Lorsque les animaux s’invitent à l’orchestre

Lorsque les animaux s’invitent à l’orchestre

L’orchestre national de Lyon habille ses instruments des couleurs carnavalesques de l’œuvre de Saint-Saëns dans le cadre de Mômaix au GTP

Dirigé depuis son violon par Jennifer Gilbert, l’Orchestre national de Lyon en formation réduite s’en donnait à cœur joie devant la salle comble du Grand Théâtre de Provence, adaptant son instrumentarium aux fantaisies des partitions.

Jouets en goguette

La paternité de la Symphonie des jouets est controversée. Qui de Léopold Mozart, le père d’Amadeus, ou du « Père Edmund Angerer » a commis cette pièce ? Les érudits alimentent la controverse entre partitions originales et copies postérieures ou antérieures, sans compter la première attribution à Haydn, on ne prête qu’aux riches, qui aurait, après l’achat de jouets, joué cette œuvre pour des enfants lors d’une soirée de Noël. Tracas dont personne se souciait lors de son interprétation en ouverture du concert donné cette matinée-là, où renonçant à la sieste, les enfants « sages » et leurs enthousiasmes affluaient dans la grande salle du GTP ! Venaient malicieusement s’ajouter aux instruments traditionnels de l’orchestre, violons, violoncelles et contrebasses des accessoires cocasses inattendus, un appeau-coucou, un appeau-caille, un sifflet à eau-rossignol, une trompette-jouet à une note, une crécelle-hochet, un tambour d’enfant.

Le « joueur de coucou » se dressait parfois, tel un personnage d’horloge animée, le gazouillis des oiseaux transformait l’ensemble en véritable volière tandis que le triangle scintillait de toutes ses paillettes. Les facéties de cette introduction préparaient avec malice le carnaval à venir.

Bestiaire musical

Si la partition originale de Saint-Saëns était écrite pour un orchestre et sans textes, Shin-Young Lee a l’a transcrite dans le livre-CD dans lequel cette version a été enregistrée pour un ensemble réduit mais nous donne l’illusion d’une formation au grand complet. Les poèmes d’Élodie Fondacci viennent remplacer les textes de Francis Blanche, en en conservant l’humour, la distanciation, les allusions accessibles aux adultes, mais en une écriture poétique et espiègle capable de séduire les enfants. Ce qui fut le cas ! Endossant le rôle du récitant, Élodie Fondacci interprète le bestiaire du Carnaval des animaux avec une verve savoureuse, transforme sa voix pour chaque personnage.

Album musical Le carnaval des animaux

Un détail, une intonation, une attitude en épure suffisent pour donner vie à l’éléphant, au cygne, aux poules, aux kangourous, au lion, aux fossiles (couple désopilant de tyrex) … La vivacité de la dérision est prolongée par la pochade musicale du compositeur qui refusa la publication de l’œuvre durant sa vie, à l’exception du Cygne. Sans doute il ne souhaitait pas, lui, virtuose du piano et organiste, voir son nom attaché à un registre humoristique et léger. Pourtant ne se moque-t-il pas aussi de lui-même lorsque les pianistes eux-mêmes sont classés parmi les animaux et triment sur leurs gammes (géniaux Pierre Thibout et Pierre-Yves Hodique). La direction de Jennifer Gilbert sait mettre en évidence les pastiches, souligne les traits désopilants de la partition, fait naître des silhouettes expressives, noue saynètes et tableautins en ciselant finement les phrasés. Quelle fête !

Le carnaval des animaux par l’Orchestre national de Lyon a été donné le 28 octobre à 15 heures au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence, dans le cadre de Mômaix

Danse de la cruauté

Danse de la cruauté

« We’re back ! » lance l’amphitryon de Clowns « hip hip hip hooray! ». La grande scène du GTP exulte, le génial chorégraphe Hofesh Shechter est de retour !

Double Murder réunit en une même soirée Clowns, créé en 2016 pour le Nederlands Dans Theater et The Fix, nouvel opus du chorégraphe, sorte de réponse à la première pièce. Les dix danseurs incarnent avec humour et une gestuelle très fluide (qui n’est pas sans faire penser à la danse gaga de l’homologue israélien d’Hofesh Shechter, Ohad Naharin) le questionnement incisif de notre quotidien et de notre rapport à la banalisation des faits maintes fois réitérés sur nos écrans et les journaux.

La violence, lorsqu’elle devient objet de répétition quasi mécanique, perd sa force d’effroi et de sidération. La puissance cathartique de sa représentation est alors annihilée, on assiste à la fin de l’essence de la tragédie par son inlassable réédition. Subsiste alors la gestuelle qui devient vocabulaire de danse au même titre que les pas collationnés dans un parcours qui nous fait faire le tour du monde, depuis le folklore sautillant des Balkans aux danses africaines tribales, les élans contemporains, les réminiscences du classique… l’espace prend un relief nouveau, sculpté par les danseurs qui cisèlent les détails. Le loufoque, le rire, la légèreté, dominent cependant malgré l’accumulation pléthorique des assassinats dans une scénographie esthétisée à renfort de fumées, d’ombres, d’effets de lumières qui laissent les corps dansants en silhouettes, les font émerger de l’ombre, d’abord sur le surprenant Can Can d’Offenbach puis sur la musique martelée et dynamique de Shin Joong Hyun, The Sun, qui complètent la création musicale d’Hofesh Shechter, dont le caractère envoûtant vient trancher avec le cauchemar du propos.

Double murder, The Fix, de Hofesh Shechter au GTP, Aix-en-Provence© Todd Mac Donald

Double murder, Clowns, de Hofesh Shechter © Todd Mac Donald

The Fix « répare » tout cela par sa simplicité, son évidence, sa volonté de créer du lien ; les artistes iront même dans la salle à la rencontre des spectateurs, les salueront avec chaleur. La fougue de la première partie n’est pas éteinte, mais cherche ici l’autre, l’harmonie, la douceur, redessine une humanité qui retrouve un équilibre et une empathie heureuse. Vibrations positives dont les peuples manquent cruellement aujourd’hui…

Spectacle donné les 6 & 7 octobre au Grand théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Du classique viennois et autres gourmandises

Du classique viennois et autres gourmandises

Familiers du Grand Théâtre de Provence, François-Xavier Roth et son ensemble Les Siècles proposaient, pour leurs vingt ans, une soirée dédiée au classicisme viennois

En ouverture la Symphonie n° 35 en ré majeur de Mozart (il paraîtrait que le ré majeur était à la mode à Salzbourg et que le compositeur aurait été plus ou moins contraint de suivre cette injonction du temps avec un certain agacement) déployait sa vivacité : puissance du thème principal donné à l’unisson dans l’ Allegro con spirito, alternance de gammes ascendantes survoltées qui laissent place au calme de l’Andante dont l’élégance prépare au Menuetto et un Presto qui dissimule l’Air d’Osmin de L’Enlèvement au sérail, un personnage de « méchant » que Mozart associait dit-on au Prince de Salzbourg…La Symphonie Jupiter (n° 41 en ut majeur cette fois !) donnée en fin de programme apportait son équilibre majestueux et sa puissance digne d’un opéra, jouée par un orchestre aux couleurs et aux phrasés somptueux.

Bouleversant l’ordre donné par la feuille de salle, le Concerto pour violon en ré majeur (décidément !) opus 61 de Beethoven (le seul que le maître de Bonn écrivit pour cet instrument) s’insérait entre les deux symphonies mozartiennes. Œuvre tenue par les violonistes comme la plus parfaite du répertoire, ce concerto, reflet d’une des périodes les plus heureuses de la vie de Beethoven, résonnait comme un chant d’amour universel, (celui du compositeur s’était alors cristallisé sur Thérèse de Brunswick à qui il était secrètement fiancé), porté par la violoniste Chouchane Siranossian, étoile de la scène classique et baroque actuelle. Le dialogue entre l’orchestre et le violon se moirait de transparences. La partition soliste venait ourler les lignes mélodiques orchestrales en une complicité harmonieuse.

Orchestre Les Siècles © Monika Karczmarczyk

Orchestre Les Siècles © Monika Karczmarczyk

À cette poésie pure répondait en bis, écho à la situation terrifiante dans laquelle se trouve l’Arménie actuelle, l’interprétation bouleversante d’un air traditionnel arménien du XIème siècle, avec ses doubles notes, son bourdon continu et sa fluidité mélodique.

Le 17 octobre, Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Il était une femme!

Il était une femme!

Enquête musicale à l’échelle de la planète sur les traces de Pablo Del Cerro par Mandy Lerouge : il était une femme !

Antoinette Pépin ? Pépin-Fitzpatrick ? Qui est-ce ? La question laisse perplexes les personnes interrogées. Et pourtant, celle que l’on surnommait « Nénette » a laissé nombre de musiques qui nous sont familières ! Une centaine d’œuvres du chanteur et guitariste argentin Atahualpa Yupanqui sont cosignées par elle, en fait par « Pablo Del Cerro », pseudonyme qu’elle utilisa, les temps n’étaient guère féministes. 

Le mystère d’un nom

Intriguée par cette signature de Pablo Del Cerro, attachée à une centaine d’œuvres d’Atahualpa Yupanqui, alors qu’elle faisait des recherches autour de l’œuvre musicale de ce dernier, la chanteuse Mandy Lerouge a mené une véritable enquête durant près de trois ans, a suivi les traces de ce « Pablo » à Paris, Buenos Aires, Cerro Colorado enfin, ce village de la province de Córdoba en Argentine où est située la maison (et désormais le musée) d’Atahualpa Yupanqui, « Agua Escondida » (l’eau cachée). Pablo Del Cerro, alias Antoinette Pépin-Fitzpatrick (1908-1990), née à Saint-Pierre et Miquelon d’un père français d’une mère terre-neuvienne, fut non seulement la muse mais l’épouse d’Atahualpa Yupanqui. Musicienne, pianiste, tombée amoureuse de l’Argentine, elle rencontrera Atahualpa, l’amitié artistique qui unira aussi le couple se transcrira dans les collaborations musicales.

Mandy Lerouge El Cerro© Petit Duc

Mandy Lerouge El Cerro© Petit Duc

Roberto Chavero, fils du chantre argentin, ému de l’intérêt passionné de Mandy Lerouge, lui a transmis une grande boîte fermée que sa mère avait laissée et qu’il n’avait jamais ouverte : « c’est pour vous, c’est votre quête » lui dit-il. Un trésor de partitions d’enregistrements, de lettres de livres, de carnets de compositions et de confidences est ainsi légué à la chanteuse. Elle s’imprègne des ouvrages de la bibliothèque d’Atahualpa, des paysages montagneux qui servent d’écrin au village Cerro Colorado, y trouve des correspondances avec sa vie, au point de commettre le délicieux lapsus de « la Cordillère des Alpes » (Mandy Lerouge est originaire des Hautes-Alpes).

Un spectacle enquête

Le spectacle qui découle de cette recherche et de ces rencontres nous fait plonger à notre tour dans les bonheurs de la quête, part des voix enregistrées de personnes qui ignorent qui est cette fameuse Antoinette Pépin, mais aussi de celle, émouvante, de son fils qui évoque ses parents. Les chants souvent donnés en primeur, directement issus de la fameuse boîte d’Antoinette, sont entremêlés aux bribes du récit, prennent une épaisseur nouvelle, habités d’un parfum de légende. La voix souple de Mandy Lerouge se glisse avec aisance dans les méandres des textes et des mélodies, accompagnée par le violoncelle augmenté d’Olivier Koundouno, la guitare de Diego Trosman, les percussions et la batterie de Javier Estrella. « Il ne s’agit pas de mimer la musique argentine, sourit l’interprète, je ne m’en sens pas la légitimité, et n’en vois pas non plus l’intérêt, les musiciens argentins le font bien mieux que moi, mais plutôt de donner une lecture personnelle, un hommage à une femme dont le nom a été tu comme si souvent et à sa puissance créatrice ». Les musiciens offrent des contre-points subtils aux airs, transcrivent atmosphères, esprit, variant les esthétiques avec intelligence.

Concert El Cerro au Petit Duc

Concert au Petit Duc © Petit Duc

Olivier Koundouno, concert au Petit Duc © Petit Duc

Olivier Koundouno, concert au Petit Duc © Petit Duc

Les musiques populaires, leurs rythmes, la teneur des chants, de l’Argentine sont intiment liés aux reliefs, aux climats, non par une fantaisie folklorique prise dans un sens réducteur, mais en sont l’émanation profonde. Une enquête musicale passionnante au cours de laquelle Mandy Lerouge prend un essor nouveau, habitée, puissante, sensible.

Mandy Lerouge / Del Cerro a été joué le 7 octobre au Petit Duc, Aix-en-Provence

Bientôt un CD et une émission radiophonique en huit épisodes pour suivre au plus près cette enquête musicale !

Lewis Caroll à l’heure du jazz !

Lewis Caroll à l’heure du jazz !

Ils nous en avaient donné un avant-goût lors du festival de Pâques à la fin de la représentation de Pierre et le loup au Jeu de Paume, les dix-sept musiciens de The Amazing Keystone Big Band revenaient au Grand Théâtre de Provence cette fois pour livrer à une salle comble leur version originale d’Alice au pays des Merveilles, composition qui permet d’arpenter les différents styles de jazz, chacun se trouvant associé à l’un des personnages du roman de Lewis Caroll adapté pour la scène par Sandra Nelson 

À la jubilation d’entendre une formation de big band, avec son armada de trompettes, trombones et saxophones sans compter batterie, piano, contrebasse et guitare, se greffait le plaisir des mots portés par une Alice (Yasmine Nadifi) qui ne supporte pas de s’ennuyer dans le jardin aux côtés d’une grande sœur qui lit un livre « sans images ni dialogues ». Heureusement, vient la distraire l’apparition d’un Lapin Blanc très pressé (Sébastien Denigues qui endossera tous les rôles ainsi que celui du récitant). Nul besoin de décor ni de déguisements complexes, une écharpe autour de la tête, une veste de costume et le Lapin est en piste, un nuage de fumée, et la chenille apparaît, un boa en plumes blanches et le sourire du Chat du Cheshire s’étire ; un effet de lumière, des bras qui battent le vide et la petite fille entame sa chute dans l’étrange terrier dans lequel elle s’est engagée… Bien sûr le récit n’est pas exhaustif, combien d’heures de spectacle pour toutes les péripéties di livre original Les Aventures d’Alice au pays des merveilles ! 

The Amazing Keystone Big Band au GTP, Aix-en-Provence

Keystone Big Band © Maxime de Bollivier

 Le propos n’est pas là, il s’agit de transcrire la magie, le goût de l’absurde qui prend sens, de se glisser dans les délices de l’imagination et surtout d’arpenter les territoires du jazz. La composition due à Bastien Ballaz, Jon Boutellier, Fred Nardin et Davis Enhco, mêle son inextinguible verve aux différentes étapes du récit, donnant à entendre un panorama de l’histoire du jazz, Duke Ellington accompagne le Lapin Blanc toujours en retard, James Brown et ses élans funky la chute d’Alice, un air de reggae pose son empreinte sur le jazz de la Chenille qui fume, le mambo suit les délires du Chapelier fou, la Reine de Cœur sera annoncée par une fanfare… Count Basie rejoindra Alice dans son retour à la réalité.

Le concert clairement dédié aux familles et aux enfants à partir de sept ans enthousiasme la salle. En cadeau pour les plus grands, l’ensemble offre un extrait de West Side Story, le Mambo, et le Troublant Boléro de Django Reinhardt avant de présenter avec humour les diverses familles d’instruments du big band tandis que les instrumentistes livrent des exemples de solos, échos des passages virtuoses offerts tout au long du spectacle. Un petit bijou coloré qui amorce la période des festivités de fin d’année.

Le spectacle Alice au pays des Merveilles a été joué les 20 et 21 octobre au Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Le corps, un récit vivant

Le corps, un récit vivant

Le Pavillon Noir accueillait le 30 septembre dernier Arthur Perole, artiste associé pour la période 2022-2023. Le danseur et chorégraphe proposait lors de cette soirée festive et participative (le spectacle était suivi par la Boum Boom Bum où chacun, muni d’un casque de Silent Party, déambulait entre food truck, stands improbables, karaoké, tubes de boums et DJ set final) Nos corps vivants aux côtés de Marcos Vivaldi (musicien), Benoit Martin (son) et Nicolas Galland (lumière). Alors que le public s’installe autour du module carré sur lequel le danseur va évoluer, des bonbons sont distribués, ceux de nos fêtes d’anniversaires petits, retour à une innocence où l’on ne se pose pas de questions sur le sucre et ses effets nocifs, juste un instant de partage !

« C’est bon ? tout le monde est servi ? » le danseur quitte alors sa doudoune poilue pour dévoiler un marcel pailleté tandis que des bribes de conversations se diffusent, « les drogues mettent en contact avec les fantasmes… j’ai toujours eu peur des autres, depuis que je suis né… les hommes on leur impose pas trop de choses, les femmes si… » des ondes sonores viennent habiter l’ombre, le corps du danseur se tord, fluide, les bras se tendent, se courbent, essaient l’épaisseur de l’air. Le visage traduit toute une palette d’émotions, se fige dans les attitudes convenues des cartoons. Les mimiques stéréotypées deviennent vocabulaire de danse, la gestuelle normée des conversations est dessinée avec espièglerie et un certain sens du tragique. Derrière la banalité des poncifs où se placent individualité, personnalité, pensée ?
La voix de Marguerite Duras apporte sa gravité suave « On ne voyagera plus, ça ne sera plus la peine… quand on peut faire le tour du monde en huit jours… pourquoi le faire ? ».

Arthur Perole Noscorpsvivants@Nina-FloreHERNANDEZ<br />
Pavillon Noir

Nos corps vivants@Nina-FloreHERNANDEZ

Le corps du danseur, statue vivante, compose une mélodie où les rythmes se heurtent, cherchent l’arrêt sur image, se saccadent, sont emportés dans une écriture qui les dépasse. Puis le performeur jongle, à l’instar d’un Charlie Chaplin, avec les sources de lumière, déploie un clavier de piano pour une chanson de Françoise Hardy. La performance enserrée dans un espace minimaliste ouvre les frontières de nos habitudes, de nos inconscients, l’humour empreint d’un indéniable lyrisme épouse avec tendresse la multiplicité de l’humain.

Pavillon Noir et Bois de l’Aune, le 30 septembre