Parler pointu d’Hélène François et Benjamin Tholozan séduit les publics par le rire et l’intelligence

Sur scène une marmite attend entre poireaux, carottes, bouteilles de vin et le chant continu des cigales. Pour « dégeler » l’atmosphère, Benjamin Tholozan propose d’emblée de partager un verre de Pastis, ou « pastaga » avec les spectateurs volontaires. Les doses varient et font passer le « 51 » au « 102 » (autrement dit un double verre !). La saveur des mots va avec celle que découvrent les papilles.

Le comédien explique les origines de l’expression « parler pointu ». Sans doute, le terme « pointu » est hérité de la Corse, le terme « pinzutu » définissant par un stéréotype les soldats de Louis XV affublés à l’époque d’un tricorne pointu et leur présence n’était guère pacifique (La célèbre bataille du Ponte Novu eut lieu en 1769) qui imposait la loi du « pays pointu ». Déjà les langues régionales « pointent » le bout de leur nez. Tant de manières de dire bonsoir ! Un petit sondage de la salle permet de découvrir les origines plus ou moins lointaines de chacun, les provinces se révèlent avec leur vocabulaire, leur accent. 

Parler Pointu © Marie Charbonnier

Parler Pointu © Marie Charbonnier

On rit, on sourit. Benjamin Tholozan élabore une délicieuse autofiction, évoque ses débuts à Paris, lui qui arrive tout droit de Nîmes. Qui a l’accent ? Le parisien qui se moque de la prononciation venue du Sud, ou l’être du Sud et les intonations de sa langue d’Oc maternelle ? Comment se passe le retour dans sa région après avoir désappris son accent pour se plier aux normes des théâtres « nordiques », c’est-à-dire en parlant « pointu » ? Bref, le Nord ici commence à Valence, (pour Aix, sans doute déjà à Avignon)… Une complicité joyeuse se tisse entre les spectateurs et l’artiste.

La figure attachante du « Pépé » devient la pierre de touche de toute la réflexion. Benjamin Tholozan raconte l’hommage funèbre qu’il prononce lors de son enterrement, avec sa voix si débarrassée de son accent que personne ne le comprend ! L’intime et l’histoire de la langue française se mêlent.
La saga familiale rejoint celle de la langue française et de l’effacement politique des langues régionales ravalées au rang de « patois ». 

Parler Pointu © Blokaus 808

Parler Pointu © Blokaus 808

Reprenant d’étymologie du mot « province », Benjamin Tholozan choisit celle qui unit le préfixe « pro » (pour) et le verbe vincere (vaincre), considérant du coup la province comme une région devant être vaincue (certains disent aussi que ce serait de vincire (lier, donc « pour être liée »).  

L’histoire des Cathares, l’influence du pape Innocent III, le roi Philippe Auguste, les lois jacobines qui décrètent l’usage d’une seule langue pour un même peuple… quelle corrida infernale ! 
L’acteur endosse même la tête de l’animal emblématique des arènes. Occitan, italien, castillan, catalan, breton, basque, corse, sont convoquées dans la ronde folle de ce génial conteur qui vitupère contre la glottophobie qui envoya les enfants sous leur bonnet d’âne, et interdit l’emploi de toute autre forme d’expression que française.
Les anecdotes viennent illustrer le propos, ainsi le narrateur rappelle l’incendie de l’opéra de Nîmes en 1952, provoqué par la cantatrice Éva Closset qui voulait se venger du renvoi des chœurs de son beau-fils, José Faès dont le trop fort accent déplaisait !

Parler Pointu © Blokaus 808

Parler Pointu © Blokaus 808

L’épopée des langues trouve dans ce récit flamboyant une dimension politique et économique, nous parle des flux de populations, des déracinements, des enjeux de pouvoir, de la centralisation exacerbée de la France. C’est passionnant, vif, drôle, intéressant, mené en un tempo sans faille que soutient la guitare de Brice Ormain. 
Un morceau de bravoure et un grand moment de théâtre !

Spectacle donné du 18 au 21 mars 2026 au théâtre du Jeu de Paume.