Les disques naissent au Petit Duc !

Les disques naissent au Petit Duc !

Double sortie de disque au programme ce mercredi au Petit Duc, cette salle si précieuse dans le monde musical grâce à Myriam Daups et Gérard Dahan !
De larges pans de Come Bach de Vincent Beer-Demander et d’Hémisphères de Guillaume Latil et Matheus Donato se succédaient devant une salle enthousiaste et une foule de spectateurs de la chaîne internet du lieu, qui permet aux gens des quatre coins du monde de suivre les concerts en direct. Pas de replay, pas de podcast, juste une immersion dans le temps éphémère du spectacle. La magie a besoin de ses rites… elle était tangible ce soir-là. 

 Mandoline et mandole sur les traces du maître

« Après de multiples vagabondages dans les musiques dites « cross-over », je suis heureux de retrouver Jean-Sébastien Bach, expliquait Vincent Beer Demander. C’est ainsi qu’est né le projet du disque Come Bach. Bach est le père de tous les autres musiciens, un socle, le compositeur des compositeurs. » Faire entendre des œuvres de Bach transposées pour la mandole en regard de celles d’auteurs contemporains créées en miroir avec ces pièces baroques pour la mandoline, met en lumière l’héritage musical du Kantor de Leipzig, et son infinie capacité à nourrir la création quelles que soient les époques.
Le langage contemporain dialogue avec celui du prolifique compositeur. La mandole, (« maintenant que je suis dépassé par mes élèves, sourit le mandoliniste international, je passe à un autre instrument de la même famille, proche du luth et du oud, et polyphonique comme une guitare »), offre avec une délicatesse rare sa tessiture aux partitions écrites pour violon par le maître du contrepoint.

 En réponse à la mandole, la mandoline se plie aux partitions des compositeurs contemporains qui se sont pris au jeu et écrit pour Vincent Beer Demander. À la Fugue en sol mineur BWV 1001 s’adresse le Clin d’œil de Jean-Claude Petit, élégante fantaisie qui développe les accents baroques en une mélodie poétique.
Le compositeur franco-grec Alexandros Markéas s’empare de certaines formules des musiques grecques traditionnelles, les assortit à celles de la Fugue en la mineur, véritable « triomphe de l’esprit sur la matière » (V.Beer Demander) ajoute le slide de la guitare et tire des sonorités inattendues de la mandoline, pour un Bached aux fils espiègles et inspirés.

Come Bach / Vincent Beer Demander

Vincent Beer Demander © X-D.R.

La Ciaconna BWV 1004 est un résumé de l’art de Bach qui évoque ici toute sa vie dans une évocation de sa première femme. « C’était la pièce préférée de mon grand-père, raconte le musicien, et je n’ai jamais pu la lui jouer » …. En épilogue il présentait l’une de ses propres compositions, dédiée à Hamilton de Hollanda, éblouissante de virtuosité avant un autre clin d’œil au célébrissime « Que ma joie demeure ».
(Il faut se procurer Come Bach, pour écouter aussi les pièces de François Rossé, Lionel Ginoux et Pierre-Adrien Charpy, petits bijoux répondant sans pastiche aux fugues et remarquablement présentés dans le livret du CD)

Instruments voyageurs

La seconde partie de la soirée conviait le violoncelle de Guillaume Latil et le cavaquinho à six cordes (une rareté, cet instrument étant doté habituellement de quatre cordes) de Matheus Donato pour présenter leur nouveau CD, Hémisphères.
S’entrelacent les compositions des deux instrumentistes, puisant dans l’histoire de l’un et de l’autre : violoncelle, cet instrument « sérieux » issu de l’orchestre, et son abord classique mais aussi jazz voire teinté de couleurs balkaniques et arméniennes, et cavaquinho porteur des traditions folkloriques et du choro brésilien. Il n’est rien d’impensable en musique !

Les deux instruments s’accordent avec bonheur, mêlent leurs sonorités graves et aigues et leurs timbres particuliers avec une maestria inventive. Aux notes se tissent des histoires, celle de la rencontre entre Guillaume Latil et Matheus Donato, voisin de palier dans leur immeuble parisien, celle des morceaux, inspirés de paysages, Palais Longchamp, Urban Poem, de souvenirs, celui du grand-père italien de la famille Donato, Oriente, d’autres dépourvus de support précis, mais fascinants par leur mélodie, comme Et si…, construit sur quatre harmonies très simples, ou musant sur le continent de l’Amérique du Sud, entre Brésil et Vénézuela, où se croisent mandingue, prière Bambara, choro, merengue…

Hémisphères / Matheus Donato & Guillaume Latil

Hémisphères / Matheus Donato & Guillaume Latil © X-D.R.

Guillaume Latil rappelle l’origine de certains titres : ce qu’il pensait avoir composé sur le modèle d’un choro, ne l’était pas du tout selon Matheus Donato, aussi le morceau intitulé « HoroChoro » (mélange d’influences bulgares et brésiliennes) est devenu « HoroChoroForró » (le Forró étant une musique du Nord-Est du Brésil)!
La musique est une joie qui se partage avec bonheur au Petit Duc !

Concert donné le 15 octobre 2025 au Petit Duc, Aix-en-Provence

Hémisphères, Guillaume Latil, Matheus Donato, Matrisse Production
Come Bach, Vincent Beer Demander, Maison Bleue

Monumental et intime !

Monumental et intime !

Vespro était créé et enregistré chez Alpha en 2018 par Simon-Pierre Bestion et son inclassable ensemble, La Tempête. La référence shakespearienne a été rarement aussi bien illustrée sur scène tant cette phalange de musiciens, instrumentistes et chanteurs sait s’approprier les lieux en y déclinant une vie foisonnante de registres, d’atmosphères, de sensations. Le spectacle, conçu autour des Vêpres de la Vierge, prend des allures d’opéra, incluant déplacements des solistes et des choristes, voire danses des chanteurs sur le modèle des représentations joyeuses des vases antiques sur des pas de bourrée.

L’orchestre réparti en deux groupes sur le plateau attend, chef d’orchestre au centre, l’arrivée du double chœur. Tourné face au public, Simon-Pierre Bestion impulse les premières notes qui jaillissent depuis le fond de la salle comble du Grand Théâtre de Provence. Lentement, enrobant l’auditoire de sons, les chanteurs descendent les allées latérales, munis de leurs partitions juste éclairées de lampes de lecture. Lumières minuscules et ampleurs sonores… c’est l’office du soir, les vêpres. Les vapeurs qui enfument l’air, diluent les lueurs de cette heure incertaine.
Le Vespro della Beata Vergine de Claudio Monteverdi déploie sa magie évocatrice, parle aux imaginaires par le biais de la multiplicité des timbres des voix et de l’orchestre. Ce dernier réunit vingt-et-un musiciens dont les instruments mêlent les époques : aux côtés des deux violons, de l’alto, de l’orgue, du clavecin et des deux contrebasses, sont glissés deux théorbes, trois violes de gambe, une doulciane (ancêtre du basson), deux harpes triples, trois cornets à bouquins, trois sacqueboutes, un serpent, qui semblent vouloir nous faire entrer dans un tableau de Pieter Brueghel l’Ancien.
Vespro © Léo-Paul Horlier- Photoheart

Vespro © Léo-Paul Horlier- Photoheart

Simon-Pierre Bestion raconte combien l’ont marqué les soirs d’été où résonnaient les cloches d’église. Les émerveillements de l’enfance se transcrivent dans Vespro, qui s’inspire de la partition de Monteverdi, la première œuvre sacrée du maître vénitien, l’enrichissant de psaumes extraits d’un manuscrit du XVIIème siècle conservé à l’Inguimbertine, la bibliothèque de Carpentras, de réécritures de parties instrumentales par Simon-Pierre Bestion qui relient en un ample continuo les morceaux de Monteverdi. Le tout y gagne une puissante unité qui semble arpenter les modes musicaux des pourtours de la Méditerranée, s’orientalisant ici par un souple variation mélodique, renouant avec les polyphonies corses et leurs finals à trois voix.
Il n’est plus de distance entre le savant et le populaire dans cette appréhension universaliste des traditions orales et leurs harmonisations qui répondent aux débuts des chants grégoriens. Éclosent en solo, duo, trio, quatuor, quintet, sextet voir septet, les voix des sept solistes, Eugénie de Mey (alto) et ses somptueuses antiennes grégoriennes parfois lancées du haut du premier balcon sur le faux-bourdon du chœur, Adèle Carlier (soprano) qui remplaçait à « voix levée » Amélie Raison, Aline Quentin (mezzo-soprano), René Ramos Premier (baryton), François Joron (ténor), Florent Martin (basse), Axelle Verner (alto), Edouard Monjanel (ténor).
Vespro © Léo-Paul Horlier- Photoheart

Vespro © Léo-Paul Horlier- Photoheart

On se laisse transporter par les voix, les vibrations de l’orchestre, les variations d’intensité, la scénographie qui joue avec les lumières des cierges, des boules à facettes disposées sur le plateau, miroitement baroque où se reflètent les modes anciens et les volutes infinies où s’architecturent les symboles d’un temps qui se refuse au linéaire mais revient sur lui-même sans jamais reformer l’immobilité d’un cercle fermé et l’ouvre à une irrésistible progression qui voit l’un de ses accomplissements dans le « trillo » qui répète une note sur une même syllabe (l’une des notes de la feuille de salle y est consacrée). 
Cette cérémonie lumineuse et mystique s’achève sur l’éblouissement du Magnificat. Quatre-cents ans ! Quelle modernité !

Vespro a été joué le 11 octobre 2025 au Grand Théâtre de Provence

Vespro © Léo-Paul Horlier- Photoheart

Vespro © Léo-Paul Horlier- Photoheart

Levers de rideaux

Levers de rideaux

Les représentations de danse ont souvent lieu dans des théâtres. Les créations répondent à des rêves d’artistes même si leur propos s’enracine dans le monde. Prenant ces principes au mot avec Theater Dreams, le génial chorégraphe Hofesh Shechter nous invite à une plongée onirique baignée de brumes, ouvrant et refermant les rideaux du théâtre sur des fragments de scènes, des prises instantanées, des éclats esquissés sur de somptueux clairs-obscurs.  

Les percussions ostinato amplifiées précèdent l’ombre dans laquelle se retrouve plongée la salle alors qu’un « spectateur » monte sur scène, désemparé, puis plonge dans le triangle d’ombre qui s’ouvre comme un appel au centre des velours des rideaux qui débutent alors leur première danse.
Le décor est mouvant, développant une mise en abysse, avec ses jeux qui multiplient les rideaux de scène : on en passe un puis deux avant d’arriver à des tentures théâtrales aux impeccables plissés.

Theatre of Dreams © Tom Visser

Theatre of Dreams © Tom Visser

Entre ces strates, les treize danseurs d’Hofesh Shechter offrent des vignettes qui passent à la moulinette atmosphères et styles de danse, joie des chorégraphies populaires où les bras s’enchaînent pour des farandoles effrénées, courses cauchemardesques sur place, assemblées assises, muettes dans l’attente d’on ne sait quoi, groupes comme soudés au sol, épaules et nuques en arrière et mains levées au ciel, corps qui s’empilent, mouvements chaloupés et sensuels, explosions enracinées dans l’humus de la terre et des songes…

Après une forme d’intermède au cours duquel le public est invité à danser sur place, un trio de musiciens vêtus de rouge, seule couleur solaire de la représentation, (Sabio Janiak, Xavier Desandre Navarre et James Keane) rejoint le plateau, et les triptyques dessinés par les évolutions des rideaux tirés par les danseurs.
Les occultations et dévoilements successifs semblent reprendre le cheminement des rêves, manifestations fragmentées de nos inconscients. Parfois la grande scène du théâtre est exploitée en entier, comme dédiée à l’exultation souveraine des corps dans l’exercice d’une fascinante liberté.

Theatre of Dreams © Tom Visser

Theatre of Dreams © Tom Visser

Bouillonnements, affolements, expressivité, tout concourt à irriguer l’œuvre d’une énergie puissante qui flirte avec une sauvagerie dionysiaque où les chimères de l’esprit s’incarnent en une irrépressible houle.
Le public est subjugué.

Theater of Dreams a été dansé au Grand Théâtre de Provence les 3 & 4 octobre 2025

Theatre of Dreams © Todd MacDonald

Theatre of Dreams © Tom Visser

Face à l’absurdité des dictatures, le silence ?

Face à l’absurdité des dictatures, le silence ?

La dernière pièce de Tamara al Saadi au titre lapidaire, Taire, tisse récit antique et histoire contemporaine. S’inspirant des Sept contre Thèbes d’Eschyle et de l’Antigone de Sophocle avec un zeste de celle, plus contemporaine d’Anouilh, elle croise avec le personnage d’Antigone celui d’Eden, une jeune fille d’aujourd’hui prise en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance. Certes, les trajets des deux jeunes filles sont bien éloignés, même si l’intrigue du mythe d’Antigone est revisitée et tordue entre les diverses traditions qui le rapportent pour tenter de répondre aux problématiques contemporaines. Ainsi, c’est le poète Stésichore qui rapporte la proposition de Jocaste de tirer au sort celui des deux frères qui règnera sur Thèbes et celui qui s’en exilera, afin d’éviter la réalisation de la prophétie du devin aveugle Tirésias, annonçant que les deux frères s’entretueraient. Chez Euripide (Les Phéniciennes, pièce dans laquelle ni Jocaste ni Œdipe ne sont morts mais reclus dans le palais), c’est Œdipe qui aurait maudit ses fils lui ayant désobéi, leur promettant leur destin tragique, aussi, Étéocle et Polynice auraient décidé d’alterner année de règne et année d’exil… Étéocle n’ayant pas rendu le trône à son frère à la fin de l’année qui lui était impartie provoque la colère de ce dernier et la guerre des Sept contre Thèbes. Difficile de se frayer un chemin dans ces intrigues aux ramifications multiples et aux versions parfois contradictoires ! 

Ne chipotons pas, pas plus que sur la définition écrite à la craie blanche comme sur un tableau noir d’école : « enfant : ‘infans’, en latin, ‘celui qui ne parle pas’ » (dans la désignation des âges de la Rome antique, on est « infans » de zéro à sept ans. L’enfant n’est pas considéré comme une personne à part entière car il ne domine pas encore les arcanes du discours… à sept ans, arrive dit-on « l’âge de raison ». Il est jusque-là propriété complète du pater familias, le chef de famille qui a droit de vie et de mort sur lui.). Ici, l’enfance dépasse les sept ans, et l’ASE, du moins dans la pièce, ne tient pas compte des volontés possibles de la petite fille Eden. 

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Entrée en dystopie 


Prise en charge par une famille aimante dès sa naissance (elle est née d’un viol et sa mère qui ne surmonte pas ses propres troubles psychiatriques, ne peut s’occuper d’elle), elle en est retirée manu militari par les services sociaux. Ses « parents adoptifs », malgré leur demande et leur indéniable attachement à l’enfant, n’ont pas le droit de l’emmener avec eux sur le nouveau lieu de travail de son « père », dans un département où ne réside pas sa génitrice. Ballottée d’une famille d’accueil à une autre, Eden vit un calvaire, incapable de trouver ses marques. Son agressivité masque une douleur profonde, un sentiment d’arrachement que rien ne peut combler. Les rigueurs administratives qui gèrent l’ASE abolissent toute discussion : au nom de l’intérêt de l’enfant, ce dernier est détruit. 

L’aveuglement qui conduit la directrice de l’ASE à des décisions inhumaines est bien proche de l’hybris (la démesure) qui oblitère le jugement des personnages de la tragédie antique. C’est là que les histoires d’Eden et d’Antigone sont en miroir. Les deux personnages sont en butte à l’exercice sans nuance d’un pouvoir autoritaire et absolu. Face à l’obstination de décisions monolithiques et iniques, les marges s’amenuisent : les êtres se voient dépossédés d’eux-mêmes. Si Eden (fabuleuse Chloé Monteiro dont la présence irradie le plateau) choisit le cri, Antigone (subtile Mayya Sanbar, prisonnière de son silence) oppose un inflexible mutisme à l’arbitraire même lorsque son oncle, Polynice (Ismaël Tifouche Nieto) lui rend visite la veille de sa mort, étonnamment bienveillant et simple, alors qu’il a initié une guerre fratricide, la transformant en reconquête des lieux perdus de son enfance (sic !)… 

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Les deux jeunes femmes restent victimes d’un ordre qui se pare de toutes les meilleures raisons possibles, pérennité de la cité et de ses lois, principes édictés en faveur d’un « bien commun » (formulation dont tout jeune lecteur à appris se méfier grâce aux romans de J.K. Rolling : c’est le fameux « bien commun » qui sert d’appui aux pires sorciers, style Grindelwald) … 

Les rouages de la dystopie se mettent en place, transformation des faits, manipulation de l’histoire… il n’est pas innocent que la distribution fasse de Manon Combes et la directrice de l’ASE, butée sur ses positions, et un Créon qui s’enferre dans exercice rageur du pouvoir (elle y prend d’ailleurs curieusement des allures de Giorgia Melloni) et de Tatiana Spivakova une éducatrice débordée et un Étéocle, en proie à l’ivresse d’un pouvoir qu’il ne maîtrise pas.
Surgissent en contre-point les grands remuements de notre monde, la jeunesse abandonnée, la cruelle bêtise des guerres qui assassinent les peuples et les libertés…

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

Taire / Tamara al Saadi © Christophe Raynaud de Lage

La mise en scène cherche par tous les moyens théâtraux à souligner les divers aspects de cet assemblage complexe : bancs qui roulent, praticables aux tubulures métalliques qui sont déplacés au fil des intrigues et réorchestrent le plateau, présence sur scène de la fabrique des sons grâce à la géniale bruiteuse, Eléonore Mallo, des musiques portées par Fabio Meschini (guitare électrique) et Bachar Mar-Khalifé (percussions). La musique est intégrée à la pièce comme un chœur antique aux chants repris par toute la troupe. On rit avec le jeune garde, Mohammed Louridi, adepte de Mylène Farmer, l’improbable servante campée par Ryan Larras. Se pose la question du sens, de la filiation, de la place de l’individu dans la société.
Le propos est généreux et touche le public scolaire venu en nombre.

Taire a été joué du 30 septembre au 4 octobre 2025 au Jeu de Paume, Aix-en-Provence  

Îles musicales

Îles musicales

Quelle superbe entrée musicale au Grand Théâtre de Provence ! Laurence Equilbey et son Insula Orchestra interprétaient l’Ouverture de Die Loreley et le Concerto pour clarinette et alto de Max Bruch puis la Cinquième Symphonie de Ludwig van Beethoven, rejoints par un nouveau venu, l’Orchestre Insula Camerata

Un musicien du XIXème

S’il fut adulé de son temps, Max Bruch (1838-1920) est peu joué aujourd’hui, si ce n’est son célébrissime premier Concerto pour violon. Avec finesse, Laurence Equilbey donnait à écouter deux pièces du compositeur né à Cologne. D’abord, la brève Ouverture de Die Loreley, opéra de jeunesse du compositeur (il fut écrit entre 1860 et 1863), oppose le chant enivrant de la sirène des bords du Rhin et la puissance des eaux qui viennent se heurter à son rocher. Thème romantique par excellence, la légende de la Lorelei est un symbole de l’esthétique des débuts du romantisme, confrontant une nature idyllique et les mystères de l’âme humaine.

Puis, le Concerto pour clarinette et alto, écrit par un Max Bruch de soixante-treize ans (en 1911), offrait sa partition théâtrale et nuancée au clarinettiste Pierre Génisson et à l’altiste Miguel da Silva. Un art de la joie voyait ici le jour, dans les conversations entre les deux instruments solistes, les réparties de l’orchestre. Une chanson populaire scandinave passe de l’alto à la clarinette, fondant les sonorités des deux instruments en une même pâte lumineuse. La douceur suave de la clarinette éclot sur les pizzicati des cordes, et se mêle avec pureté au phrasé élégant de l’alto. Enfin, la fanfare des trompettes de l’allegro final impose son rythme alerte au concerto qui laisse le public sur la magie d’une énergie neuve. 

Miguel Da Silva © X-D.R.

Miguel Da Silva © X-D.R.

Pom pom pom pom !

Sans doute il s’agit des quatre notes les plus célèbres de l’histoire de la musique, trois brèves suivies d’une longue, qui ouvrent le premier mouvement de la Cinquième Symphonie que Beethoven dédia à son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince régnant de Lobkowitz, duc de Raudnitz et “à son Excellence Monsieur le comte de Razumovsky”. Beethoven les expliquait comme « les coups du destin à la porte ». En tout cas, l’œuvre est une affirmation magistrale du génie de son auteur qui, entre 1803 et 1808, dates de la conception et la composition de cette symphonie, commence à entrer dans la surdité. 

« De même que tu te jettes ici dans le tourbillon mondain, de même tu peux écrire des œuvres, en dépit de toutes les entraves qu’impose la société. Ne garde plus le secret sur ta surdité, même dans ton art. » écrivit-il en 1806 en marge d’une esquisse de son Quatuor opus 59 n° 3.
L’artiste lutte et la dimension dramatique de sa musique est imprégnée d’une dimension dramatique d’une puissance jamais atteinte encore dans son œuvre tout autant qu’autobiographique. En 1808 à la création de la Cinquième, Vienne est assiégée par les troupes napoléoniennes, les accents de liberté proclamés par l’impétuosité des accords résonnent aujourd’hui encore avec l’actualité internationale.
Mais ce qui frappe aussi l’auditeur, c’est l’infinie poésie de l’andante et la délicatesse du scherzo d’une souveraine beauté avec ses solos de contrebasse ou le duo des cordes et des flûtes. Semble se préparer la Sixième et ses tableaux champêtres, avant que ne triomphe l’allegro final. 

Pierre Génisson © X-D.R.

Pierre Génisson © X-D.R.

L’orchestre, multiplié par l’ajout des trente-deux jeunes musiciens issus de douze pays différents de l’Insula Camerata (structure propice à l’insertion professionnelle des jeunes artistes, ici en contrat de deux ans), offre une version spectaculaire de l’œuvre.  Laurence Equilbey qui présenta, en fin de programme, la Camerata se réjouissait de donner ainsi à écouter l’orchestre dans les proportions de celui de Beethoven, avec ses instruments anciens ou copiés, (on pouvait remarquer les deux trompettes circulaires et les cors naturels).
Et le miracle de la partition opère : l’œuvre a beau être jouée, écoutée, plus qu’abondamment, on a toujours l’impression d’en découvrir de nouvelles facettes. On la goûte comme ces pages de livres dans lesquels on aime à se replonger, renouant avec les mots, leurs sonorités, leurs phrasés familiers et pourtant sans cesse neufs où l’on se ressource dans une forêt de signes et de sens qui nous accompagnent.
En bis, la Cinquième Danse hongroise de Brahms scellait l’atmosphère de joie d’un concert magnifiquement dirigé, respirations à l’unisson entre la cheffe et son orchestre qu’elle anime et modèle en dansant les rythmes profonds des musiques et les traduisant par l’envol de ses mains qui semblent se transformer en ailes d’oiseaux bienveillants.

Concert donné le 30 septembre 2025 au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Laurence Equilbey © Jana Jocif

Laurence Equilbey © Jana Jocif

Les tribulations d’un prix Nobel en URSS

Les tribulations d’un prix Nobel en URSS

Les venues de la comédienne et metteuse en scène Marie Vialle sont toujours attendues au théâtre du Bois de l’Aune. Une sorte de compagnonnage tacite s’est établi au fil des ans entre la structure aixoise, ses publics et l’artiste, si bien qu’une confiance absolue est née. Avant le spectacle, certains ignorent même de quoi il va s’agir, c’est un spectacle de Marie Vialle et cela suffit. On ne peut leur donner tort !

La nouvelle création de et par Marie Vialle s’attache à un texte de Claude Simon, prix Nobel de littérature 1985, L’invitation. L’auteur avait été convié en 1986 par l’écrivain kirghize Tchingiz Aïmatov dans une délégation d’acteurs occidentaux du monde culturel à un forum international en Union Soviétique (le forum d’Issyk-Kul au Kirghizstan) afin de réfléchir « aux objectifs de l’humanité dans le troisième millénaire à l’échelle mondiale ». Rien de moins ! Réceptions officielles et visites touristiques avaient trouvé leur acmé dans la réception des « quinze invités, quinze interprètes et les cinq ou six accompagnateurs dont on ne savait au juste s’ils étaient là pour prendre soin d’eux, les surveiller ou se surveiller entre eux », au Kremlin par le nouveau chef d’état, père de la Pérestroïka et de la Glasnost, Mikhaïl Gorbatchev. Parmi ces invités on pouvait croiser Peter Ustinov, James Baldwin et Arthur Miller.

L’écrivain tira de cette expérience un court récit où l’humour voisine avec la tragédie, dans cette narration de faits et gestes d’un Ubu Roi des temps modernes.
Sont passés à la moulinette d’un style incisif et perspicace la vacuité des terminologies officielles, la violence monstrueuse qui se dissimule derrière les faux-semblants et les grandiloquences officielles.
Le vide du discours des puissants recouvre la réalité des exactions, usurpations intellectuelles, détournement des symboles et une réalité qui va jusqu’au meurtre de sang-froid.

L'invitation, Claude Simon © X-D.R.

Photo du Forum d’Issyk-Kul/ Archives Claude Simon/ Bibliothèque littéraire Jacques Doucet/ avec l’aimable autorisation de Mireille Calle-Graber  © X-D.R.

Est mis en scène le cynisme du maître des lieux : « L’homme qui pouvait détruire une moitié de la terre parlait déjà d’une voix douce, affable, enjouée même, souhaitant la bienvenue à ses invités ». (L’invitation, Claude Simon). Les autres personnages apparaissent comme des pantins incapables de se situer dans cette mascarade emphatique. Pour la petite histoire, Claude Simon refusera de signer la déclaration finale du forum. Le 14 novembre 1986, le futur directeur général de l’UNESCO, Federico Mayor, lui adressera une version française du texte un peu amendé. La réponse du Prix Nobel de littérature sera une mise au point de cinq pages qui fait apparaître encore plus vaine et dérisoire la déclaration du forum. En janvier 2025, le texte de cette réponse a été édité par Les éditions du Chemin de Fer : Mon travail d’écrivain n’autorise à mes yeux aucune concession.  

Le spectacle de Marie Vialle est accompagné de cette publication qui met en avant « l’intégrité du chercheur et l’humilité du créateur ouvrier, en revendiquant une absolue liberté d’expression et d’action face à toute espèce de pouvoir, en exposant la foi en une littérature sans concession et sans condition, capable de changer la vie dans un monde qui sera rendu mieux habitable grâce aux bienfaits des arts et des lettres » (Gaëlle Obiégly). Claude Simon expose avec force son point de vue : « je considère que si le créateur, l’artiste, le chercheur – en d’autres termes le novateur – se doit d’apporter sa modeste contribution à la perpétuelle transformation de la société en découvrant de nouvelles formes (ce qui le fait, dans un premier temps, rejeter par tous les pouvoirs en place), il peut aussi, à l’occasion et en tant que citoyen, profiter de sa notoriété grande ou petite pour s’élever contre ce qu’il considère comme par trop intolérable et contraire aux lois les plus élémentaires du respect de l’homme. » Cette véritable profession de foi se voit illustrée par l’acidité de L’invitation.

Mon travail d’écrivain n’autorise à mes yeux aucune concession, Claude Simon

Marie Vialle, en subtile musicienne s’empare de ce texte non-théâtral comme d’une partition pour violoncelle. Sa voix s’accorde aux mots, aux phrasés, aux silences, aux respirations, à l’ampleur des périodes, à la vivacité des stichomythies, avec une élégance sobre. L’espace scénique lui-même organisé en une scène bi-frontale n’est pas innocent : supprimant le cadre « classique », il dessine une sorte d’égalité, soulignant par un contrepoint physique la négation démocratique évoquée par Claude Simon (les cartes postales distribuées en amont de la pièce aux spectateurs représentent des exemples frappants de l’architecture soviétique, bien proches des constructions dues à Mussolini comme son quartier de l’EUR).
L’actrice déambule entre les deux rangées de spectateurs sur l’étroit chemin laissé à la scène, donnant à chacun la sensation d’être son interlocuteur. Une intimité se tisse grâce à la diction fluide et naturelle de la narratrice qui articule avec la netteté et le placement de voix d’une chanteuse lyrique chaque mot, chaque tournure.

Dans son pull rouge, elle use des sorties à la manière des tragédies raciniennes, arpente les reliefs du texte comme le sol de la salle aux murs décrépis de l’ancien couvent des Prêcheurs. Quelques stations scandent la récitation, des photographies sont projetées dans un angle d’où s’élancent des arcs d’ogive qui déforment les perspectives, comme une réplique facétieuse aux « révisions » de l’histoire et aux mensonges d’État. Le fantôme de Tolstoï hante le fil du récit, lui que citait Claude Simon dans l’énonciation des principes de son travail d’écrivain : « Un chef d’État, un torrent, une danseuse, un monastère, une montagne, une course de chevaux et quelques personnages. “ Un homme en bonne santé, écrit Tolstoï, pense couramment, sent et se remémore un nombre incalculable de choses à la fois. ” Un des problèmes de l’écrivain est d’abord, aidé par ce qu’on a appelé sa “ mémoire involontaire ”, d’effectuer un choix parmi ce “ nombre incalculable de choses ”, puis de combiner dans un certain ordre et successivement, comme l’y oblige la langue, cette sélection d’images, de souvenirs et d’impressions qui se présentent simultanément à son esprit. »

Ainsi, Marie Vialle s’amuse à faire entendre l’invisible dans le fil de ce grand texte qui n’a pas été écrit pour le théâtre, mais s’inscrit dans une mise en scène réglée au cordeau. Le choix du lieu est aussi significatif : le spectacle, explique la note d’intention, est conçu pour être présenté dans des lieux non-dédiés au spectacle vivant et plus particulièrement des lieux de patrimoine ou de représentation du pouvoir. Tout est symbole…

Le spectacle L’invitation (Claude Simon) de Marie Vialle dans une scénographie d’Yvette Rotscheid, l’adaptation de David Tuaillon et la création sonore de Nicolas Barillot a été joué au Couvent des Prêcheurs, Aix-en-Provence, dans le cadre de la programmation du théâtre du Bois de l’Aune.