Quand un acteur est seul

Quand un acteur est seul

Il est seul sur scène, mais si bien accompagné ! André Dussollier revient au Jeu de Paume avec Sens dessus dessous, un spectacle tissé de grands textes dont la découverte l’enchanta et qui lui sont depuis de fidèles amis. 

C’est Sens dessus dessous, titre emprunté à un sketch de Raymond Devos qu’il reprend au cours de la représentation, que les extraits s’enchaînent avec un naturel virtuose. Un point dessus, un point dessous, un trait tiré, un nouveau point dessus, dessous, la pièce avance avec naturel, servie par une scénographie d’une redoutable efficacité (Sébastien Mizermont).

Une vidéo des rues agitées de Paris où se dressent les silhouettes des personnages qui les ont hantées aux siècles derniers. Les superpositions de temps accordent par leurs strates mêlées l’épaisseur de leur histoire aux lieux familiers. Le mur de scène verra des colonnes antiques s’avancer (miracle de la 3D et des hologrammes!) avec leur bruit grinçant de pierres, une porte s’ouvrira dans le mur laissant deviner un interlocuteur au protagoniste, un personnage assis sur une chaise donnera la réplique à André Dussolier, le dédoublant dans sa solitude. 

André Dussollier © Maria Letizia Piantoni

André Dussollier © Maria Letizia Piantoni

Les noms des auteurs s’afficheront successivement sur le papier peint d’une cloison qui verra aussi les portraits des différents présidents de la République s’afficher tour à tour, en un musée fictif répondant à la fantaisie de Paul Fournel, grand maître de l’Oulipo, et ses « Présidents ».

Des textes vivants

La voix de l’acteur épouse les mouvements des œuvres avec une fine intelligence, retrouvant parfois les inflexions d’un Sacha Guitry qui ouvre le bal avec Un soir quand on est seul. « En vérité, je n’ai vraiment l’impression que je suis libre que lorsque je suis enfermé ! ( …) lorsque je fais tourner la clé ce n’est pas moi qui suis bouclé, ce sont les autres que j’enferme (…). Là, je suis vraiment seul, je peux gesticuler, je peux fumer, je peux bailler, je pourrais même travailler si j’en avais envie et puis je peux parler, je peux parler tout haut…»

Imparable logique qui amorce la construction du spectacle tout entier ! André Dussollier arpente le plateau, y esquisse des pas de danse, virevolte, interprète « ces trésors en les faisant vivre sur scène, en les révélant hors de la place qu’ils occupent habituellement dans les livres et sur nos étagères, pour qu’ils aient l’occasion de se faire entendre indépendamment de la reconnaissance accordée à leurs auteurs » (explique-t-il dans sa note d’intention). 

André Dussollier © X-D.R.

André Dussollier © X-D.R.

Défilent sans hiérarchie, ni chronologie Victor Hugo, Sacha Guitry, Roland Dubillard Raymond Devos, Charles Baudelaire, André Frédérique, Gabriel Charles, abbé de Lattaignant, Léon Vilbert, Jean-Michel Ribes, Michel Houellebecq, Elia Kazan, Paul Fournel, Louis Aragon, une pointe d’André Dussolier… Peu importent les siècles, chaque texte nous est étrangement contemporain, dans le rire, l’émotion, l’horreur.

Pour l’amour des mots

S’invitent les réparties vives de Sacha Gutry ou de Roland Dubillard, l’amour des mots qui se rencontrent parfois aux frontières de l’absurde de Raymond Devos, les injonctions baudelairiennes de ses Petits poèmes en prose : « pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise ». On rit aux Diablogues de Dubillard, on sourit au leste Le Mot et la chose de l’abbé de Lattaignant, on croit réentendre Léo Ferré dans La guerre et ce qui s’ensuivit de Louis Aragon, « tu n’en reviendras pas, toi qui courais les filles… ».

On est bouleversés par Le crapaud de Victor Hugo, sublime condensé de l’esprit de son œuvre : la cruauté de l’enfance s’oppose à la misère désespérée de la bonté. « On a sa mère, on est des écoliers joyeux, /De petits hommes gais, respirant l’atmosphère/À pleins poumons, aimés, libres, contents ; que faire/Sinon de torturer quelque être malheureux ? ». Les coups infligés au crapaud sont insoutenables. L’âne, ployant sous son fardeau sera le seul « humain » de l’histoire :« Ô spectacle sacré ! l’ombre secourant l’ombre,/ L’âme obscure venant en aide à l’âme sombre,/ Le stupide, attendri, sur l’affreux se penchant,/ Le damné bon faisant rêver l’élu méchant !/ L’animal avançant lorsque l’homme recule ! »

André Dussollier © Maria Letizia Piantoni

André Dussollier © Maria Letizia Piantoni

La tragédie jouxte la comédie. Le sadisme jubilatoire d’Ultime bataille de Jean-Michel Ribes est transposé pour les besoins de la scène et les rôles sont inversés : la jeune femme du monologue est ici un homme et celui qui allait tomber du balcon est une « elle ». La fin obéit aux lois de la légèreté à l’instar des textes de Guitry, le personnage qui chute ne meurt pas mais est invité à boire du champagne chez le voisin du dessous (sic !).
Reprenant les termes d’Alphonse Allais « j’ai décidé de vivre éternellement. Pour l’instant, tout se passe comme prévu ! », l’acteur nous entraîne dans l’exultation des mots, telle une ivresse contagieuse. Ces mots sont mis en scène avec espièglerie dans le célèbre poème donné en rappel de Victor Hugo, Le Mot. « Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin ;/ Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main, / De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;/ Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle ! »
Un plaisir de fins gourmets !

Sens dessus dessous a été joué au théâtre du Jeu de Paume du 25 février au 1er mars 2025.

Les conjugaisons de la lumière

Les conjugaisons de la lumière

Ciels d’or, un premier CD composé en oratorio par le Trio Haydé

Le tout jeune Trio Haydé emprunte son nom à la tradition littéraire d’un prénom féminin, d’abord celui de la seule femme qui aime sincèrement le Don Juan de Byron (ce personnage n’a pas grand-chose à voir avec le mythe de l’insatiable séducteur, mais se voit plutôt objet de désir et quasi-« victime » de ses séductrices !), puis de la princesse grecque sauvée par Edmond Dantès (dans Le Comte de Monte-Cristo de Dumas), dont l’absolue loyauté tranche avec l’atmosphère d’intrigues et de corruptions du monde parisien dans lequel le Comte ourdit sa vengeance.

« Produire un album entièrement consacré à la musique des compositrices n’est pas un choix idéologique de départ pour le Tri Haydé, mais une évidence qui s’est petit à petit imposée : les œuvres sur le thème de la lumière qui touchaient le trio étaient toutes composées par des femmes ». Le livret d’une extrême richesse qui accompagne l’enregistrement s’amuse des modes pour revenir à l’essentiel, un éclectisme intelligent, un choix qui balaie les aprioris et s’empare des critiques « masculines » qui pensent faire compliment lorsque des attributs dits « masculins » sont accolés à des œuvres « féminines ».

Trio Haydée © Jean-Baptiste Millot

Trio Haydée © Jean-Baptiste Millot

Ainsi, d’après « M’as-tu vu », dans Mon dimanche du 9 novembre 1913, « le style musical de Lili Boulanger est correct, net et solide. Elle écrit en homme délicat, raffiné, mais en homme. C’est clair, rapide, plus vigoureux que gracieux. ». Clémence de Grandval quant à elle « travaille avec une assiduité bien courageuse » (Les Sports, 22 janvier 1879) tandis que Pauline Viardot, certes « pianiste de grand talent » ne voit jamais ses œuvres mentionnées… les exemples se succèdent avec humour. Le trio souligne le caractère terrible de ce besoin régulier de noter si les ensembles sont totalement féminins ou les morceaux composés par des femmes. « Cela ne devrait pas être davantage questionné que si cet album ne contenait que des pièces composées par des hommes. » Ce n’est pas gagné !!!

Le disque offre un panorama qui va du XIXème au XXIème siècle en dix-sept pièces de compositrices que l’on commence à connaître et d’autres encore bien peu ou pas du tout jouées.
On s’y promène comme dans une exposition où les palettes lumineuses empruntent leurs couleurs à différents univers poétiques ou picturaux. Une seule parmi ces œuvres n’est pas chantée, celle d’Edith Lejet (1941-2024), De Lumière et de cieux embrasés pour harpe. On y entend le jeu subtilement velouté et clair de Constance Luzzati, qui sait si bien déployer des mondes en un simple effleurement.
La relation aux tableaux se dessine, Edith Lejet avait pensé baptiser son œuvre Hommage à Turner dont les Couchers de soleil ont inspiré tant de poètes.
On retrouve chez elle l’influence de Zao Wou-Ki et sa capacité à transcrire les vibrations de la lumière.

Trio Haydée © Jean-Baptiste Millot

Trio Haydée © Jean-Baptiste Millot

Au siècle précédent, Pauline Viardot pastiche une chanson populaire du XVème, Roussignolet dont la flûte d’Anastasie Lefebvre de Rieux (un piccolo pour l’occasion) imite les roucoulades aux côtés de la voix aux inflexions profondes et parfois espiègles de Marielou Jacquard et Clémence de Grandval offre de nouvelles sonorités à la Villanelle de Passerat qui était revenue à la mode au XIXème siècle.

Rosy Wertheim dans ses Trois chansons pour voix, flûte et harpe d’après trois poèmes attribués à Li Bai (poète chinois de la dynastie Tang 702-762) ne cherche pas à recréer une Chine de pacotille, mais brosse des toiles qui correspondent à sa propre contemporanéité.

Elisanda Fabregas (*1955) s’inspire du poète assassiné à Grenade, Federico García Lorca pour Gacelas de amor, qui semble taillé sur mesure pour la chanteuse Marielou Jacquard à l’instar de l’œuvre de commande du trio passée à Josephine Stephenson (*1990), Aube (Diglee), et leurs beaux graves.

Ciels d'or, Trio Haydée

La poésie, encore et toujours se décline dans les partitions de marguerite Roesgen-Champion (1894-1976) et son Pantoum pour voix, flûte et harpe, dont les envoûtement semblent répondre à la Litanie pour mezzo-soprano et flûte en sol d’Édith Canat de Chizy alors que la Nuit d’étoiles de Louise-Zoé Gouirand-Gentil (1861-1947) orchestre le poème de Théodore de Banville et que Grace Williams (1906-1977) met en musique des textes de John Fletcher, Thomas Campion et Alfred Lord Tennyson dans ses Songs of Sleep et Lili Boulanger reprend Reflets de Maurice Maeterlink (d’après un arrangement de Marianne Schofield).
La musique et les textes racontent, dessinent, se lovent dans les fragrances solaires de leurs sonorités, embrasent les ombres de leurs frémissements, rendent palpables leurs pulsations, frissonnent à l’orée du sens. Un bijou !

Ciels d’or, Trio Haydée, chez Voces8 Records  

Du tri et des héritages

Du tri et des héritages

Publié en septembre 2023 aux éditions Plaine Page, le nouvel opus de Sarah Kéryna, Ligne directe, faisait l’objet d’une présentation et de lectures publiques lors des Eauditives 2024, organisées par les éditions Plaine Page. Le 1er mars 2025, l’autrice se produira en solo au Cipm (2 rue de la Charité) à 16heures, un belle occasion de retrouver son écriture fluide et subtile.

Inscrit dans la thématique de la filiation dès son titre, Ligne directe, le recueil poétique de la comédienne et poète Sarah Kéryna, instaure un faux jeu de miroirs entre les années 2018 et 2019, réalités diffractées, variations infimes. S’élabore un subtil exercice de collage où se voient juxtaposés extraits de journaux intimes, de l’auteure, de sa mère, de sa grand-mère, dates des deuils, mais aussi, la tragédie de la rue d’Aubagne à Marseille, l’incendie de Notre-Dame de Paris …
Les évènements qui nous sidèrent deviennent des marqueurs indélébiles et scandent notre perception du temps.

Sarah Kéryna © X.D-R

Sarah Kéryna © X.D-R

Autour, les détails du quotidien, un parfum, une couleur, un tas de linge, ancrent le discours dans la matérialité du vivant. La brièveté de la forme, -souples distiques parfois construits en quatrains, vers isolés où se condense une émotion-, le goût des étymologies, encore une matière à histoire-, tout contribue à la construction d’une esthétique du fragment.

Peu à peu l’ensemble s’orchestre en une musique douce et amère, nostalgique et sans concession, dont les vides sont à la fois des mises en relief des mots qui émergent en îlots denses et l’affirmation de l’importance du mystère des non-dits. Reprenant l’origine du terme « histoire » cher à Hérodote qui dénomma ainsi ses recherches, -en grec ancien « histoire » signifie « enquête »-, l’auteure réordonne par des tris et des rangements multiples les héritages matériels et les éléments de la mémoire.

Sarah Kéryna © X.D-R

Sarah Kéryna © X.D-R

Le texte s’organise en strates où musique, cinéma, peinture se conjuguent en « syntonie »: « lumière laiteuse des films japonais », anamorphoses, « bras droit étiré de la Vierge Marie dans / L’Annonciation de Léonard de Vinci », rêves, reflets de l’enfance, « espace de fiction », douleur du geste de l’écriture qui se perd lorsque la douleur de la perte est trop forte… Un diamant ciselé dans lequel on aime à se perdre et à se retrouver.

Ligne directe, Sarah Kéryna, éditions Plaine Page, collection Connexions

Point de fuite, poème de Sarah Kéryna dans une composition de Lionel Ginoux

Joyeux anniversaire Monsieur William Christie !

Joyeux anniversaire Monsieur William Christie !

Il a fêté son quatre-vingtième anniversaire le 19 décembre 2024, occasion pour l’ensemble qu’il a fondé en 1979, Les Arts Florissants, de multiplier les concerts et les surprises, à la Philharmonie de Paris d’abord qui les accueille en résidence depuis 2015, puis en une tournée d’anthologie qui a fait escale au Grand Théâtre de Provence. « Le plus français des chefs américains » (il est né à Buffalo un 19 décembre 1944 mais a été naturalisé français en 1995) était entouré ce soir-là d’une phalange de treize de ses musiciens et de six chanteurs issus de l’académie baroque « Le Jardin des Voix » qu’il a créé à Thiré en Vendée, il y a plus de vingt ans, véritable pépinière d’artistes.
Au programme un florilège d’extraits d’opéras baroques français tenait la salle d’un GTP comble dans les filets d’une magie que rien ne semblait pouvoir effacer. Bill, c’est ainsi que le chef aime être appelé, retraçait ainsi les productions lyriques et les grands enregistrements qui ont jalonné sa carrière.

Avec la feuille de salle était distribué un petit livret contenant les paroles des airs chantés permettant aux auditeurs de s’imprégner du sens de ce qui serait interprété. Le travail de l’ensemble est adepte de la manière « historique » dans son approche des œuvres. Il ne s’agit pas d’ une reconstitution qui serait simplement documentaire  mais plutôt d’accomplir un réel travail de création en utilisant les moyens techniques les plus proches possibles de ceux qui étaient à la disposition des compositeurs. Aussi, les instruments utilisés sont, soit d’époque, soit des copies fidèles aux originaux. Les cordes sont en boyau et les archets de type baroque.

William Christie © Caroline Doutre

William Christie © Caroline Doutre

Ce qui accorde à l’ensemble, outre la fluidité et la complicité sensible qui habitent ses performances, une sonorité particulière. Le son et le style sont ainsi étudiés avec une grande précision. Sans doute parmi les caractéristiques les plus évidentes se trouvent les « r » roulés de la prononciation restituée des siècles baroques. Les chanteurs savent préserver un équilibre subtil entre la scansion parlée et les mélodies, dans un effet de naturel confondant. Sans partitions, ils jouent vraiment les saynètes des divers opéras en version de concert mais légèrement mis en espace. Ils font vivre avec une espiègle liberté les personnages et les remuements de leurs âmes, tandis que l’orchestre, d’une superbe cohésion sous la houlette de « Bill » placé au centre des musiciens, derrière son clavecin ou son orgue, déploie une palette aux ondoiements moirés. Ici, la direction tient de l’évidence par sa précision, sa simplicité, son intelligence, son sens aigu des nuances. Un fil se tissait depuis la Médée de Charpentier à l’Atys de Lully puis un « parcours » Rameau visitant Pygmalion, Les Fêtes d’Hébé, Platée, Hippolyte et Aricie, enfin Les Indes Galantes et leur « tube », Forêts paisibles (Acte III, Les Sauvages).

Les voix des jeunes artistes, Ana Vieira Leite (soprano), Rebecca Leggett, Juliette Mey (mezzo sopranos), Richard Pittsinger, Bastien Rimondi (ténors) et Matthieu Walendzik (baryton). L’écrin instrumental accompagnait avec une subtile élégance les solistes égrenant grands airs, duos, tutti au tissage complexe, suscitant les exclamations enthousiastes du public. On rit, on s’émeut, on se laisse emporter dans les mélodies aux ornementations qui jamais ne cherchent à alourdir mais semblent être des émanations naturelles d’une intention, d’une respiration. 

Sophie Daneman © Juliette Le Maoult

Sophie Daneman © Juliette Le Maoult

On retiendra entre autres délices la très belle Médée campée par Rebecca Leggett, la voix lumineuse d’Ana Vieira Leite, celle très incarnée de Bastien Rimondi, les superbes ensembles, le théorbe de Thomas Dunford, la vivacité des instrumentistes souvent debout comme emportés par le flux irrépressible de leurs partitions…
Ce concert d’anniversaire recelait une surprise concoctée par l’orchestre : la venue de la soprano anglaise Sophie Daneman qui rappelait ses débuts avec William Christie qui a « changé sa vie, comme celles de tous ceux qui ont eu la chance de travailler avec lui ». Tel un enfant sage, il se tint sur une petite chaise pour l’écouter (seule entorse à la programmation française) dans un air de Théodora de Haendel, voix subliment aérienne et travaillée en dentelle fine.
Un anniversaire placé sous le signe de l’amour plus fort que la guerre…

Concert donné le 15 février 2025 au Grand Théâtre de Provence

Une version plus ancienne de Forêts paisibles des Indes Galantes par Les Arts Florissants

Éloge du brouillon

Éloge du brouillon

Après Les Petites Géométries et Les Géométries du dialogue, créées avec Le Ballet Cosmique, Antoine Aubry et Coralie Maniez (Compagnie Écailles) composent Sous la surface, une nouvelle création, qui, adressée aux jeunes publics, séduit aussi les plus grands.

Seule sur scène, une jeune femme agenouillée devant un tas de feuilles blanches semble réfléchir.
Elle note, soudain inspirée, se relit, soupire, froisse le papier, tente de faire un panier dans la corbeille posée non loin d’elle, la rate, se lève, tourne, revient devant les pages, gribouille, refroisse, jette à nouveau, rate encore, s’agace, recommence, sans que rien ne la satisfasse.
Les boules de papier jonchent le sol puis donnent lieu à un moment de basket déchaîné.
Les brouillons prennent vie peu à peu dans un univers qui passe progressivement du côté du rêve où tout est possible.
Une immense page peut ainsi servir de tapis de sol, devenir une cachette, une grotte préhistorique propice à la naissance de monstres improbables, un drap de fantôme, une houppelande de singe du futur, une voile de navire qui tangue au fil des souffles du vent, tableau mouvant où s’esquissent des formes, des dessins, des couleurs, du théâtre d’ombres…
Apparaissent des masques qui semblent sortis d’un livre en pop-up, un nouveau personnage qui pourrait être un double du premier, à la fois comparse et miroir.

Sous la surface © Compagnie Ecailles

Sous la surface © Compagnie Ecailles

On se laisse porter par le jeu des transformations et des surprises plastiques. Tout est voué à la destruction, ce ne sont « que » des brouillons, et pourtant chaque étape éveille nos imaginaires, provoque le rire ou le rêve. Tout se remodèle, se fond, se repense, se redessine, se récrit accompagné par un environnement sonore qui accentue la fragilité de cette inventivité en perpétuelle recherche. Se pose la question du brouillon, de ce ressassement des idées et des formes qui cherchent à s’accomplir. Où s’arrête le brouillon ? Où commence l’œuvre ? Quand peut-on dire que le stade des ébauches est achevé ?

Alors que notre époque semble être fascinée par le « tout-prêt », le déjà fini, l’immédiateté des œuvres qui seraient de l’ordre du génial surgissement sans étape préalable de réflexion, de mûrissement, un tel spectacle nous ramène à une dimension humaine où l’hésitation, le revirement, la rature, le remodelage, la recherche, sont les racines mêmes de la profondeur de notre pensée et le signe de notre humanité.

Sous la surface © Compagnie Ecailles

Sous la surface © Compagnie Ecailles

En exergue de la note d’intention, les artistes citent Marcel Proust (extrait de Jean Santeuil)  «Nous fîmes plusieurs brouillon de lettres que nous brûlâmes, puis l’heure du dîner arrivant, nous décidâmes de nous en tenir au dernier, qui nous sembla alors le plus mauvais et nous fît regretter d’avoir brûlé les autres.» Humour d’une création toujours en interrogation d’elle-même…

Le spectacle a été joué au Jeu de Paume, les 5 et 6 février 2025 avec en alternance Camille Thomas et Coralie Maniez / Magali Ohlund et Bérénice Guénée

Il sera encore possible de voir ce spectacle au Théâtre Durance mercredi 13 avril 2025 à 19 heures et pour prolonger la magie une séance de la « Petite Fabrique » aura lieu le samedi 26 avril à 10heures avec la metteuse en scène Coralie Maniez: « Animons la couleur ».

Sous la surface © A. Aubry

Sous la surface © A. Aubry