Harmonie des tempêtes

Harmonie des tempêtes

La Vague Classique ouvre ses portes aux plus grands interprètes actuels : mémorable soirée dédiée au pianiste Alexandre Kantorow

Du vent dans les micros, des oiseaux dans les arbres, tout semblait vouloir se conjuguer pour servir d’écrin échevelé au récital du jeune pianiste, il a 26 ans, sur la scène de la Maison du Cygne. Le programme déjà testé sur de très grandes salles (la Philharmonie de Paris en 2021 par exemple), permettait d’aborder des œuvres peu jouées et cependant plusieurs fois interprétées par le premier prix du Concours Tchaïkovski en 2019 et cette année l’une des plus prestigieuses récompenses de la musique, le Gilmore Artist Award.

La sûreté de jeu, la maturité dans l’abord des pièces, la finesse et la justesse de leur approche, sont toujours fascinantes lors d’un concert d’Alexandre Kantorow. La liberté de ses interprétations rend chaque représentation unique. C’est par la Première Rhapsodie de Brahms que s’ouvrait la soirée, creusée, vibrante, construite comme un tableau sur lequel se déposent des strates de couleurs en une large perspective. Le début « agitato » est épicé d’un motif impatient de triolet et doubles-croches, tandis que la douceur du thème suivant se laisse emporter par une virtuosité exacerbée.

Alexandre Kantorow à la Maison du Cygne, Vague Classique

Alexandre Kantorow @ La Vague Classique

Liszt est au centre du programme, abordé dans un premier temps par Chasse-neige (non pas les engins d’hiver actuels, mais le phénomène météorologique qui désigne un ensemble de particules de neige soulevées par le vent au-dessus du sol), extrait des Études d’exécution transcendante , multipliant trilles et trémolos qui virevoltent à l’image des flocons mus par les respirations du vent tandis que les gammes chromatiques arpentent la partition jusqu’à l’étourdissement.  

Puis, un autre climat s’esquisse dans la Vallée d’Obermann, pièce issue des Années de Pèlerinage et inspirée du roman épistolaire de Senancour, Obermann, et d’une ode de Byron, Le Pèlerinage de Childe Harold. Ce long monologue aux allures métaphysiques combine les paysages physiques et les états d’âme d’un narrateur dont la gravité soutenue par des chromatismes déchirants s’éclaircit en trémolos, se déchaîne et trouve enfin la sérénité. La Première Rhapsodie de Bartók venait clore la première partie de ses suspensions aériennes et de ses chatoiements colorés où éclosent parfois des bribes de chants populaires.

 

Alexandre Kantorow, la Vague Classique, Maiosn du Cygne

Alexandre Kantorow @ La Vague Classique

Après l’entracte, la Première Sonate de Rachmaninov, hommage à Liszt, s’empare du thème de Faust, questionnant le sens de la vie, en phrasés souples et élans proches de la fureur. Le dernier mouvement, diabolique, reprend le thème du Dies Irae (jour de colère) du Requiem et tient le public en haleine. La qualité des silences qui laissaient se prolonger les dernières vibrations sonores parlait d’elle-même. En bis, l’interprète offrait un arrangement très chantant de Mon cœur s’ouvre à ta voix de Saint-Saëns (Sanson et Dalida) et un lied de Schubert. « Il fallait bien un peu de douceur après toutes ces tempêtes », sourit Alexandre Kantorow après le concert.

                                                      Le 31 mai, Maison du Cygne, Six-Fours-les-Plages, La Vague Classique

La Vague Classique, Alexandre Kantorow

Alexandre Kantorow @ La Vague Classique

Avec le monde en chambre d’échos

Avec le monde en chambre d’échos

La nouvelle exposition temporaire du 3bisf, Sympathies n° 1, permet de découvrir l’artiste en résidence, Juliette George

Il s’agit de la première exposition personnelle de la jeune artiste dont le parcours est aussi brillant qu’atypique. Après une classe préparatoire littérature et un master en géopolitique, elle intègre l’ENSP d’Arles (École nationale supérieure de la photographie) en 2018 où elle obtient son diplôme avec les félicitations en 2021 en rendant à l’examen final, non une photographie mais un texte. Le dispositif sous l’égide de la commissaire de l’exposition, Marion Zilo, s’organise en trois volets. 

Face à la salle principale semée de méridiennes d’époques et de formes diverses, deux cellules ouvertes : celle de droite, tapissée de mots qui constituent une cartographie intérieure, correspondrait à l’hémisphère droit du cerveau, celui de la réflexion, et celle de gauche, plus austère, contenant un simple monolithe blanc dont la partie supérieure comprend une simple étagère où attendent, serrés les uns contre les autres les exemplaires du premier livre de l’artiste, Sympathies n°1. Au visiteur de s’emparer d’un volume, de s’installer confortablement sur l’une des méridiennes et de se plonger tranquillement dans la lecture.

cellule 2 Juliette George au 3bisf

Les grands lés de papier qui recouvrent la surface des murs de la cellule n° 1 sont le développement graphique d’un travail qui tenait dans un mètre carré confie l’artiste : « ce sont mes notes préparatoires, dans la forme même où je les ai transcrites ». 

On y lit les injonctions qu’elle se donne à elle-même «  répondre à des Apl à projets », « trouver ma narration – mon adresse – mélange contemporain de théories psychiatriques et de fiction », des citations en vrac de Flaubert, Foucault, Lacan, Jauss, Genette, Barthes, Gustave Guillaume, linguiste dont le nom est enserré dans un angle inversé posé sur un ligne en référence à sa perception du temps, des questionnements, « qu’est-ce que c’est pour moi le plaisir du texte ? », des éléments historiques sur le traitement et la perception de la folie, des anecdotes, des définitions, celle de la fiction par exemple de « defigo (planter, ficher, enfoncer), defigere, fixer les yeux sur le sol, les regards sur quelque chose, paralyser, rendre immobile, établir, déclarer, percer l’image de quelqu’un avec une aiguille, envoûtement, vs l’histoire (histanumi : principe de fiction est une fixation)…

Juliette George remarque dans son livre qu’elle « n’a pas trouvé de théorie de la réception de l’œuvre relative au confort matériel » mais que des chercheuses de l’Association for Research in Vision and Ophtalmology (Maryland) « avaient conclu une enquête en estimant que les postures avaient leur incidence autant sur le plaisir que sur l’efficacité de la lecture ». 

Des méridiennes pour lire tranquillement

Bref, le dispositif mis en œuvre ici c’est aussi « donner au collectif les qualités de l’individuel ». Les visiteurs ne se privent pas de ce nouveau confort et se prennent à rêver de l’extension d’une telle initiative.
On retourne au livre, invariablement, les histoires se tissent, celle du 3bisf, de la psychiatrie, de la résidence, du père interné à Sainte-Anne le jour où Juliette George reçoit l’appel à candidature pour le 3bisf. 

Deux violons et une guitare

Deux violons et une guitare

En première mondiale à l’Ouvre-Boîte jouait le duo Jean-Christophe Gairard et Tcha Limberger 

La caractéristique de l’Ouvre-Boîte est de réserver un accueil particulier aux créations et aux rencontres. Celle des violonistes Jean-Christophe Gairard et Tcha Limberger est à marquer d’une pierre blanche. Leur rencontre en 2008 en Transylvanie a scellé une complicité fondée sur leur passion commune pour le violon et le son non amplifié. L’amour des musiques pratiquées chez les Hongrois ou les Roumains de Transylvanie a même détourné Jean-Christophe Gairard de ses études de pharmacie et l’a converti à la carrière de musicien.

« Nous allons jouer des morceaux de la musique que l’on aime, sourit Tcha Limberger, un peu de musique modale, beaucoup de musiques de Transylvanie, de Roumanie, de Grèce… même un peu de musique tzigane. Il ne faut pas se leurrer, on baptise tout musique tzigane, alors que les Tziganes jouaient la musique des pays dans lesquels ils se trouvaient pour répondre aux attentes des gens, à Paris, ils jouaient du musette, dans les pays slaves de la musique slave… ».
Même si jouer en duo était, d’après les deux musiciens, un « challenge », le résultat fut captivant et subjugua l’assistance de l’Ouvre-Boîte. Une chanson tzigane pour le coup, en romani, évoque les malheurs de la guerre et des mères qui pleurent leurs fils et leurs maris, écho aux remuements actuels du monde. Sur leurs «instruments sans câble », les musiciens passent d’une chanson grecque, du « prérébétiko », née à Istanbul avant la grande catastrophe (1922, le sac de Smyrne) qui chassa les Grecs de la Turquie, à une chanson venue de Roumanie. On voyage allègrement entre les sonorités et les contrées.

Duo Limberger/ Gairard

Duo Limberger/Gairard © DR

La voix de Tcha, parfois rejointe par celle de son complice, se glisse avec une souple aisance dans tous les timbres, reprenant la voix des chansons traditionnelles d’Épire lorsqu’une histoire de Klephtes (ces montagnards insurgés de la Grèce sous domination turque et qui se livraient au brigandage) se dessine, puis celle d’une complainte aux accents slaves, on l’entendra lors du bœuf impromptu et festif après le concert avec le clarinettiste et professeur de jazz Jean-François Bonnel et deux de ses élèves sur des musiques de jazz avec la même virtuosité.
À tour de rôle les deux musiciens laissent le violon pour une guitare, les doigts courent, les archets volent, une corde aura même la fantaisie de se casser d’enthousiasme. Les mélodies s’accélèrent se transforment en joutes espiègles lors desquelles chacun éprouve la rapidité et l’endurance de l’autre. Quel panache ! C’est fin, léger, profond, virtuose, complice. Un pur bonheur ! 

8 & 9 février, L’Ouvre-Boîte, Aix-en-Provence

Duo Limberger / Gairard © DR

Traversées marines

Traversées marines

Avec l’impression de « revenir à la maison », le multiinstrumentiste et compositeur Miquèu Montanaro présentait en avant-première à l’issue de sa résidence au Chantier de Correns qu’il a dirigé durant de nombreuses années, sa dernière création, Mar, Simfonia Maritima

En préambule le musicien apportait quelques explications « Je suis né au bord de la mer. Depuis tout petit je m’y suis baigné. Maintenant, je n’y arrive plus » … 

Une série de poèmes en provençal est née au fil des actualités tragiques qui hantent les eaux de la Méditerranée.

Autour de ces poèmes, le fil des mélodies s’est tissé.

Le compositeur improvise sur l’instrument traditionnel qu’est le galoubet-tambourin dont il métamorphose les accents par des boucles électro, utilisant un ensemble de flûtes de tailles différentes, « mais toutes à trois trous », et mêle son jeu à celui des sons enregistrés de la guitare électrique (Fabien Mornet), de la contrebasse (Romain Berthet), des violon et violon baryton (Baltazar Montanaro), de la flûte traversière (Miquèu Montanaro) et des tambourins (Frédéric Nevchéhirlian et Christian Sébille).

Miquèu Montanaro à Correns le 24 novembre

Miquèu Montanaro à Correns le 24 novembre ©MC

Les poèmes sont en provençal mais portés par des voix de locuteurs issus de diverses régions de l’Occitanie : « si les mots ne changent pas, les intonations changent et donnent une saveur, une géographie différente » sourit le poète.

Seul en scène, Miquèu Montanaro utilise les fonctionnalités toutes nouvelles du Logelloop mis au point par Philippe Ollivier : les mélodies, les voix des récitants et les rythmes pré-enregistrés apportent leurs tessitures et leurs harmonies, liées intimement aux images vidéo projetées sur une toile qui occupe tout le mur de scène. Le son du tambour éclot derrière les spectateurs bientôt accompagné d’une flûte aérienne. Homme-orchestre, le musicien monte sur scène, semble invoquer le grand poème de la mer avant que les images répétitives et hypnotiques des fonds marins et des vagues ne viennent ombrer le plateau de leurs écumes.

Miquèu Montanaro à Correns le 24 novembre

Miquèu Montanaro à Correns le 24 novembre© MC

Le sable laisse entendre les pas d’un être absent, les eaux impriment leur ressac aux amarres, reflètent la silhouette d’un bateau vide, les vagues se fracassent sur des rochers, contrastant avec l’apparente innocuité des étendues bleues. « Avant l’aube, le corps dans la vague mauvaise » est observé par le récitant : « le corps venait de l’autre côté du monde, de l’autre côté de l’espoir » … La mer des mythologies se transforme en cimetière, les volutes harmoniques se font incantatoires, épousent les émotions, composent un poème symphonique bouleversant, hymne à la liberté des peuples et des êtres. Il s’agit cependant d’une symphonie et non d’un requiem. La fin est emplie d’espérance et de fraternelle humanité. Une pépite !

Le 24 novembre, Correns   

Miquèu Montanaro à Correns le 24 novembre

Miquèu Montanaro à Correns le 24 novembre©MC

Elle a dit « NON! »

Elle a dit « NON! »

Andromaque de Racine passionnément interprétée au Jeu de Paume dans la subtile mise en scène d’Yves Beaunesne

Ils aiment tous mais sans réciprocité : le célèbre résumé, Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector, tué par le père de Pyrrhus, installe d’emblée la pièce dans un cercle d’impossibilités que rien se peut résoudre. Chacun s’enferme dans l’orbe de sa passion jusqu’à la folie. La démesure, l’hybris de la Grèce antique, se déploie alors, défiant la mesure, et mène, inexorable, à la tragédie qu’irrigue de son souffle l’ampleur des vers de Racine.

 

Aux sources orientales

La scénographie s’inspire de la cour d’un palais de Beyrouth, verrière élégante dont les vitres en partie brisées laissent percevoir dans l’ombre les musiciens qui, entre chaque acte de la pièce, se livrent à de courts intermèdes chantés, accompagnés par un accordéon et un violoncelle. La performance des acteurs qui passent de la « partition » racinienne pliée avec aisance au tempo de l’alexandrin, à la partition musicale est à saluer : aucune rupture de ton, mais une élégante fluidité. La musique composée spécialement pour cette œuvre par Camille Rocailleux sait préserver les couleurs de la mise en scène par un tissage très fin entre les voix et les instruments, renvoyant par ses mélodies et ses accords aux sources antiques. Le texte des chants condense quelques extraits de l’Andromaque d’Euripide. Les sonorités du grec ancien dans sa prononciation érasmienne ancrent le sujet dans son histoire, tandis que les mots de Racine prennent un tour tragiquement actuel : lorsqu’Andromaque rappelle « cette nuit cruelle » où sa ville, Troie, prise par les Grecs, fut détruite, les « cris des vainqueurs » se mêlant « aux cris des mourants », combien d’échos actuels sont éveillés en nous !

Andromaque au Jeu de Paume

Andromaque © Dominique Houcmant

Transmettre

On pouvait s’étonner au départ du choix d’Yves Beaunesne pour incarner le confident d’Oreste de Jean-Claude Drouot, l’immense acteur qui ne peut en aucun cas être réduit à la mythique série Thierry la Fronde dont il fut le héros. Pylade est en effet l’ami d’Oreste. « Il n’est pas contradictoire d’imaginer un ami beaucoup plus âgé. Pylade met en garde Oreste, tente de le modérer, de l’avertir. Son expérience lui donne une épaisseur », explique le metteur en scène. On se laisse séduire par ce choix. Pylade (Jean-Claude Drouot) fait figure de sage, sacrifié (seule entorse à la pièce de Racine) par la folie d’Oreste, il meurt en essayant de protéger son ami de lui-même. L’intrigue est portée avec puissance par la talentueuse phalange de comédiens réunis par le metteur en scène ; Milena Csergo , épaulée par sa confidente Céphise, Johanna Bonnet-Cortès, campe une Andromaque hiératique et émouvante, murée dans son refus d’épouser Pyrrhus, bouleversant Léopold Terlinden capable de tout sacrifier à son amour, malgré les injonctions de Phoenix, son gouverneur, Christian Crahay, tandis que, tout aussi excellent, Oreste, interprété par Adrien Letartre, donne la réplique à une Hermione fantasque, Lou Chauvain, qui oscille entre l’attitude d’une noble princesse et celle d’une enfant capricieuse et butée, secondée par sa confidente, Cléone, spirituelle Mathilde de Montpeyroux. Ces deux dernières apportent la dimension du rire et de l’humour de la pièce.

La légèreté accorde par effet de miroir davantage de profondeur aux enjeux, souligne la spirale de la folie qui emporte tout, sous le regard muet du jeune Astyanax (Niccolo Wagner à l’écran) projeté sur le décor de fond de scène, catalyseur de toutes les tensions. C’est lui dont les Grecs par l’entremise d’Oreste veulent la tête, craignant que, devenu grand, l’enfant ne souhaite venger son père, Hector et sa ville, Troie. Son sort devient objet de chantage de la part de Pyrrhus… Le passé hante le présent, sa cruauté infinie empoisonne les survivants et leurs relations : la guerre de Troie continue ses ravages bien après sa fin. Les blessures ne se referment jamais vraiment… Hermione souhaiterait que l’Épire, royaume de Pyrrhus, soit une nouvelle Troie, et elle une sorte de seconde Hélène, tandis que Pyrrhus cherche à abolir cette relation au passé : il souhaite détruire la mémoire de ses actes anciens pour une nouvelle naissance scellée par un mariage avec Andromaque. Cette dernière, femme, captive, assujettie à un destin qu’elle ne maîtrise plus, dit « non » et par là, infiniment contemporaine, dresse une image neuve et intemporelle de la résistance.

Andromaque au Jeu de Paume

Andromaque © Dominique Houcmant

 La finesse du jeu des acteurs, la limpidité de leur diction, l’intelligence des textes, la pertinence des variations, la beauté des lumières qui sculptent l’espace scénique, tout concourt à construire une lecture aiguisée de la pièce de Racine. Un diamant taillé !

Du 2 au 4 février, Jeu de Paume, Aix-en-Provence