De l’art du souffle

De l’art du souffle

La Mongolie était à l’honneur pour la première manifestation de la saison nouvelle du Chantier de Correns avec le ciné-concert autour du film de Zoljargal Purevdash « Si seulement je pouvais hiberner » (sélection Un certain regard, Cannes 2023).

« Nous sommes ouverts à ce monde », déclare Sylvie Aniorte-Paz, la nouvelle directrice artistique du Chantier, ce véritable laboratoire de création consacré aux nouvelles musiques traditionnelles et aux musiques du monde, qui, depuis Correns, tisse des fils de connivence avec tous les pays de la planète.

S’inscrivant dans la continuité du travail entrepris depuis sa création par le Chantier, Sylvie Aniorte-Paz sourit en présentant le premier concert de la saison: « lorsque j’ai voulu m’adresser à Johanni Curtet, auteur de la BO du film, pour ce ciné-concert, il est apparu que déjà Frank Tenaille (directeur artistique durant huit ans du Chantier) l’avait programmé! Nous restons dans le même esprit! Certes, il y a des nouveautés, un site tout neuf grâce à Laurent Sondag, mais aussi la poursuite des ateliers, des temps de partage, la chorale Mezzem menée par Sylvia Auclair, les stages et de nombreuses actions qui vont se dessiner tout au long de l’année.

Nouveau logo du Chantier

Le logo du Chantier change, un oiseau bleu qui contient tous les oiseaux du monde, porteur d’espoir, qui renaît comme le phénix, après les incendies de l’été, Correns se reconstruit. La marraine de cette année, et qui est déjà venue en résidence à Correns, est la magnifique Shadi Fathi. »

En avant-propos, les musiciens se racontaient un peu : Johanni Curtet, éthnomusicologue, avec une parfaite maîtrise de la langue mongole, du chant diphonique ou du beatbox, joueur de guitare, de vièle ikel, de guimbardes et de carillon; Kham Meslien, contrebassiste, Mandakhjargal Daasuren, vièle morin kuur, chant de gorge et diphonique. Les musiciens voyageurs côtoient les univers musicaux les plus variés, et Johanni Curtet les fait se rejoindre dans une musique qui épouse les paysages, les rêves, apporte une infinie poésie à des situations terribles, sans les édulcorer pour autant.

Les traditions mongoles du Khöömii, du morin khuur (vièle à tête de cheval), rencontrent celles de la world music, du blues, du pop et du beatbox. Mandakhjargal Daasuren explique combien le köömii (chant diphonique) est une technique vocale et non un style de chant: « cette technique est un art du souffle avec des exigences physiques aussi importantes que celles requises pour un art martial. Elle correspond aussi à une philosophie nomade. L’endroit où j’ai vécu et grandi est intimement lié à ma musique. Il faut toujours se souvenir de qui on a appris et comment. C’est porter du respect aux aïeux et à la tradition. »

Concert-Si-seulement-je-pouvais-hiberner.

Johanni Curtet sourit lorsqu’est évoquée la question de la relation entre la musique et le cinéma: « le défilement des images n’a rien à voir avec celui de la musique! Il n’est pas possible de faire autant de notes par seconde (24) que d’images, sauf si l’on s’appelle John McLaughlin! La musique ne doit pas prendre le dessus sur l’image dans un film, c’est comme une troisième narration. La cinéaste de Si seulement je pouvais hiberner, Zoljargal Purevdash a été baptisée un Ken Loach mongol. On retrouve chez elle une perception très sensible et forte des milieux des banlieues. Ici, nous serons dans la banlieue d’Oulan Bator, la capitale de la Mongolie, dans des quartiers d’une misère extrême où se retrouvent de nombreux nomades ruinés par les changements climatiques (beaucoup de troupeaux sont décimés par des grands froids qui n’avaient pas cours auparavant). D’autres manières de vivre sont exposées: le nomadisme c’est 100% le recyclage de la vie: on n’utilise jamais les choses une seule fois! ».

En finir avec les stéréotypes

Les compositions de Johanni Curtet suivent la vie de la famille du jeune et brillant Ulzii, dont le nom signifie « destin de bon augure ».

Seul avec son petit frère et sa petite sœur (la mère, illettrée, est partie travailler à la campagne), il se prépare au concours national de sciences physique, encouragé par son professeur et se démène pour trouver de quoi chauffer la yourte dans laquelle ils vivent. Bouleversant, le film le montre dans des responsabilités et des sacrifices qui ne sont pas de son âge, mais aussi dans la fraîcheur des jeux avec ses amis (du foot avec une bouteille de plastique vide) ou sa fratrie.

Concert-Si-seulement-je-pouvais-hiberner.

La musique sera à l’image des émotions, tragique, gaie, profonde, légère, harmonique et fluide tout en se permettant des dissonances et des frottements traduisant les difficultés… Le petit frère soupirera un soir « si seulement nous étions des ours pour pouvoir hiberner » et échapper à l’hiver!

Le contraste entre la beauté grandiose des paysages de steppe et la laideur des abords de la ville aux gratte-ciel sans âme est saisissant. Les modes de jeu en rendent compte, utilisant la technique diphonique liée à une iconographie stéréotypée de la Mongolie pour accompagner les errances en quête de bois ou de cartons, voire de vieux pneus pour allumer le poêle. Si le cheval représenté sur le manche du morin khuur est un animal psychopompe (qui accompagne les morts dans leur voyage), les sons de l’instrument suivent tantôt comme un galop oublié, tantôt en amples envolées lyriques les tribulations des personnages.

Vivante, la musique apporte sa respiration aux images. La fin, énigmatique, comme l’esquisse du sourire d’Ulzii devant les résultats du concours, laisse présager des jours meilleurs.
On est subjugué par la force de l’œuvre et la poésie délicate de la musique portée par les interprètes qui, de part et d’autre de l’écran de cinéma, sont doucement nimbés de lumière lorsqu’ils jouent.

Ciné-concert joué à La Fraternelle de Correns en ouverture de saison du Chantier le 9 octobre 2026

Photographies © M.C.

Indomptables énergies

Indomptables énergies

Plus de trois cents personnes en liste d’attente, des gens qui demandent une place quel que soit le prix… le Grand théâtre de Provence était pris d’assaut samedi 7 octobre comme les jours précédents. Tout le monde voulait assister aux premières mondiales de la dernière création d’Angelin Preljocaj, Soulèvement.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette œuvre n’est pas née opportunément au moment des manifestations lycéennes de ces derniers jours, mais a été mûrie au long des deux dernières années. La concomitance entre sa création et les évènements de la rue participe d’un air du temps époustouflant. L’artiste semble être (il l’est absolument!) intimement lié aux mouvements des âmes de son époque et en épouse les révoltes avec toute la pertinence de son art.

« De l’Antiquité jusqu’à ce jour, en passant par l’époque des Lumières, l’histoire est jalonnée de ces soulèvements sporadiques, alimentés par un rêve, une utopie, mais le plus souvent par une nécessité vitale. Cette énergie brute, ce mouvement des corps qui se dresse comme une digue et bouge comme un vol d’étourneaux qui se désagrège pour se reconfigurer plus loin, cette beauté sauvage nourrie par l’énergie du désespoir et qui rêve de déclencher l’étincelle du renouveau, je voudrais la faire circuler comme une joie dans les corps. » explique le chorégraphe dans sa note d’intention. Il signe ici une « danse du soulèvement » emplie de colères, d’espoirs, d’énergie, véritable ode aux forces d’une jeunesse qui n’abandonne pas.

Soulèvement / Ballet Preljocaj © Didier Philispart

En une vingtaine de tableaux, il parcourt le monde, et chacun, selon ses attentions, peut y voir les révoltes iraniennes, les mouvements de mai 68, la mécanisation à outrance qui esclavagise dans ses rouages venus des Temps modernes de Chaplin, les actions des Femens, les récentes manifestations lycéennes. Comment ne pas faire de rapprochement lorsqu’une jeune femme s’effondre dans les bras de ses pairs comme ce lycéen qui, frappé par un tir en pleine tête, a perdu un œil?

Visionnaire, l’artiste donne une lecture du monde dans sa cruauté et ses résistances, dans la force des combats où se forge une humanité sans cesse renouvelée, éprise de liberté. Les corps reflètent les tensions, les espérances, la dualité primaire d’éros et thanatos.

Soulèvement / Ballet Preljocaj © Didier Philispart

Tout débute dans une pénombre peuplée de percussions sourdes. Les jeunes gens apparaissent les uns après les autres sur le plateau. Peu à peu leur démarche désabusée s’organise, pulsée par l’énergie du groupe, offrant de superbes ensembles, chacun trouvant sa justification et ses gestes par rapport aux autres. Le mouvement unit les êtres qui puisent dans la force commune déployée leur propre détermination. Le collectif refuse, lutte, affronte l’injustice, la rétorsion sans jugement. Les solos, d’une précise élégance, semblent tout à tour apporter un commentaire personnel à l’action générale, apartés subtils qui distillent un art de la nuance où l’on pourrait ne voir qu’un monolithe.

La douceur qui répare les femens coiffées de couronnes de fleurs répond avec pertinence au tabassée inique qu’elles viennent de subir. Émergent aussi les couples, pas de deux sublimes où les danseurs trouvent une expressivité puissante. Comment résister au duo somptueux des deux amoureux qui se détachent de l’animation de la foule à l’instar de la célèbre scène où, durant le bal, Tony et Maria se découvrent dans West Side Story?

Soulèvement / Ballet Preljocaj © Didier Philispart

Les projections sur le mur de fond de scène (Nicolas Clauss) n’occultent pas ce qui se passe sur scène, mais apportent leur transcription poétique en ombres mouvantes, manifestants qui fuient ou se précipitent, mains superbement orchestrées en bouquets, roues dentées de la machine qui broie ceux qui la servent… le tout est magnifié par les musiques d’Irène Drésel qui jouent entre rythmiques urgentes et instants oniriques planants.

Les douze danseurs d’Angelin Preljocaj (ne résistons pas au plaisir de les citer tous! Paul-David Gonto, Afonso Gouveia, Verity Jacobsen, Florette Jager, Beatrice La Fata, Yu-Hua Lin, Théa Martin, Florine Pegat-Toquet, Romain Renaud, Mireia Reyes Valenciano, Valen Rivat-Fournier, Leonardo Santini) évoluent avec une éloquente justesse maintenant une tension sans faille jusqu’au tableau final qui fait se lever d’enthousiasme la salle comble du GTP.

Soulèvement / Ballet Preljocaj © Didier Philispart

Soulèvement s’affirme déjà comme une œuvre marquante de notre première moitié du XXIème siècle, déclinant la poésie des révolutions et des idéaux, appuyés sur la fraternité, la sororité, l’amour de la liberté et de sa nécessaire défense.

Spectacle donné en premières mondiales au GTP d’Aix-en-Provence du 7 au 10 octobre 2026
Soulèvement sera dansé au Théâtre de la Ville- Sarah Bernhardt à Paris du 22 octobre au 7 novembre 2026

 Photographies © Didier Philispart

 

Jazz et soft power

Jazz et soft power

En ouverture de saison, Charlie Jazz faisait une incursion saisissante au cinéma Les Lumières de Vitrolles, couplant film et concert. Et quelles œuvres!

Le passionnant documentaire Soundtrack to a coup d’État du réalisateur belge Johan Grimonprez, réalisé uniquement à partir d’archives dont certaines inédites, nous raconte les diverses étapes et ramifications qui conduisirent à l’assassinat de Patrice Lumumba, premier Premier ministre de la République du Congo (juin à septembre 1960). Un tissage serré d’images, d’extraits de discours, d’interventions, d’entretiens, de scènes de rue, de journaux télévisés, se voit rythmé par des extraits musicaux qui servent de trame :une phrase s’interrompt, puis reprend quelques images plus tard, enrobant les faits d’un sens nouveau.

Une modulation s’étire, une expression se déploie… le silence qui souligne les traits du visage d’Armstrong en train de jouer de la trompette bouleverse. Une douleur sourde (sans jeu de mot) transparaît alors, image symbolique des tragédies. Les paroles des responsables politiques sont croisées avec les faits qui les contredisent cruellement. La guerre froide sous-tend les évènements. On entend les présidents des États-Unis, les ministres belges, le roi de la Belgique, les dirigeants du Congo, on assiste à des interventions à l’ONU, on voit la nationalisation du canal de Suez par l’Égypte, la création du mouvement des pays non-alignés (le 19 juillet 1956 par la déclaration de Brioni), par Nasser, Tito, Soekarno et Nehru, visant à se protéger des influences des États-Unis et de l’URSS qui cherchaient à les impliquer dans la guerre froide. L’atrocité de la décolonisation du Congo est « justifiée » par les richesses du pays, avec ses sous-sols riches en uranium qui attisent toutes les convoitises.

Et le jazz dans tout cela? Louis Armstrong, nommé ambassadeur du jazz, est envoyé en tournée au Congo par les États-Unis. Sous le côté triomphal et bon-enfant de cette venue accueillie par les personnalités officielles du pays, parfois en costume traditionnel. À Léopoldville, c’est la chanson composée pour lui par Joseph Kabasele, dit le « Grand Kallé » qui lui est jouée: « Réjouis-toi,/ Le destin (Dieu) a voulu que tu visites le pays de tes amis/ Le nôtre est au cœur de l’Afrique nommé le Congo/ Armstrong,/ Ailleurs, tu es appelé Satchmo/ Au Congo, nous te surnommons Okuka Lokolé « .

Il ne sera pas le seul, le ministère des affaires étrangères américain a aussi diligenté en « ambassadeur culturel des États-Unis » Benny Goodman, Dizzie Gillespie, Nina Simone ou Duke Ellington. Ces « ambassadeurs de la note bleue » se rendront compte bien plus tard comment ils ont été utilisés, masquant par leur présence chaleureuse les agissements de la CIA et le coup d’état qu’elle organisa alors. En parallèle, la figure de Malcom X se dessine, accusant les États-Unis devant l’ONU. Le bloc afro-asiatique fait adopter une résolution pour la décolonisation totale et immédiate dans le monde entier sur une première proposition de Nikita Krouchtchev, alors secrétaire général du PCUS le 23 septembre 1960. Une session du Conseil de sécurité de l’ONU sera interrompue par la chanteuse Abbey Lincoln et le batteur Max Roach, tous deux militants des droits civiques, en février 1961 pour protester contre l’assassinat de Lumumba.

Bref, la folle complexité géopolitique de cette période est rendue avec une sobre efficacité, les « notes bleues » prennent aussi de curieuses résonances et nous poussent une fois de plus à analyser les relations parfois troubles entre la culture et le pouvoir.

Looking for Mingus

S’il n’est pas allé au Congo, Charles Mingus a lui aussi fait partie des « Jazz Ambassadors » dont les tournées étaient organisées par le gouvernement américain jusqu’à la fin des années 1970, afin d’appuyer son rayonnement international. Son concert de 1974 au Festival international de Baalbek au Liban en est un bel exemple. Le reliant au film projeté en salle, il y a tout de même Congo Blues qu’il enregistra au début de sa carrière en 1945 avec le groupe Red Norvo où l’on comptait le saxophone alto de Charlie Parker et la trompette de Dizzy Gillespie…

Le quartet Looking for Mingus (Jean-Charles Richard au saxophone baryton, Manu Codjia à la guitare électrique et Christophe Marguet à la batterie) réuni autour du saxophone alto de Géraldine Laurent venait rappeler la magie de la contrebasse de Mingus… sans contrebasse! Réarranger les thèmes du répertoire ne signifie pas les copier! Si le célèbre contrebassiste fait partie des plus prolifiques compositeurs de l’ère be-bop, son approche est liée à sa capacité de multiinstrumentiste, il étudia le trombone, le violoncelle puis la contrebasse à laquelle il appliqua nombre des techniques du violoncelle (dans son autobiographie, Moins qu’un chien (Beneath the Underdog) il raconte comment il a dû abandonner le violoncelle pour la contrebasse: le clarinettiste Buddy Collette lui aurait affirmé : « si tu veux jouer, joue d’un instrument de Noir. Tu ne feras jamais claquer un violoncelle, Charlie, alors apprends à jouer la basse et joue slap ! »)

Looking for Mingus / Charlie Free / CInéma Les Lumières Vitrolles © MC

Ainsi, le saxophone baryton de Jean-Charles Richard semble, en ouverture du concert, jouer la ligne d’une contrebasse sur laquelle le saxophone alto de Géraldine Laurent amorce les premières notes d’un rêve qui ne s’arrêtera qu’au bout des rappels enthousiastes d’une salle de cinéma comble. Après un Farewell, farewell qui muse entre unissons et contrepoints, se déploie la nostalgie douce amère de Better get it in your soul, puis Duke Ellington’s Sound of Love, composition sublime que Mingus écrivit en hommage à un musicien dont la première écoute eu sur lui l’effet d’une révélation. La souplesse et la fluidité du jeu, les échanges de rôle entre les deux saxophones, prenant tour à tour la rythmique ou la mélodie, transportent l’auditoire.

Looking for Mingus / Charlie Free / CInéma Les Lumières Vitrolles © MC

En une mise en abîme des regards des musiciens sur leurs aînés, seront revisités Goodbye Porkpie Hat composé pour le saxophoniste Lester Young, Reincarnation of a lovebird pour Parker. Les rythmes sont là bien sûr, soutenus avec brio par la batterie et la guitare, mais un indéniable lyrisme lie le tout en poésie subtilement distillée au fil des morceaux. La virtuosité des solos apparaît alors non comme une danse éprise d’elle-même, mais découle naturellement d’une volonté expressive déclinant les élans d’une pensée qui se délie dans les volutes des souffles. concert aérien et fortement ancré, quel pari! Et quelle réussite!
En bis, la liberté jubilatoire des instrumentistes s’offrait le luxe d’un nouveau morceau: « nous ne lavons joué qu’une fois, d’où le bruit des partitions! Il sera dans le prochain disque à paraître en février prochain » sourit Géraldine Laurent. Un rayon de soleil!

 

Projection et concert donnés le 3 octobre 2026 au Cinéma Les Lumières de Vitrolles dans le cadre de la programmation de Charlie Jazz.

Photographies © M.C. 
Nouvel Album de Géraldine Laurent : THE HOOKUP QUARTET ,  « Twenties » 
Sortie le 28 février 2025 sur le label Jazz Eleven ( https://www.jazzeleven.com )

Bach en duo

Bach en duo

Café Zimmermann, fondé en 1999, s’ancre particulièrement dans les musiques de Bach et du répertoire baroque. De la monotonie? Jamais! Cet ensemble à géométrie variable ne cesse d’arpenter les partitions, d’en exhumer, d’en transposer, et surprend autant qu’il séduit son public. La Maison des Arts de Cabriès recevait ainsi le 2 octobre dernier Céline Frisch (clavecin) et Karel Valter (flûte) dans un programme intitulé Baroque en balade,  « sonates pour flûte et clavecin de Jean-Sébastien Bach ».

Les deux musiciens souriaient en donnant à l’assistance quelques clés d’écoute: le paradoxe des duos de Bach est qu’ils ne se contentent pas de dialoguer avec deux voix, mais en convoquent toujours au moins une ou deux de plus. La main droite du clavecin, sa main gauche, la flûte, tiennent chacune une ligne mélodique. Le principe des instrumentations de Bach repose sur la conversation: une voix parle, l’autre réagit, l’autre surenchérit ou modalise.

L’ombre d’un autre musicien venait se greffer discrètement au concert, celle de Pierre-Gabriel Buffardin, originaire de Provence. On n’essaiera pas de décider ici quelle est sa ville natale: selon les sources, il serait né à Avignon, Marseille, Toulon… peu importe il est surtout connu pour avoir été un prodigieux flûtiste. Son élève virtuose Quantz disait de lui: « Il ne jouait que des choses rapides: car c’est en cela qu’excellait mon maître ». Il fut aussi au cours de sa carrière professeur de l’un des jeunes frères de Jean-Sébastien Bach, Johann Jacob Bach à Constantinople (qui s’adressa à lui pour se perfectionner), flûtiste à la cour de Dresde, il connut probablement Jean-Sébastien Bach. Il aurait aussi offert à son élève Friedrich, prince héritier et plus tard roi de Prusse, une flûte « Buffardine » (très au fait de la facture de son instrument, il lui aurait apporté des améliorations, dont le pied à coulisse et le bouchon).

C’est en souvenir du brio de ce musicien que les deux complices, Karel Valter et Céline frisch ont choisi des pièces mettant en scène son instrument. Sans aucun doute, expliquent-ils, l’esprit et la virtuosité des partitions est liée au fait que Bach connaissait les qualités de l’exceptionnel interprète qui pouvait les aborder.
Au programme trois sonates venaient illustrer le propos, les interprètes précisant au fil du concert celles qui avaient été écrites directement pour leurs instruments ou celles qui avaient été transposées. (Ce qui laisse supposer que la grâce de l’instrumentation initiale perdure dans sa « métamorphose » et permet d’entendre un souffle là où ne résonnent plus que des cordes, une vibration là où le souffle les remplace…)

La Sonate en si mineur BWV 1030 pour flûte traversière et clavecin combine tradition et innovation, et semble initier un concerto à elle seule, avec ses moments solistes pour la flûte, l’ampleur chorale du clavecin, le tissage des souffles et des cordes, le subtil moelleux du clavecin que Céline Frisch sait si bien faire chanter et la profondeur des sonorités de la flûte. La Sonate en mi mineur BWV 1034 pour traverso et basse continue semblait constituer une réponse sensible à la première, entremêlant ses deux voix posées sur la basse continue endossée par la main gauche du clavecin.

Était présentée la complexité de l’interprétation du « continuo » noté uniquement par chiffres sur les partitions baroques et invitant le musicien à improviser, accordant à chaque interprétation de l’œuvre une facture unique. La qualité de l’invention du clavecin égalait celle de l’envoûtante partition de l’Adagio initial, « une de plus belles pages dédiées par Bach à la flûte, et l’une des plus lyriques de toutes les sonates » (Guide de la musique de chambre, ouvrage collectif, éditions Fayard). Enfin la Sonate en la majeur BWV 1032, qui relève, comme la BWV 1030, du « trio pour deux instruments » déployait ses ondes délicates. L’assistance est juste subjuguée par l’élégance, la finesse de jeu, la musicalité subtile de la rencontre entre les deux instruments que l’on aura entendu séparément, dans la somptueuse Toccata en ré majeur pour clavecin BWV 912 et l’Allemande de la partita en la mineur pour flûte quels BWV 1013.

S’amusant de la facture boisée de leurs instruments respectifs, bois de noyer aux veines polies et table d’harmonie en épicéa pour le clavecin et buis pour la flûte, les deux complices mettaient en évidence le chiasme de l’histoire de la sonate dont le premier mouvement fut offert en bis, inspirée d’une sonate pour viole de gamme et clavecin puis deux flûtes et basse continue…
Passations, réinterprétations, transpositions, voyages incessants entre les lieux et les époques, la musique de Bach n’a pas cessé d’inspirer les musiciens et ceux qui les écoutent!

Cadeau final: comme la salle de la Maison des Arts l’autorise, les spectateurs ont accès directement à la scène, bavardent avec les musiciens, admirent de près les instruments et assistent, s’ils ont un peu de patience, à la magie du démontage du clavecin, dont la perfection des formes et de leurs enchâssements sans clou ni vis est une pure merveille d’artisanat. Le détail des touches dont le devant est orné d’un petit ange, les dessins sur la table d’harmonie classent l’instrument en œuvre d’art. Quel privilège de l’entendre si bien sonner, avec tant de nuances et de velouté (une rareté dans l’univers du clavecin) par une telle interprète!

Concert donné le 2 octobre à la Maison des Arts de Cabriès.

Photographies © M.C.
Nota Bene: regrettons encore que de tels concerts donnés dans les villes et villages du Pays d’Aix et du département risquent de ne plus avoir lieu en raison des coupes budgétaires. Un pan essentiel de vie et de culture est en train de s’effondrer.

 

Clavecin de Céline Frisch
Le théâtre de la caresse

Le théâtre de la caresse

Qu’est-ce que cette pièce écrite pour un seul spectateur! « il a fallu trouver un moyen de contourner la difficulté du nombre de représentations en faisant assister malgré la conception unique de cet objet théâtral, sinon les producteurs et les directeurs de salle n’adhéraient pas! » déclare Daniele Finzi Pasca, auteur, metteur en scène et acteur d’Icaro au public nombreux du Jeu de Paume.

Daniele Finzi Pasca, comme précédé par son sourire, ouvre le rideau devant lequel se trouvent déjà une table, une chaise minuscule derrière, et un téléphone « antique ». S’excusant avec humour de son français, traduit de l’italien, sa langue natale, il en offre la musicalité, muse entre maladresses et formulations précises, créant une complicité familière avec le public paradoxalement par la grâce de cette distanciation du langage. La traduction française de l’italien semble alors faire partie d’une mise en scène des mots qui se meuvent dans les faux miroirs de leurs ressemblances et de leur manière particulière de rendre compte de ce qui nous entoure.

L’acteur déroule son prologue, évoquant l’histoire de cette pièce écrite lors du séjour en prison qu’il effectua en Suisse, car il était objecteur de conscience. Icaro fait partie de la trilogie dédiée à la fuite avec Dialoghi col sonne et Arianna. Le mythe antique d’Icare est réduit à la nécessité de fuir, le labyrinthe du Minotaure pour Dédale et son fils Icare selon la légende grecque, l’asile de fous tenu par des sœurs et des médecins dans le cas d’Icaro. Au passage, Daniele Finzi égratigne le « théâtre contemporain conceptuel » qui détruit l’essence même du spectacle. Face aux circonvolutions absconses, Daniele Finzi préfère la simplicité: « un théâtre simple comme l’étaient les histoires que contait ma grand-mère ». Cette dernière a confié ses secrets à son petit-fils, dont la recette des gnocchis et de la crostata alle mele! « Préparer un repas, dit-il encore, est un prétexte pour rencontrer le monde. Ma grand-mère qui n’ jamais quitté sa cuisine, a découvert le monde en invitant sa famille à manger ».

Icaro ©Viviana Cangialosi

« C’est le moment où le public se sent mal à l’aise… » s’amuse le comédien annonçant les deux minutes « d’angoisse » au cours desquelles il déambule au milieu du public afin de choisir le ou la spectatrice privilégié qui le rejoindra sur scène. Une condition: être le plus léger possible (on en comprendra la cause ensuite, l’acteur portera ce « personnage privé de l’usage de ses jambes ». Rassurez-vous, la magie les lui rendra à la fin!).

Éteignons nos téléphones! Le rideau se lève enfin. Deux lits surmontés d’une chacun d’une moustiquaire vertigineuse sont installés en parallèle. Le public est séduit par le monologue du Pierrot lunaire qu’est Pedrolino, ses maladresses empruntées au monde du cirque, (rires assurés lorsqu’il cherche à enfiler un pantalon par-dessus sa robe de chambre ou qu’il mime la mise en sac à linge de la bonne sœur qui l’empêche de sortir !), sa faconde, sa manière de réinventer ce qui l’entoure, de dessiner l’architecture des lieux, de donner à voir par les mots, de transformer des vêtements emplumés en ailes qui permettront de fuir sa prison, sa manière de faire participer sa spectatrice (au Jeu de Paume, une jeune Agatha, fut embarquée dans ce rôle) en la déplaçant, la questionnant de façon à ouvrir de nouvelles portes à l’imaginaire.

Icaro ©Viviana Cangialosi

La gloire des anti-héros

Les maladresses, les vêtements pas complètement ajustés, contribuent à souligner la fragilité de ces anti-héros qui occupent le plateau l’un entrant dans les rêves de l’autre. « Je prépare mes spectacles comme des histoires qui doivent être racontées en regardant le public dans les yeux. Dans Icaro, je voulais parler d’espérance en donnant vie à des anti-héros, comme nous le sommes presque tous. Je fais du théâtre pour le plaisir de naufrager, de me perdre un peu ; une des choses les plus salutaires de cette vie. On se perd comme on s’échappe. Une fuite intérieure nous révèle ce que nous sommes.

La fuite est une stratégie qui permet de creuser encore plus la réalité pour découvrir les secrets que masquent les apparences, pour inventer de nouvelles utopies. » explique Daniele Finzi Pasca dans le dossier de présentation du spectacle. Venu d’un pays de montagnes (la Suisse), il en vante l’ascension, comme un « rendez-vous avec l’immuable » et évoque Icaro comme l’une de ces montagnes « qu’il escalade depuis vingt ans » (le spectacle créé en 1991 a été joué plus de 800 fois).
Fuir donc, puisqu’il s’agit de cela. La réussite du projet scelle aussi la fin de la pièce. Le lieu du spectacle était paradoxalement l’endroit qu’il fallait absolument quitter.

Icaro ©Viviana Cangialosi

La chute du toit ne conduira pas à la mort comme la chute d’Icare mais amène les protagonistes à retrouver le cours de leur vie. La mélancolie d’une fantaisie perdue s’insinue dans les interstices du jeu, les silences qui s’immiscent dans les pauses du discours que vient ourler délicatement la musique de Maria Bonzanigo. Le sourire du clown reste en suspend entre les traits noirs qui le griment, signes cabalistiques où s’écrit la gravité du rire. Si la légende se voulait leçon de vie et d’équilibre (Dédale conseillait à son fils de ne voler ni trop haut afin que la chaleur du soleil ne fasse pas fondre la cire de ses ailes, ni trop bas, sinon l’eau de la mer alourdirait ses plumes et l’engloutirait), l’aversion de Daniele Finzi s’attache à la fragilité des êtres et aux limites matérielles qui s’opposent aux infinies possibilités fournies par l’imagination. La pièce devient alors parabole de la condition de l’artiste et des êtres en général.
Un petit bijou de poésie, d’éclats improvisés, de théâtre et de cirque, aux fragrances douces amères éclairé d’humanité.

Spectacle donné le 1er octobre 2026 au Jeu de Paume, Aix-en-Provence

Photographies © Viviana Cangialosi
(« théâtre de la caresse » est une expression de Daniele Finzi Pasca)