En sortie de résidence au Chantier de Correns (Centre de création des Musiques du monde), le Sâbir Quintet présentait son nouveau spectacle intitulé « Nomade sur le bleu ». 

Lors de la rituelle et passionnante présentation d’avant-concert menée par Frank Tenaille, directeur artistique des lieux, explicitait le nom choisi par le quintet réuni autour de Raphaël Benyoucef (oud, bouzouki, compositions) : « le Sâbir est la langue véhiculaire des ports de la Méditerranée permettant aux marins de toutes origines de communiquer. Arabe, grec, turc, espagnol, italien, français, se trouvaient mélangés de telle sorte que tous se comprenaient. C’est un peu comme dans le livre de Jean Giono, Le serpent d’étoiles. Les bergers rassemblés sur le plateau où leurs bêtes se retrouvent durant la transhumance développent un sabir particulier qui mêle leurs dialectes différents ». 

Des itinéraires passionnés


Chaque musicien est alors invité à se présenter, retraçant son itinéraire. Raphaël Benyoucef explique qu’il a constitué le Sâbir Quintet afin de remonter les parties de lui-même, sorte de puzzle, français, piémontais, kabyle, comme une réappropriation culturelle intime, apprenant à jouer du oud et du bouzouki auprès de différents maîtres, après avoir aimé les Pink Floyd.

Avec cet ensemble, il recherche ce qui unit les différents morceaux de la Méditerranée, leurs différents timbres et sonorités où l’Orient et l’Occident se lovent, faisant se croiser les maqâms (modes orientaux) et la musique modale.
« Dans la musique turque, par exemple, sourit-il, entre le do et le ré il peut y avoir neuf commas (intervalles entre deux notes), d’où une grande richesse d’expression, c’est comme si l’on donnait au musicien une palette de peintre infiniment subtile ». 


Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

Sözdel Garcias qui a grandi dans une famille de musiciens à Damas, cultivant les musiques kurdes et arméniennes, décryptait ensuite les arcanes du qanun, cet ancêtre ou voisin du psaltérion. « Inventé par le philosophe Al-Fârâbî, le qanun (ou kanoun) a été nommé « la loi » car c’est autour de lui que s’organisent les autres instruments. Sur ses trois octaves, chaque note dispose de trois cordes. Ce qui rend l’accord très compliqué !

Ensuite, la main droite donne la mélodie et la main gauche peut soit jouer la même à l’octave au-dessous, ou l’arpéger, ou venir à la rescousse de la main droite pour les trilles et les passages virtuoses ou encore ajouter des ornementations.
Ce qui est fantastique avec le kanoun, c’est que l’on peut jouer tous les types de musique ! J’en joue depuis l’âge de sept ans et désormais je l’enseigne aussi ». 

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

Christophe Montet partageait sa passion pour les percussions qu’il apprend depuis vingt ans : « je continue sans cesse d’apprendre ! La darbouka, son petit frère le rak fabriqué le plus souvent en peau de raie (en mouton, cela sonne plus mat) entouré de ses cymbalettes, le tombak (dont la darbouka serait un dérivé), qui tire son nom des sons produits par les frappes principales, « tom » (grave obtenu par une frappe au centre de la peau), et « bak » (joué au bord et plus aigu). « Zarb » pour les arabes et « tombak » pour les iraniens, cet instrument est d’origine perse (l’Iran actuel). Amoureux des musiques grecques, iranienne, turque, Christophe Monet reste très attaché à la mélodie, « c’est elle qui décide des rythmes que je vais jouer ». 

Le violoncelle de Marie Tournemouly pourrait détoner dans cet ensemble d’instruments orientaux. Il n’en est rien. La musicienne a d’abord découvert le bonheur de l’improvisation en travaillant avec Didier Lockwood, puis la variété des maqams qui l’ont obligée à désapprendre les techniques « classiques occidentales » : « je dois désapprendre les gestes, les écarts des doigts (l’équivalent d’un doigt entre deux pour le « classique ») qui doivent se resserrer pour les quarts de tons orientaux. 

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

Pierre Lassailly pour sa part évoque sa formation classique à la clarinette : « classique, mais avec des profs très ouverts qui m’ont fait aborder beaucoup de répertoires différents. Je me suis rendu compte que cet instrument d’orchestre est aussi utilisé dans plein de musiques traditionnelles, grecque, malgache… le travail contemporain avec les partitions d’Aperghis m’ont aussi fait sortir de l’opposition majeur/mineur en développant une énorme palette de couleurs. »

Héritages et création contemporaine

Chaque musicien présentera à tour de rôle les morceaux interprétés, la plupart étant dus à Raphaël Benyoucef.  Le concert débutera par la vivacité de Kyklos et ses cycles rythmiques, puis, en hommage à tous les émigrés de tous les temps et de tous les pays qui ont dû changer de nom pour s’intégrer, Dis-moi ton nom, la Tarentelle de l’exil qui dépeint l’histoire familiale du compositeur : « c’est l’histoire de mes grands-parents qui ont quitté la région de Naples pour la France. Trois grands maqams sous-tendent la composition afin de retracer les paysages d’un village d’Italie où la joie se teinte de la prémonition de départs futurs, l’exil et ses parfums jazzy, les difficultés de la vie d’émigré avec la barrière de la langue. Les maqams permettent d’exprimer sans les mots… on peint avec de la musique ».

Des villes émergent au fil du voyage porté par les « semelles d’Hermès ». La course s’accélère, un détail l’arrête, on savoure une rencontre, un lieu, puis le violoncelle s’envole. Ses pizzicati initient le rythme que reprennent la darbouka et les plectres alertes du qanun pour brosser le portrait foisonnant d’Istanbul en mouvements chaloupés que viennent éclairer quelques notes de jazz manouche à la clarinette.
Un parfum de Grenade se dessine dans la chaleur qui inonde la ville de Lorca et esquisse quelques pas de flamenco.

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

À l’amie des poètes, Mahmoud Darwich, Jean Genet, Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union européenne à Bruxelles, récemment disparue, sont dédiées les amples vagues lumineuses de Chahid (« martyr »). Pour la première fois en concert se déploient les houles d’un monde qui s’emballe avec ses brusques changements rythmiques, ses théâtralisations, ses voix contrapuntiques qui se tressent, se fondent en un air fredonné, puis s’emportent en volutes ornementées d’où sourd une inextinguible nostalgie. 

L’accord avec le monde est scellé dans le « Doux matin » où les silences s’ourlent de polyphonies délicates tandis que la clarinette s’orientalise sur les ostinatos du oud dans le Clair-obscur. La silhouette de Ziryab (le « merle »), géographe, astronome mais aussi musicien qui introduisit le oud après lui avoir ajouté sa cinquième corde en Andalousie et fonda le conservatoire de Cordoue, se glisse dans les folies enthousiastes des instruments déchaînés qui offrent une partition où Occident et Orient fusionnent avec bonheur. « Ziryab, c’est aussi le nom de mon petit chat », note, espiègle, Raphaël Benyoucef. 

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

La clé (avec une vraie forme de clé de porte!) du qanun 

Enfin c’est le tempo du zeybek (turc) ou zeïbekiko (grec) qui s’empare de Linissa et mêle les voix de tous les instrumentistes, entrechoquant les langues de la Méditerranée en une vaste toile colorée.

Concert donné le 10 avril 2026 à la Fraternelle de Correns sous l’égide du Chantier.

Photographies © M.C. (À noter le costume traditionnel « fait main » par Sözdel Garcias, Là encore les tenues d’Orient et d’Occident se rencontrent et c’est un enchantement!)