La Roque, lieu de création

La Roque, lieu de création

Le terme contemporain fait étrangement peur, comme si l’on avait du mal à se regarder dans le miroir et préférer au jour vécu les moments passés que la mémoire a enjolivés. Je crois que le culte unilatéral d’une musique atonale souvent difficile d’accès a fermé les portes pour beaucoup. Et c’est bien dommage car le concert « contemporain » donné ce soir-là à La Roque fut un instant de grâce (j’insiste sur le mot « instant », le spectacle a commencé à 21 heures et s’est achevé à 23 heures, j’ai dû regarder par trois fois la montre de mon portable tant j’avais l’impression d’être entrée puis sortie).

 Le Festival de la Roque passe commande à un compositeur et nous conduit aux côtés du pianiste Florent Boffard dans les arcanes subtils de la musique contemporaine

La soirée du 9 août voyait son public, certes d’un nombre honorable, fortement réduit par rapport à celui de la veille qui ovationnait la jeunesse de Nathanaël Gouin, Alexander Malofeev, Aziz Shokhakimov et un programme dédié à Rachmaninov. La raison ? mauvaise sans aucun doute, mais les aprioris sont encore fortement ancrés, la musique annoncée était contemporaine… On pourrait arguer que le terme contemporain est synonyme « d’aujourd’hui » et s’étonner de la détestation de notre présent… Quoi qu’il en soit, il est des peurs tenaces et les « contemporains » du siècle passé sont toujours considérés comme « inaudibles, incompréhensibles, obscurs, inabordables », la liste des termes négatifs est longue ! 

Pour les chanceux qui ont eu la « témérité » de se rendre au concert « Passer au présent », Henri Dutilleux – à la découverte d’un compositeur : Florent Boffard et ses amis, la représentation est à marquer d’une pierre blanche, les quasi trois heures de spectacle passant comme un songe.  

Hommage à Dutilleux

Pédagogue hors pair (il fut nommé à l’École Normale Supérieure puis au conservatoire de Paris en tant que professeur de composition), compositeur internationalement reconnu, Henri Dutilleux a composé Mystère de l’instant pour vingt-quatre cordes, cymbalum et percussions en dix séquences ou fragments qui dansent entre polyphonie et litanie en épure. Les souffles animent les envolées des cordes que les notes cristallines du cymbalum viennent ancrer telles des gouttes d’eau dans la matérialité d’un temps insaisissable. L’indicible prend forme, l’air est en suspens, le monde se concentre dans les dessins de l’infime et ouvre à l’universel. « Ce à quoi j’aspire profondément, c’est, à travers la musique, à me rapprocher d’un mystère, à rejoindre les régions inaccessibles » expliquait le compositeur à la revue Zodiaque en 1982. Le Sinfonia Varsovia, dirigé avec une attention d’horloger par Andrew Gourlay, rendit avec une justesse inspirée cette œuvre d’une précision diabolique ainsi que le propos du compositeur français auquel il consacrera le dernier volet de la soirée avec Sur le même accord, nocturne pour violon et orchestre qu’Henri Dutilleux composa pour la violoniste Anne-Sophie Mutter. Partition redoutable construite sur une alternance de passages rapides et lyriques entièrement basés sur un accord de six notes, entendu au début de la pièce et manipulé de diverses manières. La jeune violoniste Liya Petrova relevait le défi avec panache et apportait sa verve passionnée à l’œuvre.

Alban Gerhardt, le Sinfonia Varsovia dirigé par Andrew Gourlay à La Roque d'Anthéron

Alban Gerhardt Sinfonia Varsovia Andrew Gourlay © Valentine Chauvin 2023

Florent Boffard, Philippe Schoeller et le Sinfonia Varsovia dirigé par Andrew Gourlay

Florent Boffard Philippe Schoeller Sinfonia Varsovia Andrew Gourlay  © Valentine Chauvin 2023

Une musique d’auteurs vivants

Quel privilège d’applaudir les compositeurs des œuvres entendues ! Ce plaisir fut double : Julian Anderson était présent pour assister à l’interprétation de Litanies, concerto pour violoncelle et orchestre (2018-2019). L’œuvre a pris un tour particulier lorsque, alors en pleine écriture, son compositeur a appris l’incendie de Notre-Dame. La disparition un an plus tôt d’un collègue estimé (Olivier Knussen, compositeur et chef d’orchestre) a décidé du mouvement lent en sa mémoire. Le concerto est dédié quant à lui à au violoncelliste allemand Alban Gerhardt. Ce dernier sur la scène du parc de Florans interpréta avec une virtuosité inouïe cette pièce impossible qui semble explorer toutes les capacités du violoncelle dans un dialogue éblouissant avec l’orchestre, inventif, expressif, en une palette aux couleurs infinies.

Et une création mondiale

Auparavant, une création mondiale était offerte aux auditeurs. Le directeur artistique du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron, René Martin, y tient beaucoup : « le festival ne serait pas digne de sa réputation s’il ignorait la création contemporaine et s’il ne la soutenait pas. Aussi, pour la première fois de son histoire, le festival a passé commande ».
Philippe Schoeller dont les compositions pour le cinéma par exemple font l’unanimité présenta ainsi Hymnus pour piano et ensemble orchestral. Nourri de littérature, d’art, le compositeur, complice du pianiste Florent Boffard, dédicataire de l’œuvre, a conçu cette œuvre pour La Roque d’Anthéron, et le « plein air », d’où le choix du terme « hymne » qui « rend hommage à ce qu’il célèbre (…) ici, la Nature en elle-même. TOUTE la Nature, des atomes aux clusters de galaxies, des bactéries jusqu’aux grands vertébrés, sans oublier les oiseaux-lyres et les dauphins ». La feuille de salle rapporte les intentions du compositeur-poète dont la présentation est aussi un fragment de rêve. Sur scène des instruments à vent (six bois, six cuivres), « voix collective. Le Peuple. Sa noblesse essentielle », des percussions, des vibraphones et le piano, « grand maître de cérémonie, sobre, puissant et méditatif (…) jusqu’à des lancées Pollockiennes d’énergies totémiques, furie des mains virtuoses »…

Florent Boffard et le Sinfonia Varsovia à La Roque d'Anthéron

Florent Boffard Sinfonia Varsovia Andrew Gourlay © Valentine Chauvin 2023

Florent Boffard et le Sinfonia Varsovia à La Roque d'Anthéron

Florent Boffard Sinfonia Varsovia Andrew Gourlay  © Valentine Chauvin 2023

La nature connaît tous les paroxysmes dans les élans de « ce grand oiseau noir et blanc qu’est un grand piano queue de concert ». L’expressivité de l’ensemble, les variations subtiles des rythmes, des intentions, brossent une palette moirée de nuances et de sens, fluide dans ses respirations qui se mêlent au grand Tout.

Si les soirées d’exception foisonnent à La Roque, celle-ci est sans doute la plus forte de sens et d’humanité.

Concert donné au parc de Florans dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron le 9 août.

Nelson Goerner l’enchanteur

Nelson Goerner l’enchanteur

Il est des concerts à marquer d’une pierre blanche, celui de Nelson Goerner à La Roque d’Anthéron cette année en est un exemple éblouissant. J’adore ce pianiste qui entre tout droit sur scène, le sourire aux lèvres et rejoint le piano comme un vieil ami.

Deux concertos de Rachmaninov dans la même soirée, même pas peur ! L’immense pianiste Nelson Goerner interpréta les Concertos pour piano et orchestre n° 3 et 4 du compositeur russe aux côtés du Sinfonia Varsovia avec la puissance et la verve poétiques qui lui sont propres.

Une annonce en début de concert précisait le changement de programme : l’ordre chronologique serait bouleversé et le quatrième concerto précèderait le troisième, cette apogée du romantisme.
Certes, le quatrième concerto en sol mineur, est d’une facture très intéressante, se détache de l’humus romantique, esquisse de nouvelles voies, répond à des inspirations multiples, se fait l’écho des ébauches écrites en Russie (Rachmaninov le créera en 1927 à Philadelphie aux USA) et pourtant il est d’une grande sobriété par rapport aux œuvres précédentes. L’écriture somptueuse de la partition réservée à l’orchestre pour ce concerto mal aimé lui donne la capacité d’un dialogue foisonnant avec le piano. 

Nelson Goerner et le Sinfonia Varsovia à La Roque d'Anthéron

Nelson Goerner Aziz Shokhakimov Sinfonia Varsovia © Valentine Chauvin 2023

Et quel piano ! Une émotion à fleur de peau, sans excès, d’une élégance bouleversante… L’artiste soliste accorde tout son sens à l’œuvre, en dessine l’ossature, la transcende, alchimie virtuose qui sera mise au service du Concerto n° 3 en ré mineur. En tout cas, on est loin de la critique américaine qui affirmait « l’écriture orchestrale a la richesse du nougat et la partie de piano rutile de mille effets éculés » (in feuille de salle remarquablement concoctée par Marie-Aude Roux) ! 

Le Concerto n° 3 était porté par la verve intelligente de Nelson Goerner dont les mains volent littéralement sur le clavier, emporte l’orchestre dans sa fougue. Ses échanges de regards avec les instruments solistes qui dialoguent avec lui soulignaient l’osmose entre l’œuvre et les musiciens.
Les cadences offertes au piano, démentes de difficultés (la première déjà monstrueuse est suivie par une seconde qui est un véritable Everest pianistique !), en laissent goûter toute la brillance. Si le thème initial est d’une allure simple, les superpositions de voix, la complexité de la structure, le tissage aux expansions chatoyantes, la richesse des motifs rythmiques, le foisonnement des variations pianistiques, tout concourt à l’expression d’un lyrisme aux formes multiples, envoûtant dans ses orages comme dans ses danses légères. Le jeu ancré et aérien du poète du piano qu’est Nelson Goerner subjugue, son sens aigu des nuances, ses phrasés signifiants, touchent, bouleversent, transportent, au point que l’on ne sait plus si l’orchestre dirigé avec passion par Aziz Shokhakimov le suit dans la finesse extrême de son interprétation. Les grands élans de l’ensemble suffisent à construire un écrin au sublime. On est submergé par la beauté.

Nelson Goerner et Aziz Shokhakimov à La Roque d'Anthéron

Nelson Goerner Aziz Shokhakimov Sinfonia Varsovia © Valentine Chauvin 2023

Alors que Rachmaninov, lors de la première représentation de son œuvre avait été incapable de jouer un bis, présentant ses mains meurtries au public, Nelson Goerner, après deux concertos virtuoses, eut encore la force de faire agir la magie avec le Nocturne n° 20 en ut dièse mineur (opus Posthume) de Chopin, l’essence même de la poésie !

Concert donné le 12 août au parc de Florans dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron  

Un, deux… Brahms!

Un, deux… Brahms!

Dans la série des intégrales de la 43ème édition du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron, deux soirées étaient consacrées aux deux seuls concertos pour piano et orchestre de Brahms

Les notes du poète

Les images féminines hantent la musique de Brahms : la bienveillante attention de Clara Schumann n’est pas un mystère, ni son influence créatrice sur le musicien. Pourtant le XIXème siècle ne fut pas plus que les précédents, enclin à mettre en avant et soutenir les femmes artistes. George Sand, amie et admiratrice de Pauline Viardot, s’en inspire pour camper le personnage de Consuelo, « la plus grande, la plus prophétique de ses héroïnes » (Michelle Perrot in George Sand à Nohant). Elle écrivait à la musicienne : « ah ! que je voudrais parfois avoir quinze ans, un maître intelligent, et toute ma vie à moi seule ! Je donnerais mon être tout entier à la musique, et c’est dans cette langue-là, la plus parfaite de toutes, que je voudrais exprimer mes sentiments et mes émotions. Je voudrais faire les paroles et la musique en même temps » (ibidem). En hommage, le violoncelliste et chef d’orchestre Victor Julien-Laferrière fonde l’Orchestre Consuelo, musiciens amis qui se cooptent, d’où une magnifique unité.
C’est cet ensemble, surnommé par son fondateur « l’Orchestre des Amis de Brahms », qui accordera la souplesse et la vivacité de ses interprétations aux œuvres brahmsiennes dans l’écrin familier de la conque du parc de Florans.

La virtuosité sobre et élégante d’Adam Laloum s’attachait à l’un des plus longs concertos du répertoire, le Concerto pour piano en ré mineur opus 15 (une cinquantaine de minutes d’exécution). Si les premières représentations en janvier 1895 à Hanovre puis à Leipzig ne furent pas couronnées de succès (la représentation de Leipzig fut abondamment sifflée), la musique étant jugée incompréhensible, sa reprise par Clara Schumann rendit grâce aux beautés de l’œuvre, conçue au départ comme une symphonie. La part orchestrale ne laisse pas dominer sans réserve le soliste, mais l’intègre à son climat fantastique où sourdent les légendes.
Le spectaculaire est évité, le piano fusionne avec les autres instruments, puis entame un dialogue nourri avant d’introduire de nouvelles atmosphères, les cordes jouent en sourdine soutenues par les cors en un mouvement intimiste puis le piano s’épanche en tournoiements lyriques qui peuvent faire allusion à l’amour que Brahms porte à Clara.

Adam Laloum au Festival international de piano de La Roque d'Anthéron

Adam Laloum © Valentine Chauvin 2023

La coda et les trilles qui achèvent le deuxième mouvement subjuguent par leur subtile légèreté. Le dernier temps du concerto entremêle les thèmes en une danse vive. La maestria de l’interprète fait oublier l’impressionnante technique nécessaire à l’exécution de l’œuvre. Seule l’émotion reste en une palette nuancée parcourant une gamme qui va du recueillement au triomphe. Adam Laloum offrira en bis le subtil Intermezzo opus 118 n° 2 en la majeur de Brahms puis l’un de ses bis fétiche, Moments musicaux opus 94 n° 2 en la bémol majeur de Franz Schubert. Enchantements!

Sacre d’une étoile

Si la Sérénade pour orchestre n° 2 en la majeur opus 16 donnée la veille n’avait pas convaincu, la Sérénade pour orchestre n° 1 en ré majeur opus 11 nous rendait l’envergure de l’Orchestre Consuelo en six mouvements dessinés comme de délicats tableautins : lyrisme mêlé des échos pittoresques d’une fête villageoise, ciel plus inquiet rendu par les syncopes des cordes, harmonie d’une symphonie pastorale, plénitude, airs allants, mélodie des cors, éclats brillants… introduction enjouée à la pièce maîtresse que fut le Concerto pour piano et orchestre n° 2 en si bémol majeur opus 83, (composé vingt ans après le premier), joué par Marie-Ange Nguci.

Dès les premières notes, conversation entre le cor et le piano vite rejoint par les respirations des cordes, la jeune pianiste impose son jeu, clair, puissant, élégant, nuancé.
En un exercice de haute voltige, le piano se joue des arabesques, des accords profonds, des couleurs foisonnantes, des trilles aériens, des trémolos, livre l’expression pure du Sturm und Drang, le « Orage et passion » qui a scellé les débuts du romantisme allemand dans ses éclats, ses retournements, ses passages alanguis, ses cadences aux allures d’improvisation, ses échappées oniriques, ses volutes souples, ses effervescences et ses déchaînements.
Toute simple face au public, l’ancienne élève du regretté Nicolas Angelich, est souveraine et lumineuse dans son interprétation. En danse, elle serait sacrée étoile sur scène tant elle transcende la musique qu’elle aborde.

Marie-Ange Nguci à La Roque d'Anthéron

Marie-Ange Nguci © Valentine Chauvin

En bis elle montrera d’autres facettes de son immense talent en présentant le premier Mouvement du Concerto pour la main gauche en ré majeur de Ravel, l’étude n° 6, Toccata, de Saint-Saëns et Tombeau sur la mort de Monsieur Blancheroche en do mineur FbWV632 de Froberger. Éblouissements !

Concerts donnés les 13 et 14 août au parc de Florans dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron

L’électronique fait son entrée à La Roque

L’électronique fait son entrée à La Roque

On le sait, le public de la musique classique vieillit et, à quelques exceptions près, ne se renouvelle guère. René Martin, directeur artistique du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron, fidèle à son ambition de présenter un panorama actuel de l’activité pianistique contemporaine, fait se côtoyer jazz, baroque, classique, contemporain : instruments d’époque et pianos arrangés sur lesquels le clavier semble accessoire sont tous passés à La Roque. Faire sortir parfois le public de sa zone de confort tient du pari et d’une ouverture intelligente. La venue de la pianiste et compositrice polonaise Hania Rani était de cet ordre : le public de La Roque était, pour une fois, scindé en deux « camps », l’un, celui des habitués qui venaient écouter une proposition nouvelle à la fois intrigués et un peu sceptiques, l’autre, des afficionados de la musicienne, connaissant ses musiques par cœur, et pour la plupart bien plus jeunes. « Ils connaissent enfin la route pour venir à La Roque », sourient les organisateurs. 

De la fumée, un balai de faisceaux lumineux… du jamais vu en tout cas sous la conque du parc de Florans !

La musique très intuitive de la jeune artiste qui œuvre sur trois claviers (synthétiseur, piano droit et piano à queue de concert) reliés par des consoles électroniques naît avec subtilité, à partir d’accords simples, de notes fascinantes dans leurs motifs ostinato dans la lignée d’un Philip Glass. Les influences sont multiples dans le domaine de la pop et de l’électro, mais la voix légère de la musicienne apporte une saveur très personnelle et intime à aux longues plages musicales qui s’étirent au gré de son inspiration. Les fantômes sont convoqués et se mêlent au chant obsédant des cigales, en préfiguration du prochain album qui sortira en octobre, Ghosts.

Hania Rani à La Roque d'Anthéron

Hania Rani  © Valentine Chauvin 2023

 Se jouxtent la lumière et les ténèbres, le réel se mire dans l’imaginaire et se plaît à une danse proche de la transe (Dancing with Ghosts), nous interpelle avec douceur, Hello et se résout à l’opacité infrangible des êtres, I’ll never find your soul… les samples sont repris en boucles sonores, les accords s’enchaînent ad libitum, ponctués dès leurs silences par les ovations des fans. La musique crée une ambiance, indubitablement.
La formation classique de la jeune interprète est sensible dans sa technique pianistique très déliée et son souci des phrasés pailletés. Il ne faut en aucun cas opposer ou comparer cette forme musicale et celles pratiquées habituellement à La Roque d’Anthéron. Le mérite du festival est ici d’acter l’existence de nouvelles esthétiques, de les mettre en évidence, sans déroger à son exigence de qualité. Ne boudons pas notre plaisir, il n’est guère coupable !!!

Hello, concert de Hania Rani a été donné le 29 juillet au Parc de Florans dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron

Cent fois sur le métier…

Cent fois sur le métier…

Parfois il arrive d’entendre qu’à « La Roque, on entend toujours les mêmes, les mêmes œuvres ». Ce soir-là, Nicolaï Lugansky, familier, ô combien, de la scène du parc de Florans, abordait un répertoire qu’il a interprété maintes et maintes fois : Moments musicaux opus 16 (de 1 à 4), Sonate n° 2 en si bémol mineur, quatre des Études-tableaux et six parmi les Préludes de Rachmaninov, à l’occasion de la Journée Rachmaninov du festival en l’honneur du 150ème anniversaire de la naissance du compositeur russe. 

« Encore ! » s’exclameront les fâcheux. Et pourtant, année après année le jeu du pianiste russe ne cesse de surprendre. Les mêmes œuvres, arpentées, réfléchies, creusées, révèlent de nouvelles nuances, se moirent de couleurs toujours plus subtiles, dévoilent des facettes insoupçonnées. L’artiste offre chaque fois une vision plus intime, plus habitée, plus construite, alliant à une époustouflante virtuosité technique, celle du fin lecteur et interprète, passeur de sens et de songes.

Le programme, intense, bénéficiait d’une feuille de salle à conserver dans les archives. En effet, chaque morceau y était présenté par Nicolaï Lugansky lui-même en une analyse tout aussi personnelle que pertinente. Un détour par la Première Symphonie pour aborder les Six Moments musicaux, présentés comme une « romance urbaine » dotée d’une « couleur élégiaque » dans le premier « moment », « d’intonations tremblantes » pour le deuxième, du « rythme d’un cortège funèbre » quant au troisième et d’une « température dynamique et émotionnelle (…) encore plus élevée » dans le quatrième moment que dans l’Étude révolutionnaire de Chopin à laquelle on le compare en raison du « mouvement tourbillonnant turbulent des seizièmes »… En effet, on se laisse transporter au fil des variations de tempi, d’atmosphère, ici, une âme rêve, là, elle s’emporte en tempêtes, s’assagit soudain, dessine des falaises, franchit les océans. La Sonate n° 2 en si bémol majeur, composée à la veille de la Première Guerre mondiale est vue comme « une prémonition du grand artiste de la tragédie humaine à venir et, en particulier, de la tragédie de sa patrie » (cette explication de Lugansky prend aujourd’hui un relief particulièrement sombre).

NikolaÏ Lugansky à La Roque d'Anthéron

Nikolaï Lugansky © Valentine Chauvin 2023

La version proposée de cette sonate est celle de Nicolaï Lugansky qui reprend des fragments de la première mouture de l’œuvre qui n’étaient pas inclus dans la seconde partition, simplifiée et la plus jouée. La légende veut que les difficultés techniques étaient telles que peu se décidaient à les affronter.

Sans aucun doute, rares sont les pianistes de la trempe de Lugansky capables de rendre avec tant de justesse et de netteté une telle œuvre : le jeu d’une précision envoûtante et d’une clarté qui s’articule jusque dans les rythmes les plus rapides (les mains volent alors, défiant la pesanteur) sait être puissant tout en restant éloquent, sensible, murmure tout en gardant une fermeté souple dans le phrasé.

La succession des Études-tableaux opus 39, n° 4, 5, 6, 8 fait un détour au pays enluminé des contes, déclame des poèmes ciselés et se perd dans l’évocation nostalgique et émerveillée d’une beauté disparue. La rêverie fluide frisonne comme une rêverie de Debussy, se fait espiègle, marque les temps, se love dans une histoire puis, fantasque, s’anime de pas de danse, à l’instar des bras de l’interprète qui s’élancent au-dessus du clavier en arabesques de danseur.

NikolaÏ Lugansky à La Roque d'Anthéron

Nikolaï Lugansky © Valentine Chauvin 2023

Généreux, le poète du piano accordait trois bis, Liebesleid (Kreisler/Rachmaninov), le septième des Dix Préludes en do mineur et pour signifier la fin, une Berceuse (opus 16 n° 1 Tchaïkovski/Rachmaninov). Une bulle poétique hors du temps.

                                                                              Concert donné le 5 août, Parc de Florans dans le cadre du Festival international de piano de la Roque d’Anthéron