlocuteur qui, à force d’essayer de saisir la logique de ses propos, s’exclame « vous voulez faire du théâtre indé ! ». Le mot se décline alors en diverses finales, indélébile, indestructible jusqu’à devenir « indépendant » (comme les musiques rock « indé »). Bref, le public pleure de rire devant ces acteurs qui, « comme des enfants, jouent tout seuls dans leurs chambres » (dixit le metteur en scène)

Se pose alors la question de qui parle, à quelle personne, à quel genre… « je ne suis pas un, je suis multiple ».
Le tout dérape encore dans une scène de possession et d’exorcisme délirante.
Tout s’emballe dans ce théâtre pourtant si écrit et qui est en train de se faire…
La réplique culte « j’ai été agi » résonne avec la thématique tragique du début : « le sens (tragique) que nous faisons des choses, nous sommes des personnages et en même temps nos actes et nous-mêmes échappons à nous-mêmes ».

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Renforçant le caractère génialement absurde des répliques, signale le passage à une nouvelle partie le tube de Tom Jones, « It’s not unusual ».
L’interview qui suit est un modèle du genre, pompeux, embrouillé, pédant. Le journaliste radio devant son « public en présentiel » se livre à une critique verbeuse et floue à souhait convoquant Œdipe sans complexe de Jean-Pierre Vernant, posant des questions qui n’en sont pas et noyant ses mots dans des borborygmes incompréhensibles qui semblent cacher la pensée supérieure de ce Trissotin contemporain.
Ce qui entoure la pièce, ses répétitions, sa programmation et sa diffusion, est ainsi transmué en objet théâtral : les conditions de production de l’œuvre deviennent l’œuvre elle-même.
On rit beaucoup, on savoure, on voudrait revenir, réécouter. Un petit bijou de fantaisie et d’humour.

Spectacle joué au théâtre de l’Ouvre-Boîte les 27 & 28 mars 2026

À venir
  Le 05 mai 2026 / Collège Sacré Coeur – Aix en Provence (13)
  Le 06 mai 2026 / Le 3C – Aix en Provence (13)
  Le 07 mai 2026 / Le Grain de Sable – Barcelonnette (04)
  Le 08 mai 2026 / L’Alternateur – Seyne (04)
  Du 04 au 22 juillet 2026 / Festival Off Avignon – Le Train Bleu (84)

 Photographies de l’article © Collectif OCTA