Des Balkans à l’Afghanistan en passant par l’Asie centrale, le concert Mēhmān a envoûté littéralement la salle de la Fraternelle à Correns 

Le Chantier, Centre de création des nouvelles musiques traditionnelles et des musiques du monde, soutient avec constance les artistes, leur offrant des temps de résidence riches que viennent clôturer des concerts de restitution. Début mars, la scène était ainsi proposée à l’inclassable et géniale Emmanuelle Troy (chant, lavta, saz, eden-cello, totarota, flûte traversière, buzuq, tanbûr ouïghour, bendir, guimbarde ), accompagnée par Michaël Amouroux (cimbalom, chant, oud, rubab afghan, setâr, mandole, kaval, bendir) et l’illustrateur-graphiste Philippe Bichon (dessin live).

En guise d’apéritif au spectacle, la rituelle et passionnante présentation menée par Frank Tenaille, directeur artistique du Chantier, permettait de découvrir la démarche et l’histoire des artistes. 

Emmanuelle Troy se présentait avec humour comme « une victime du solfège » et vagabonde des instruments, flûte, guitare, violoncelle, puis la découverte de la transmission orale, d’autres formes musicales, d’autres manières d’apprendre, de jouer, de placer sa voix, grâce aux voyages. 

Mēhmān© MC

Le premier, fondateur, en Grèce à treize ans, lui fait connaître une musique qui a « une vraie identité ». Puis, ce sera la découverte de la Turquie, visitée pour ses temples grecs, puis le long chemin sur la route de la soie qui fut aussi une route fantastique pour les musiques, les instruments, les modes de création… Michaël Amouroux lui aussi révèle ses commencements classiques avec l’apprentissage du saxophone à l’âge de cinq ans, son professeur russe l’initiera aux sonorités des Balkans. 

Après quelques années de batterie, il se forme en lutherie puis au jazz manouche, à la contrebasse, au cimbalom, aux musiques tziganes… Bref, les deux musiciens sont des globe-trotteurs de la musique et leur amour des univers déclinés dans les multiples langues des routes de la soie trouve dans Mēhmān, traduit par le terme « l’hôte », déploie une poésie sensible, incarnée dans les sons, les échos, les instruments, les ornementations, les tonalités, le grain des voix, les entrelacements des lignes mélodiques… 

Pas d’appropriation culturelle non plus, Emmanuelle Troy s’en défend : « les chants interprétés viennent pour beaucoup du collectage, d’une recherche précise sur les formes, la technicité de l’instrumentarium, des voix… Il y a des heures et des heures d’écoute et de reproduction. Amoureuse des langues, j’écoute beaucoup avant de m’autoriser à. C’est tout à fait différent de l’apprentissage classique : tout se passe par imprégnation. Ainsi, il y a des manières particulières de tourner autour de la note ! Mon travail s’effectue dans un immense respect de ces cultures. » 

La route de la soie


De nombreux passages du concert sont dédiés à l’écoute des voix enregistrées qui s’entendent tout au long du voyage. Les langues tissent leur propre musicalité, les témoignages se succèdent, émouvants, dramatiques, tragiques parfois, sans pathos mais dans l’évidence d’une simplicité qui nous rend tous citoyens du monde. 
« La question de l’autre se pose avec les musiques du monde », sourit Frank Tenaille, tandis que le « globe-croqueur », Philippe Bichon, adepte des carnets de voyage, parle de l’entreprise délicate d’illustrer un concert au fil des morceaux : « ne compte plus le dessin réussi, mais son chemin. S’établit un récit commun entre dessin, musique, lumière. » Il insiste sur l’extraordinaire hospitalité qu’il a vécue en Iran, bien loin des régimes délétères qui se sont imposés dans ce pays et des propagandes occidentales.

Les quinze instruments du concert attendent derrière les musiciens. Sont présentées plus particulièrement les raretés : Le rubab afghan et ses cordes sympathiques, le luth ouigour (tanbûr) et son mètre vingt de manche, ramené de Kashgar (dans l’ancien Turkestan chinois, aujourd’hui province du Xinjiang), ville dans laquelle la musicienne a toujours rêvé de se rendre, le saz aux origines mésopotamiennes, le violoncelle « à quarts de tons », construit pour Emmanuelle Troy, la totarota, clarinette occitane en roseau, une seule octave mais quelle puissance ! 


Mēhmān / Correns © MC

Le spectacle est total, entre les sons familiers des lieux arpentés, les voix, les dessins qui naissent des eaux de l’aquarelle, les chants et les morceaux instrumentaux qui passent de l’Arménie à l’Iran, la Géorgie, l’Albanie, le Kurdistan, la Bulgarie, la Syrie, l’Ukraine, la Roumanie, la Turquie, la Grèce. On entre dans les arcanes du voyage, l’imaginaire comblé par les atmosphères diverses où les parfums du jasmin semblent se répandre avec cannelle, encens, cardamone, miel des friandises et arômes capiteux des plats d’Orient. La voix d’Emmanuelle Troy se plie à chaque tradition musicale, change placements, intonations, ornementations, timbres… La complicité entre les deux musiciens est sensible. Grâce à elle, se réinventent les mondes et se nouent des rencontres profondes. « Qui est passé là avant moi ? » interroge Emmanuelle Troy aux prémices de la narration. Chaque paysage, depuis les étendues immenses des mers et des reliefs aux moindre caillou sur le chemin, est porteur de souvenirs… mémoire des êtres qui sont passés là, ont vécu, aimé, rit, chanté, créé… L’univers prend alors tout son sens dans ces strates qui nous construisent.

Ce concert a été joué à la Fraternelle de Correns le 6 mars 2026

L’album EP de Mēhmān est commandable ici 

Photographies © MC

En lien un extrait du documentaire conçu par Emmanuelle Troy: Je rêvais d’aller à Kashgar (les syllabes de ce nom de ville sont porteuses d’une indicible poésie!)