Around the Blues

Around the Blues

La huitième édition du Blues Roots Festival de Meyreuil était placée sous le signe de l’émotion. En trois soirées, grâce à André Carboulet, directeur artistique du festival et Jean-Pascal Gournès, maire de la ville de Meyreuil et instigateur passionné de l’évènement, sans compter les équipes de la mairie, les bénévoles et tout un faisceau de bonnes volontés, le blues déclinait une fois de plus à l’ombre de la Sainte-Victoire ses différentes facettes en un voyage éclectique autour des berceaux américains du blues, Louisiane, Arkansas, Chicago et Harlem et des styles nés à Londres ou en France.

Six concerts réunissaient du 10 au 12 septembre devant un auditoire toujours plus dense (la dernière soirée affichait complet avec mille spectateurs!).

Femmes puissantes

En ouverture, c’est le le blues-rock d’Elise Frank, pour l’un de ses rares concerts dans l’hexagone, qui déclinait ses rifts, ses sourires, son énergie. La jeune artiste arpente la scène avec conviction, secondée par le bassiste Josselin Fleury et le batteur Sébastien Gaschard. Elle insiste sur son nom de scène, Frank, en hommage à un ami disparu, et sourit sur la volonté de son nouveau label, Ruf Records, de la nommer Élise Frank.

L’une de ses chansons raconte ce changement de nom et le sentiment de perte qui l’a accompagné. Il est touchant de la suivre dans la transformation de la perte en décision positive: si le génial guitariste qui complétait le groupe l’a quitté, il n’a pas été question de le remplacer, mais de vivre sa musique sans. « Il s’agit finalement d’un véritable choix artistique », sourit-elle, évoquant les réflexions qui lui sont faites sur l’absence de soliste guitare. Le manque est compensé par des détours par le rock, la pop et le punk. Derrière son apparente fragilité se dessine une personnalité forte qui se moque des conventions, avec le malicieux Twice on Sunday ou I didn’t pay for it.

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

Celle qui voulait jouer comme Kurt Cobain raconte ses déboires en van, véhicule vendu par un escroc et qui a tenu immobilisé le groupe en pleine campagne irlandaise (Car Dealer). Féministe, elle ironise sur les envies d’un garçon qui souhaite une femme aussi jolie que bonne ménagère et lui souhaite ne jamais la trouver… faisant par la suite l’éloge de la liberté, She’s a Bird (et non a Beach!). prônant un « blues artisanal », elle s’amuse à jouer avec les mots et « mieute » ses mélodies et ses rythmes…

Seconde femme puissante du festival, la diva Shemekia Copeland mettait au service de la musique sa voix puissante. « Elle incarne l’idée de la rédemption et de la renaissance après des épreuves difficiles, ce qui est l’esprit même du blues », expliquait à l’auditoire André Carboulet, lors de sa présentation. Avec elle, chaque chanson devient une histoire dont elle scande les temps forts par des gestes de gospel.

Sans doute l’une des plus belles voix du blues, cette fantastique artiste rappelle ses trois nominations aux Grammy Awards, invite à applaudir John Hahn, son parolier depuis ses premiers morceaux et présent ce soir-là à Meyreuil, admiratif du parcours de l’artiste qu’il a toujours suivie. Cette dernière commence son récital par la chanson du groupe folk-rock américain, Delta Rae, Dance in the Graveyards (sortie en 202 sur l’album Carry the Fire): « When I die, I don’t wanna rest in peace. I wanna dance in joy. I wanna dance in the graveyards » (quand je mourrai, je ne veux pas reposer en paix. Je veux danser de joie. Je veux danser dans les cimetières).

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

Tout devient célébration de la vie, du passage des générations, de leur souvenir qui ne s’éteint pas. Si la chanteuse peut s’écrier « Let me cry », elle défend avec humour et conviction les droits de la femme dans le monde et dans l’univers du blues (« lorsque les femmes gagneront autant que les hommes pour le même travail!… »).

Blame it on Eve dénonce la stupidité de la croyance en un péché originel condamnant toutes les femmes: « Since the Garden of Eden They have you believin’ / When somethin’ goes wrong / You can blame it on Eve »!
Elle ne se contente pas d’une vision réductrice et chante aussi l’entente et le respect des êtres qui s’aiment avec le sublime Nobody but you que son père, le génial chanteur et guitariste Johnny Copeland écrivit pour son épouse. Elle poursuit avec des chansons issues de ses trois disques America’s Child consacrés à l’état du monde.
Son blues s’élève, énergique, nourri d’influences rock and roll, de pop, mais surtout d’une âme qui se livre, généreuse, intense. Ses acolytes, Ken Scandlyn et Arthur Neilson (guitares), Kevin Jenkins (basse)), Dan Hickey (batterie), apportent leur fougue efficace aux mélodies et à une rythmique sans faille.

Qui ne peut être touché par l’émotion vraie qui réunit la chanteuse et son invité, le guitariste-chanteur Jamiah Rogers, son « petit frère » qui doit jouer le lendemain sur la même scène!

La relève

Curieux mélange de fragilité, d’inspirations fulgurantes et de riffs acrobatiques à la Jimmy Hendricks, Jamiah Rogers emballait l’assistance par une performance aux flamboiements inspirés, arpentant l’espace scénique à grands pas, abolissant le quatrième mur en s’asseyant sur le bord de scène, afin d’établir une complicité magique avec le public, sautant au milieu des spectateurs, reprenant sa guitare, entonnant un chant aux résonances graves, déployant une mélodie douce sur les nappes sonores de la batterie de Tyvon Rice JR et de la basse Tony Rogers, puis accentuant son jeu, l’emportait en rythmes effrénés.

« Sa guitare, c’est le prolongement de son âme », affirmait André Carboulet. En effet, ses doutes s’expriment aussi par le biais de son instrument avec des revirements inattendus, des morceaux qui s’achèvent en falaise, comme si, soudain, le fil du discours se brise, pensée inachevée avant qu’une autre idée ne vienne combler les doutes et les incertitudes. Assurément, « le bluesman n’est pas un musicien comme les autres! » (André Carboulet). Une profonde mélancolie unit parfois guitare et voix avant de longs chorus de l’instrument.

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

« Nous sommes coincés dans le blues, nous ne pouvons pas jouer autre chose » sourit le jeune musicien de Chicago qui se livre à une reprise éblouissante de Come together des Beatles. Joueur, il expérimente diverses façons de jouer, place la guitare derrière sa tête, joue avec les dents, se sert d’une baguette de batterie comme d’un archet qu’il offrira ensuite aux spectateurs!

D.K. Harrell occupe ensuite la scène avec son accent de la Louisiane dont il joue: « pour la vigne c’est le terroir qui fait le vin, pour la musique, c’est la même chose, les différentes versions du blues sont nourries par leurs terroirs! Ce n’est que de l’émotion aux USA, explique André Carboulet. D.K. Harrell voulait faire de la musique, son père non, mais à treize ans, le jeune garçon a remporté un concours. Son père lui a dit que c’était bien et c’est ainsi que sa carrière a démarré ».
Avec les soufflants, Daniel Herrero Alvarez (saxophone) et Josue Garcia Duque (trompette), l’ensemble prend une tournure brillante nouvelle au cœur du festival.
Les mélodies se cuivrent et les « Misfits »,Orlando Henry (claviers), Ted Gould (basse) et Joseph Bruster (batterie), ainsi que les baptise leur leader, développent de superbes accompagnements. Soudain au milieu d’un accord, tout s’éteint. Pas de volonté esthétique cette fois, mais une panne électrique! Sans s’émouvoir, D.K. Harrell opte pour des cheminements plus intimes. Le gospel prend le relais: le public est convié à un chœur autour du célèbre The saints go marching in. D.K. Harrell danse dans la pénombre de la salle, anime avec une indéfectible passion la soirée, se propose de changer totalement son programme puisque l’électricité semble ne pas vouloir se rétablir. « Fiat lux! » tout peut recommencer!

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

La musique devient un jeu libérateur, on sourit à When I’m Young, l’auditoire bat des mains, « c’est une prise de conscience d’un collectif, et ça c’est déjà l’amour » insiste D.K. Harrell. Le « Funk Master » qu’est le bassiste entraîne le concert vers des moments où le blues se mâtine de funk, de pop. La voix du chanteur suit un groove funky séduisant. On fait un détour par une adaptation « louisianaise » de La mer de Trenet. Une bonne humeur et une joie de faire de la musique se distille. Qui pourrait penser que le blues est has been!!!

Le duo des géants

Le samedi soir voyait deux légendes se succéder sur scène: Errol Linton et Larry McCray.
Sans doute seul « véritable » concert de blues dans la grande tradition du genre, emporta les suffrages celui de l’harmoniciste Errol Linton et son inspiration londonienne. Le musicien passe de la voix chantée à l’harmonica et vice versa avec une fluidité stupéfiante, comme si un même souffle animait son approche mélodique. La basse de Lance Rose, la batterie de Gary Williams et la guitare de Richey Green s’en imprègnent et l’ensemble est unit par un époustouflant brio qui fait se lever et danser les spectateurs dans les rangs. Le blues voyage, passe par les Caraïbes, s’attarde dans une salle de danse, se fond dans les grands espaces.

Piano et harmonica dialoguent, virtuoses, le bassiste danse, le claviériste s’en donne à coeur joie.
En hommage aux grandes musiciennes pionnières du blues, Errol Linton reprendra ‘Tain’t Nobody’s Bizness if I do de Bessie Smith (1894-1937) qui fut surnommée « the Empress of the Blues ». Les rythmes puissants charrient les notes dans leur houle. Le musicien raconte l’histoire de sa famille, glisse un soupçon de reggae, revient au blues et ses mouvements amples et chaloupés, s’amuse avec un Boogie des Rolling Stones. Les notes de l’harmonica s’envolent, retournent à leur émetteur, puis l’une d’elle s’évade, invitant Errol Linton à l’appeler au loin.
Une courte attente, et la saynète se met en place, le « boogie » répond au téléphone. Le musicien modifie sa voix, mime le personnage. Le « boogie » revient, les accords sonnent, triomphants. Des éclats improbables se déploient, la magie irrigue l’ensemble, superbe!

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

La guitare impeccable de Larry McCray offrait en deuxième partie la perfection de ses accords électriques et sa voix soul. Et si sa « baby never comme back », ce n’est pas bien grave, la musique domine tout.

Les influences de BB King, Luther Allison et Little Milton se conjuguent avec le groove du musicien.
Coincé sur sa chaise par une hernie, il joue le célèbre Good Die Young ou remonte à ses origines avec Arkansas (paru dans son album Blues without You sorti en 2022). La nostalgie des racines et du retour dans le Sud des États-Unis se décline alors… « Take me back to Arkansas ».
Le vibrato de la guitare qui lui donne parfois des allures de guitare hawaïenne, la dextérité du jeu, son lyrisme qui englobe tout dans une même pâte sonore rendent l’ensemble hypnotique.
On quitte alors les rives proprement dites du blues pour des ailleurs oniriques d’une grande richesse.

Blues Roots Festival © C Colin – Ville de Meyreuil

Suivant la tradition du festival, lui qui avait été invité la veille au concert de D.K. Harrell, Larry McCray conviait auprès de ses sidemen, Joseph Veloz (basse), James Alfredson (claviers) et Da’Veonce Washington (batterie), Errol Linton dont l’harmonica réenchantait la soirée.
Impossible d’avoir le blues à cette magnifique fête du Blues!

Concerts donnés du 10 au 12 septembre 2026 au domaine Valbrillant dans le cadre du Blues Roots Festival de Meyreuil

Crédits photos © : C Colin – Ville de Meyreuil

Et si l’on partait en « Ballade »?

Et si l’on partait en « Ballade »?

La Vague Classique offre ses derniers concerts dans le cadre enchanteur de la Maison du Patrimoine de Six-Fours-les-Plages, située face aux îles Paul Ricard. Les jeunes artistes de l’Académie Philippe Jaroussky (académie qui devait signer un partenariat avec La Vague Classique sur le modèle de celui signé par Gautier Capuçon et son Académie avec le festival) partagent leur jeune talent avec un public privilégié, non par l’argent (ces spectacles sont gratuits) mais par la qualité de ce qu’il est convié à écouter.

C’est là qu’Antonin Bonnet invitait l’assistance à une série de Ballades délicatement conjuguées au coucher de soleil sur la mer (oui, quel bonheur de se trouver à l’intérieur de la carte postale!). Le jeune pianiste sourit, il est né en 2001 le jour de la fête de la musique. Un bel augure! Admis à seize ans au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris dans la classe de Denis Pascal, il a déjà été remarqué au Festival de La Roque d’Anthéron et à La Folle Journée de Nantes et a été lauréat de plusieurs concours internationaux (Carles & Sofia, Piano Campus, Stasys Vainūnas). C’est dans le cadre du partenariat entre l’Académie Philippe Jaroussky qu’il a intégrée en 2023 et la Vague Classique que son concert a été programmé.

Le jeune musicien, palliant à l’absence des feuilles de salle papier qui (autrefois) faisaient partie du rituel des concerts, présentait avec humour les pièces interprétées. Ouvrait le voyage la Ballade L. 78 de Debussy, originellement intitulée Ballade slave. Il s’agissait sans doute, expliquait le pianiste, d’une manière de rendre hommage à Chopin qui fit de la ballade un genre à part entière. La finesse du jeu d’Antonin Bonnet donne aux flots d’arpèges la délicatesse d’une pensée qui se complaît à la complexité des mouvements du monde, tandis que le deuxième thème, selon les termes de Guy Sacre « fait pressentir les futurs mirages aquatiques, les ondes marines, le poudroiement d’or de la lumière; on y respire plus large, et l’épisode en mi majeur est l’un des plus beaux moments de ce ‘premier Debussy’ ».

Antonin Bonnet, La Vague Classique 2026 © MC

Suivaient les deux premières Ballades de Chopin qui laissent transparaître le génie de l’improvisation qu’était ce compositeur. Ces deux pièces d’un genre nouveau sont construites comme des poèmes à l’architecture narrative puissamment bâtie. « La Première Ballade est un grand poème épique », sourit Antonin Bonnet qui rappelle combien les « dissonances » qui ne choquent pas nos oreilles contemporaines, furent suffisamment déplaisantes à celles de l’un des éditeurs de la partition au point qu’il tenta de les enlever pour préserver les faveurs d’un public parfois chatouilleux. La Deuxième Ballade fut dédiée à Schumann qui a écrit souvent sur Chopin.

Cette pièce reprend les oppositions chères à l’époux de Clara: le calme introspectif d’Eusebius le contemplatif et la violence des émotions de l’impétueux Florestan. Le jeune musicien sait avec une grande maîtrise livrer l’esprit des œuvres sans s’appesantir ni chercher un pathos facile.
Son jeu en épure se glisse avec élégance dans le cœur des mélodies et des rythmes, se livre à une virtuosité qui sait se faire oublier pour ne donner à entendre que les voix mêlées des mélodies tissées dans l’étoffe chatoyante des songes.
On peut imaginer dans les orbes de cette musique la légende narrée dans le poème de Michiewicz à propos du lac lituanien, Le Switez: alors que les Lituaniens se battent contre les tsars, les jeunes filles d’une ville engloutie se transforment en fleurs aquatiques pour échapper aux hordes russes…

Antonin Bonnet, La Vague Classique 2026 © MC

S’insérait entre les Ballades de Chopin la Ballade en fa dièse majeur opus 19 que Gabriel Fauré dédia à Camille Saint-Saëns. La légende veut que Liszt rencontrant Fauré à Weimar en 1877 aurait déchiffré cette Ballade en présence de son compositeur et se serait arrêté en déclarant « je n’ai plus de doigts! » ou, selon les versions, « c’est trop difficile! » (ce qui laisse dubitatif lorsque l’on évoque la difficulté des œuvres du musicien!). Le caractère mouvant des mélodies, leurs broderies délicates, leurs exubérances, leurs variations rythmiques, est traduit avec une verve qui ouvre des espaces lyriques où respire une intense lumière.

Tout naturellement alors pouvait éclore la plus lumineuse des Ballades de Chopin, la Troisième en la bémol majeur, radieuse dans ses élans de bal. Également inspirée d’un poème de Mickiewicz, elle évoque le sort d’un jeune homme entraîné par les flots, condamné à poursuivre l’ondine qu’il aime et ne parviendra jamais à atteindre.
Après une interprétation solaire, Antonin Bonnet abordait la plus sombre de ces Ballades, la Quatrième en fa mineur, somptueuse jusque dans ses fantaisies, profonde, émouvante, avec la répétition de son sol, son premier thème aux consonances mystérieuses, ses contrepoints comme un clin d’œil à Bach, ses effleurements, ses respirations, ses envols acrobatiques, ses alanguissements paisibles.

Antonin Bonnet, La Vague Classique 2026 © MC

L’harmonie entre le piano et les lieux du concert ourle le monde d’une conscience apaisée. Les couleurs bruissent, exacerbées, éblouissantes dans leurs chromatismes. L’émotion est palpable, l’indicible prend forme.
En bis, il ne pouvait être joué alors que la nuit enveloppait la scène qu’un Nocturne, le dernier. Magie sensible!

Le concert d’Antonin Bonnet a été donné à la Maison du Patrimoine de Six-Fours-les-Plages dans le cadre de La Vague Classique le 5 septembre 2026

Nota Bene
Revenons sur les dires entourant ce merveilleux festival: Non, il ne coûte pas un million d’euros! Son budget représente un pour cent du budget de fonctionnement de la commune, (la somme variant selon le nombre de concerts, cette année, 28 ont été donnés). Tous les concerts payants sont accessibles à 10€, tous les concerts des jeunes de l’Académie Jaroussky ou ceux de l’Académie Gautier Capuçon sont gratuits. Il est même à noter que plus de trois mille places gratuites ont permis au public de Six-Fours d’écouter le concert de Gautier Capuçon au Parc Méditerranée le 27 août dernier. Place est faite aussi aux jeunes talents de la région et de Six-Fours. La recherche de qualité n’est pas, n’est jamais, dans la volonté des organisateurs, volonté d’élitisme, mais bien de partage, d’accessibilité à ce qui se fait de mieux pour tous. Gérald Laïk-Lerda, directeur artistique du festival, insiste sur ce point : « le rôle des collectivités est de rendre la culture accessible à tous, il y va de leur responsabilité. L’excellence ne doit pas, ne peut pas être réservée à une élite! ».

La musique en cadeau

La musique en cadeau

Le cycle Entre Pierres et Mer concocté par le bel ensemble a cappella des Voix Animées proposait un deuxième volet consacré au composteur Giovani Pierlugi Palestrina à l’occasion des 500 ans de sa naissance (1526). Le concert était accueilli par la cinquième édition des Musicales de l’abbaye du Thoronet, manifestation organisée par le Centre des monuments nationaux.

Le programme intitulé Musica Dei Donum (la Musique, Don de Dieu) faisait se rencontrer « Stile antico » et « Stile nuovo » de la grande polyphonie de la Renaissance: la musique de Palestrina et celle de l’école napolitaine de la fin de la Renaissance, « une confrontation entre l’eau e tel feu, entre la fluidité contrapuntique et l’émotion tellurique de l’élan harmonique », selon les propres termes de Luc Coadou, directeur artistique de l’ensemble dans le hors-série du magazine Cité des Arts (entièrement consacré aux Voix animées et à leur saison 2026) qui sert aussi de feuille de salle, richement documentée.

Présentations

En amont du concert, dans la salle du chauffoir, l’équipe des Voix animées en présence de Jean-Marc Bouré, administrateur des monuments nationaux du Var, et du compositeur Fabio Marra (accompagné par sa traductrice et répétitrice de l’ensemble), attendait le public pour une présentation du concert.  « Il s’agit d’un programme pour cinq chanteurs, Anne-Sophie Honoré, soprano, Laurence Recchia, mezzo, Cyrille Lerouge, contre-ténor, Damien Roquetty, ténor et de moi-même, basse. Il y a des compositeurs morts et un compositeur vivant, ici présent, Fabio Marra. Une unité, donc : la musique italienne ».

D’abord, sera chantée la musique universelle de l’église catholique romaine, par les œuvres de Palestrina, grand compositeur de la papauté (il meurt en 1594). Ce sont des musiques qui n’étaient jamais données en concert, puisque liturgiques. (Elles le seront plus tard grâce aux Concerts Spirituels fondés par le compositeur et hautboïste à La Chapelle royale, Anne Danican Philidor, le 17 mars 1725). Le concert dans sa première partie se place dans une situation de cérémonie. Luc Coadou resitue les travaux du musicien dans le contexte d’une époque marquée par le Concile de Trente, engageant une manière de résister à la Réforme par la musique.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

Le travail est complexe: il s’agit de préserver des désirs de tissages mélodiques tout en respectant la position rigoureuse de la papauté qui cherche à rendre la musique proche du texte et le garder toujours intelligible, refusant pour cette raison la polyphonie du grégorien qui brouillerait le sens. La légende veut que Palestrina composa une messe en quelques heures (la fameuse messe du Pape Marcel dont les Voix Animées ont fait un enregistrement) et convainquit son auditoire de prélats que la polyphonie pouvait être parfaitement compréhensible et « audible »!

« La première partie du concert suivra les traces de Palestrina avec en thème conducteur l’Ave Maria » explique le directeur artistique des Voix Animées qui sourit par avance des surprises de la seconde partie consacrée à la musique napolitaine de la fin du XVIème et début XVIIème avec ses maîtres de chapelle qui voyagent par toute l’Europe au gré des engagements que leur offrent les puissants de ce monde. On verra ainsi Giovanni de Macque, fondateur de l’école napolitaine, être maître de chapelle du Vice-Roi d’Espagne à Naples.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

Carlo Gesualdo, prince de Venosa, neveu par sa seconde épouse de Saint Charles Borromée, archevêché-que de Milan et grand protagoniste du concile de Trente fera évoluer son art vers des audaces musicales et des univers tourmentés. D’autant plus tourmentés que le musicien était tout de même auréolé d’un passé sulfureux: découvrant en plein adultère sa première épouse, il l’aurait tuée lui-même et fait tuer l’amant de celle-ci. On ne riait pas avec ces choses-là à l’époque! Et pourtant ce prince aux comportements peu civilisés mena l’art du madrigal à des sommets, avec une expressivité jamais atteinte jusqu’alors et une poésie proche du pétrarquisme . Bref, le règne des sentiments et de leur délicate expression! (On peut rappeler à ce propos le roi Henri VIII d’Angleterre qui, tout modèle de Barbe Bleue qu’il fût, jouait fort bien du luth, de l’épinette et d’autres instruments, chantait et composa musique et poésie….). Les anecdotes fleurissent, rendent ces époques éloignées proches, instaurant une familiarité joueuse avec la complexité des relations de l’Europe de la Renaissance.

Les vies des compositeurs joués sont évoquées, les formes musicales mises en œuvre aussi, chromatismes, liaisons par progressions harmoniques, musiques dramatiques « toujours à se percer le cœur » qui sont dans l’école napolitaine les germes de l’opéra, polyphonies qui vont au bout de leurs possibilités, et accomplissent tout ce que les voix seules peuvent atteindre…
Inspiré par cette apogée expressive, Fabio Marra expliquait ensuite les principes de son motet, composé pour les Voix Animées, Gloria Domini in Saeculum. Comme ses prédécesseurs de la Renaissance, il utilise les chromatismes avec leur demi-tons qui « frottent », s’émerveille des résonances des voix et des pierres de l’abbatiale, privilégie l’expressivité, les contrastes et les nuances, laisse percevoir sous la sérénité une tension dramatique comme animée par une force intérieure.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

Seul terrible bémol : l’annonce de l’annulation des représentations du troisième volet des concerts dédiés à Palestrina, faute du budget nécessaire (les feux, la chaleur, tant de critères ont vidé les lieux de concerts et grévé les compagnies des fonds indispensables à leur survie!)

La musique est le meilleur don des dieux! (et des êtres humains)

Suit le concert sous les voûtes familières de l’abbatiale du Tholonet. Les voix des cinq chanteurs s’élèvent, pures, amples, expressives, se croisent, s’envolent, s’emportent, se poétisent avec une élégance rare dans le phrasé. Naît la messe de Palestrina après le Mirabile mysterium de Jacobus Handl, surprenant de modernité avec ses accords aux fines dissonances et ses tissages incroyablement contemporains. On a l’effet que peuvent produire les statuettes des Cyclades qui, bien que datant de l’âge du Bronze ancien (entre 3300 et 2000 avant JC), frappent par leurs formes géométriques en épure.

La Missa « Salve Regina » de Palestrina offre sa clarté, la scansion précise de son Kyrie, l’enthousiasme du Gloria avec ses joies et ses notes qui s’élèvent vers les astres, l’affirmation nette du Credo et ses douceurs vocales qui s’emportent peu à peu en crescendos éblouis, le brillant du Sanctus avant les effets de sfumato des voix qui dessinent des perspectives lointaines à l’Agnus Dei afin de mettre en relief les silhouettes du premier plan.
Après les exaltations mystiques, les tourments des amours terrestres entrent en scène.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

Les pièces de Giovanni de Macque, Carlo Gesualdo, Scipione Lacorcia, Pomponio Nenna, Ettore della Marra, déploient leurs palpitations, leur espièglerie, la complexité de leurs accords aux dissonances fruitées, leurs narrations qui font revivre toute une société qui, malgré ou grâce, à la rigueur de ses codes, n’oublie pas la fantaisie, les élans, les danses, les rires, les tristesses. Déjà s’ébauchent des thèmes d’opéra. Comment ne pas songer au Là ci da me la Mano du Don Giovanni de Mozart lorsque l’on écoute Della piu Bella Mano de Pomponio Nenna!!!!

Le Gloria Domini in saeculum du contemporain Fabio Marra (rien à voir avec son homonyme de la Renaissance), chanté dos au public dans l’abside principale de l’abbatiale prend des sonorités bouleversantes. Les chanteurs sont cinq et l’on croit entendre une multitude. Les expansions vocales sous les voûtes sont démultipliées. Peu importe alors le sens (pourtant tout est parfaitement articulé), le travail sur les voyelles est juste sublime, le temps s’arrête, saisi dans la magie des orbes sonores. Une forme de transcendance se déploie au cœur de cette grammaire finement ciselée dont l’ampleur semble contenir en elle des sources de mystères que les mots ignorent.

Musicales de l’abbaye du Thoronet/ Les Voix Animées, août 2026 © MC

En bis, après un retour à la simplicité de Palestrina, le motet titre du programme rappelle à une assistance séduite, que la musique est le plus beau don de Dieu, Musica Dei Donum!

Concert des Voix Animées donné à l’abbaye du Thoronet dans le cadre des Musicales de l’Abbaye du Thoronet le 29 août 2026

Photographies © M.C.

Retours attendus

Retours attendus

Les festivals se multiplient sur les territoires du Sud, il y a les « grands », à portée internationale, et ceux, plus modestes mais d’une irréprochable qualité qui perdurent contre vents et marées et maintiennent une programmation originale et sans compromis. Indubitablement Les Soirs d’été Durance Rive gauche (auparavant Soir d’été de Silvacane) font partie de ceux-là.

Grâce à eux, on découvre des ensembles qui ne sont pas familiers des grands médias, et qui pourtant empoignent les foules et les font danser!
Rappel de la première soirée de ce festival dans le cadre idyllique du parc de l’abbaye de Silvacane alors que la chaleur oppressante du jour s’atténue.

Faire chanter les rossignols

Initialement attendu en première partie de soirée, le groupe Neskoh Akustik avait dû déclarer forfait (son leader ayant subi une lourde opération), mais, relevant le défi à guitare levée, le quintette folk marseillais Rascal Saloon investissait la scène avec ses mots et ses musiques avec un talent fou. Autour de Nicolas Coutier, (guitare folk, guitare électrique ou mandole) se déployaient les talents de ses complices, Thierry Vaudé (mandoline, guitare folk, banjo, chant…), Victor Steil (Accordéon, mellow tone, harmonica, guitares, chant), Raphaël Rossignol (Cajon, bodhran, cuillères, chant…) et Emmanuel Rossignol (Basse, contrebasse, violon, chant).I

Les textes de Nicolas Coutier viennent scander le spectacle. On le voit arpenter les rues de Dehors, sous un « ciel qui se fout du temps qui passe » dans Attendre avec des chromatismes descendants à la guitare sur des mélodies celtiques tandis que les ostinatos des cordes semblent mettre le temps en pause, l’enserrant dans leur boucle où se greffent les rêveries de l’accordéon. Ce dernier prend des accents de cornemuse dans une danse irlandaise que les percussions rythment avec une fougue bienvenue. Les poèmes de Nicolas Coutier prennent un tour mythologique, embrassent les mondes dans un imaginaire aux ramifications proches de celles des BD de Philippe Druilhet avec un personnage qui « se baigne tous les matins dans le sang d’un animal (…) et peut se transformer en cheval ».

Rascal Saloon Silvacane 2026/

On plonge dans l’univers des westerns d’Ennio Morricone où galopent les chevaux soulevant des nuages de poussières… On croise Jacques Brel lorsque « La route toute droite, se pend entre le ciel et un canal ». Alors, « les corbeaux s’envolent en prière dans la lumière ». On s’attable au banquet de la vie même si « un jour (je) sortirai de moi »… Entre Irlande et Amérique, les musiques voyagent, airs traditionnels, improvisations, mots, se coulent dans une forme de récit aux couleurs de blues et de folk. Le public est conquis par ce poètes déjantés!

 

Retrouvailles jubilatoires!

L’année 2026 a tout de même connu une véritable bonne nouvelle: le retour du groupe mythique Poum Tchack qui, après plus de mille concerts en Provence et dans le monde entier avait fait une longue pause de plusieurs années. 25 ans!
Les voici de nouveau réunis : Alexandre Morier (guitare), Manu Reymond (contrebasse), Jean Philip « Pee Wee » Steverlynck (violon, chant), Samuel Bobin (batterie, chant) et Olivier Dambezat (guitare, chant).

Si on leur demande comment ils ont eu envie de renouer avec leur répertoire, ils sourient, espiègles. Le récit change selon les narrateurs, mais il est toujours question d’une soirée bien arrosée et festive et d’une décision prise vers trois heures ou trois heures et demie du matin. Rien n’a changé de leur verve, de leur humour malicieusement potache, de leurs improvisations déjantées, de leur occupation scénique, avec les bonds de Per Wee, les solos éblouissants de chacun, les pauses bière, (mais chut! Il ne faut pas le dire!), les tenues acrobatiques des instruments, les invitations à danser adressées au public qui ne se le fait pas dire deux fois et envahit l’espace herbeux qui fait face à la scène. Il y a les enfants qui caracolent, les couples qui retrouvent des pas oubliés, des solitudes qui se déhanchent pour le plaisir, les amis qui se retrouvent et discutent tout en levant bras et jambes en des rythmes parfois approximatifs (le terrain n’est pas aisé!), mais cultivant tous un art de Lal joie communicatif qui fait écho à celui développé sur le plateau.

Poum Tchack Silvacane 2026/

On voyage dans les souvenirs, les danses d’Europe de l’est, une Hora bulgare, une milonga, une valse, un swing, une espagnolade au cours de laquelle les interprètes miment une corrida fantasque, une nostalgie klezmer, un détour par le « petit jardin » de Jacques Dutronc, une rêverie sur une Gnossienne d’Erik Satie, un détour par le classique Tico Tico du jazz manouche, une anthologie musicale sur le thème du Bésame Mucho de Consuelo Vélasquez (1935, mais déjà initié par l’un des thèmes du Concerto pour piano en la mineur op. 54 de Robert Schumann!) mais aussi de célébrissime Andante du Trio n° 2 opus 100 de Schubert (celui que tout le monde connaît grâce à Barry Lindon de Kubrick!).

Victor Steil (des Rascal Saloon) et son accordéon sont appelés sur scène pour des duos et trios époustouflants et des tutti somptueux, dont une version mémorable du Libertango de Piazzolla.
Bien sûr une chanson russe offrira ses volutes mélancoliques, sublime avec son violon, ses accords de guitare, les sonorités de sa langue, suivie par un air tsigane. C’est en bis que les paroles de la dernière chanson seront traduites : « C’est l’histoire d’un petit oiseau qui marchait dans la neige laissant les traces de ses pattes. La neige a fondu et l’écriture a disparu. Le peuple tsigane cherche toujours cet écriture et cet oiseau qui sans doute était une alouette ». Le violon devient alors l’oiseau, flirte avec celui de Pierre et le Loup de Prokofiev, danse sur le fil de tous les styles des musiques traditionnelles et populaires, jazz, swing, accents de limonaire et Kiss me d’Elvis Presley. Comment s’arrêter!!!

Poum Tchack Silvacane 2026/

« Si vous voulez des disques, on doit en avoir quelques uns, de toute façon ils sont en libre accès sur le web! Nous n’avons pas l’intention de faire de l’argent avec ça ! Nous n’avons pas des envies de yacht! » sourient-ils. La grâce de la décontraction, du bonheur de partager la musique, de jouer dans toutes les acceptions du terme, et d’être toujours d’excellents musiciens, quel combo! On en redemande!

Concert donné le 3 juillet 2026 à Silvacane dans le cadre des Soirs d’été Durance Rive Gauche

Photographies © M.C.


Cette obscure clarté

Cette obscure clarté

Le Festival de Quatuors du Luberon s’amuse à de petites entorses à la forme chambriste qu’il défend, conviant ainsi un trio au milieu des quatuors. Mais quel trio! Le Trio Karénine, fondé à Paris en 2009, se produit sur les scènes les plus prestigieuses de la planète et aborde tous les répertoires, n’hésitant pas à défendre la musique contemporaine: il est dédicatoire des Allées sombres de Benoît Menut et a créé des œuvres de Franck Krawczyk, de Raphaël Sévère, entre autres contributions à ses contemporains. Ses albums depuis 2016 reçoivent les éloges des critiques, collectionnant Diapasons d’Or et étoiles Classica sans compter leur nomination au Preis der Deutsche Schallplattenkritik…

Leur programme destiné à l’édition 2026 des Quatuors du Luberon suivait cet éclectisme, convoquant des œuvres de Schubert mais aussi d’Ernest Bloch (1880-1939) et de Joaquin Turina (1882-1949), bien moins jouées que celles de celui dont on célèbrera le bicentenaire de la disparition en 2028.

Hymnes à la nuit

La première partie s’attachait aux ombres évoquées par le titre du festival, « La Musique, Parfum de la Nuit » avec l’exécution des Trois Nocturnes opus 56 qu’Ernest Bloch composa en 1924, juste avant son installation à San Francisco dont il dirigea le Conservatoire entre 1925 et 1930 (il avait déjà décidé de quitter l’Europe et de s’installer aux États-Unis en 1916. Il aura la nationalité américaine en 1924).

L’attaque nocturne du piano avec ses notes graves laisse les cordes s’évader en sons frottés et discrètes dissonances. Le rêve s’étire avec ses ombres et ses velours avant que sur les ostinatos du piano la mélodie en épure du violoncelle se déploie, tandis que le violon dessine un horizon lointain et nostalgique. Les coups de pinceau de ces tableaux vivants, jouent sur l’épaisseur des traits, dérivent vers des élans de jazz, se lovent dans leur composition cyclique glissant des rappels, mélodie du deuxième mouvement au cœur du troisième mêlée à des allusions au premier… éther des commencements, berceuse enracinée dans l’humus des traditions folkloriques, énergie délicate des cordes sur les rivières mouvantes du piano, le triptyque s’achève, onirique dans son évocation de la nuit.

Trio Karénine © 2026 Festival de Quatuors du Luberon

Celle du Notturno en mi bémol mineur de Schubert, intitulé Adagio, épaissit le mystère crépusculaire de ses accords arpégés et de ses pizzicati amples et quasiment théâtralisés par celui de sa composition qui soumet aux musicologues des hypothèses variées, mélodie de bâtisseurs de pilotis, ébauche d’une Fantaisie, brouillon abandonné d’un trio récrit plus tard?

Bref, le titre de référence, Trio D.897 sonne comme un nom de code.
Peu importe, tant la poésie intimiste de l’œuvre est intense, rendue avec une élégance folle par le Trio Karénine qui ici semble duettiser grâce aux unissons des cordes.
Le piano de Paloma Kouider, aérien, puissant, fluide, atteint des sommets; le violoncelle de Louis Rodde bouleverse par ses empâtements, sa largeur, sa limpidité, le violon de Julien Dieudegard invite l’invisible dans ses quêtes harmoniques.
Cette même intelligence de jeu irrigue l’ensemble du concert dont la première partie s’achève sur le Circulo Fantaisie opus 91 que Joachim Turina écrivit en 1936. Le violoncelle attaque dans les graves suivi par ceux du piano. De cette ombre initiale s’évadent les notes légères du violon.

Trio Karénine © 2026 Festival de Quatuors du Luberon

Conjugaison mélancolique de l’ombre et de la lumière dans l’Aube (Amanecer) de ce cycle du jour qui commence… le compositeur natif de Séville unit les cultures, ses racines espagnoles et ses inspirations parisiennes sur les traces de Ravel ou Debussy. En résulte une théâtralisation des accords, une sorte de mise en scène cinématographique avec ses saynètes brèves qui se voient drainées dans l’ampleur des respirations, la puissance des empâtements, la densité des thèmes entrelacés. Voici Midi, (Mediodia) et ses espagnoles mutines, ses gradations enjouées teintes d’une dramatisation emplie d’humour. La nonchalance d’une journée ensoleillée s’expose entre des élans exacerbés avant le Crépuscule (Crepúsculo) aux couleurs délicates et nuancées.

Lumineux lyrisme

La seconde partie du concert était dédiée au célébrissime Trio n°2 en mi bémol majeur D.929, opus 100 de Schubert. Le phrasé naturel et habité du Trio Karénine semble offrir au public du cloître de Silvacane une nouvelle lecture de cette œuvre composée l’avant-dernière année de la vie de Schubert (elle sera créée le 26 décembre 1827). On ne reproduira pas le commentaire détaillé qu’en fit, enthousiaste Robert Schumann, sans doute séduit aussi par la partition de piano, un petit Everest!

Il écrivit à propos des trios de son aîné que « un seul regard jeté sur le trio de Schubert, et toute la misère de l’existence humaine s ‘évanouit, le monde redevient neuf et radieux », il considérait son deuxième trio comme plus « viril, dramatique et passionné » que le N° 99. Schubert est jeune, il a trente ans en 1827, il aime les discussions avec ses amis, partager la musique, boire, rire et cela s’entend même lorsqu’une mélancolie se fait fait omniprésente (il sait aussi qu’il est très malade). La complicité des trois interprètes autorise la subtilité des sentiments contradictoires, insouciance et brumes. Bien sûr des quatre mouvements l’Andante est le plus connu grâce au film de Kubrick, Barry Lindon. L’ambivalence déjà contenue dans le premier mouvement dans lequel Schumann vit « une profonde révolte en même temps qu’une ardente nostalgie », contribue à la profondeur romanesque du film et par sa sourde intensité exprime les désillusions des personnages et souligne l’irréalité de la scène de séduction de Lady Lyndon, baignée de l’irréalité d’un clair de lune. 


Trio Karénine © 2026 Festival de Quatuors du Luberon

Les trois musiciens sont d’une justesse solaire et maintiennent une tension dramatique jusqu’aux dernières mesures. Il n’est plus question de virtuosité, elle est un instrument au service de l’expression en une liberté et une richesse inventive poignante.
En bis c’est une transcription de La Pavane pour une infante défunte de Ravel qui subjuguera encore fois le public de Silvacane.

Concert donné le 27 août 2026 dans le cloître de l’Abbaye de Silvacane, dans le cadre du Festival de Quatuors du Luberon

Photographies de l’article © Festival de Quatuors du Luberon 2026