Écrire un continent

Écrire un continent

Le festival Hispanorama, porté par l’infatigable dynamisme de l’association Agissez dans votre ville, et l’équipe du cinéma CinéAzur de la Croisée des Arts, signait cette année sa quatorzième édition. 

Loin d’être un simple assemblage de projections filmiques, ce festival s’attache à proposer une palette large de la culture Sud-Américaine, proposant concert, exposition, conférence autour d’un livre, travail en direction des scolaires principalement avec les élèves du lycée Maurice-Janetti qui produisent les teasers et présentations des œuvres présentées.  (En cela ils sont soutenus par leurs professeurs qui assurent, entre autres missions, un grand nombre de traductions lors des rencontres avec les équipes des films).

Livre, expos et musique

Un livre fondateur se voit explicité dans son histoire par l’universitaire Dante Barrientos Tecún, le Popol Vuh, « Livre du Conseil », ouvrage sacré du peuple maya Quiché, originaire du Guatemala.

Inclus vers 1715 par le dominicain, frère Francisco Ximénez, dans son recueil Histoire de la Province de Santo Vicente de Chiapa y Guatemala, cet ouvrage semble être la transcription et la traduction effectuée par le religieux à partir du texte original dû vraisemblablement à un indigène maya du XVIème siècle. Excellent grammairien, Francisco Ximénez, né à Séville en 1666, apprit la langue Quiché et le Kaqchikel à son arrivée au Guatemala en 1687. C’est grâce à son travail que les mythes et légendes du peuple Quiché sont arrivées jusqu’à nous.

Création. Le Popol Vuh vu par Diego Rivera. 1931 (image) © X-DR

Création. Le Popol Vuh vu par Diego Rivera. 1931 (image) © X-DR

Paradoxe de la colonisation et du prosélytisme religieux, c’est par ce dominicain qu’ont été préservées les histoires contant l’origine du monde et des phénomènes naturels selon les Mayas ! D’où le titre de la conférence : « Les Mayas et le Popol Vuh. Une relecture contemporaine au travers de l’humour et l’écocritique ». Il faut dire que les animaux occupent une grande place dans ces légendes

La musique n’était pas oubliée, grâce au concert de Mandy Lerouge, Del Cerro, une plongée personnelle et poétique dans l’univers d’Atahualpa Yupanqui et de celle qui signa toute sa vie d’un nom d’homme (Pablo del Cerro) les compositions que son époux interpréta avec tant de talent ! (lire ici )
La création plastique occupe toujours une grande place lors d’Hispanorama : les murs de la Croisée des Arts vibrent cette année des couleurs des tableaux des Mayas du Guatemala, « les artistes contemporains du lac Atitlán » proposés par Lidia D’Espinosa qui puise dans les tableaux de sa collection afin de livrer un aperçu de l’art des jeunes artistes de cette région du monde.

Hispanorama/ tableau d'Angelina Quic © MC

Hispanorama/ tableau d’Angelina Quic © MC

Leur travail précis sur les couleurs, les compositions, les matières, les effets d’épaisseur, séduit par sa richesse et sa variété. On sourit à l’humour d’Antonio Vásquez, « Point de vue de la fourmi », on est ému par le travail des Tejedores (Tisserandes) d’Angelina Quic, et particulièrement touché par l’orchestration quasi cubiste et puissante des toiles de Joselyn Cholotio.

Des films entre documentaire et fiction

La force du festival réside aussi bien sûr dans sa programmation filmique qui sait aborder par le biais d’œuvres peu ou pas données en Europe la complexité de la réalité de l’Amérique Latine. Les faits de société, les itinéraires particuliers, les fresques historiques, les constats des horreurs perpétrées par les diverses dictatures qui ont ensanglanté ce continent, les paysages, les traditions, leur rencontre avec une modernité qui n’est pas toujours positive pour les habitants, tout est passé au crible, avec poésie, humour, tendresse, colère.

Prix des Distributeurs-trices et Exploitant-es européen-nes 2025, le somptueux film d’Alvaro Olmos Torrico, La Hija Cóndor, évoque le métier des sages-femmes Quetchua, doulas dont le chant accompagne et soulage les femmes enceintes. La jeune Clara, adoptée par Ana, sage-femme expérimentée, a le don de ce chant. Tout la pousse à prendre le relais de sa mère adoptive au sein de la communauté des Andes, en Bolivie, dans laquelle elles vivent.
Mais le cadeau d’une radio, une dispute avec sa mère, les promesses d’une amie, vont décider la jeune fille à quitter son village pour aller à la ville où un destin de chanteuse lui est promis. 

Hispanorama/ tableau de Joselyn Cholotio © MC

Hispanorama/ tableau de Joselyn Cholotio © MC

Les pertes d’animaux et de cultures s’abattent alors sur la communauté villageoise et apparaissent comme un châtiment lié à ce départ. Ana part à sa recherche.
La beauté souveraine des paysages saisis dans des plans qui s’attardent sur les reliefs majestueux, les effets de couleurs, de perspectives, d’ombres, subjugue. La fin est certes, attendue et suit le schéma du conte.

Derrière l’attrait trompeur de la ville, se dessine aussi la volonté étatique de se débarrasser des communautés qui vivent en autonomie, cherchant à remplacer les doulas par des services hospitaliers éloignés des montagnes, mais censés apporter davantage de sécurité aux parturientes.
Se pose alors la question de la survie de certains modes de vie, d’occupation des territoires. Entre les vues grandioses des sommets et les habitations urbaines entassées et étriquées, faut-il imposer un choix ?

Les images de Nicolas Wong Díaz sont éloquentes et caressent les silhouettes des personnages aux expressions superbement nuancées et justes, María Magdalena Sanizo, époustouflante dans son rôle d’aînée, sage-femme généreuse et perspicace, Marisol Vallejos Montaño, lumineuse, et Nelly Huayta, l’amie tentatrice.

C’est à une réalité tragique que se réfère le documentaire Identitad (2024) de Florencia Santucho (présente lors de la projection du film) et Rodrigo Vázquez Salessi qui narre ici l’histoire de  Daniel Santucho Navajas (frère de la réalisatrice) qui, à 46 ans, a découvert sa véritable identité en 2023 après un test ADN réalisé grâce à l’association des Grands-Mères de la Place de Mai.
De 1976 à 1983, l’Argentine a vécu sous la dictature qui a fait près de 30 000 « disparus » et fusillés et a enlevé aux parents « disparus » considérés comme dangereux au moins cinq cents bébés qui furent confiés à des familles proches de la junte, occultant ainsi par ce traitement de leur descendance les luttes menées par leurs parents. 
Comment trouver la vérité, la pressentir, mettre en œuvre des recherches…
Tout est posé dans ce documentaire qui ne se complaît pas dans le pathos, mais reprend les faits, s’appuie sur des images d’archives, donne une vision chaleureuse de la reconstruction d’un homme qui découvre sa famille biologique qui devient aussi sa famille de cœur. L’intime ici est indissociable du politique et de l’Histoire.

Sont filmés les lieux où étaient enfermées les femmes enceintes, ceux où elles accouchaient (sordides cuisines) avant d’être exécutées et leurs enfants donnés. Lors de la discussion, il apparaît que plus de trois-cents enfants n’ont pas encore été retrouvés. Certains ont même été envoyés en Europe, les états falsifiant les livrets de famille… 
Les exactions de la dictature restent toujours d’actualité. Le film est une forme de réponse au négationnisme actuel entretenu par la présidence de Javier Milei qui minimise le nombre de disparus et nie les enlèvements des bébés au point de suspendre les subventions qui soutenaient jusque là l’association des Grands-Mères de la Place de Mai et la Banque Nationale des Données Génétiques (adoptée en mai 1987). La sidération perdure et l’oubli en est criminel.

Hispanorama 2026 a eu lieu du 4 au 10 avril 2026 à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume.

La Hija Cóndor / Alvaro Olmos Torrico © capture d'écran

La Hija Cóndor / Alvaro Olmos Torrico © capture d’écran

Nota Bene: Les élèves de toutes les écoles de Saint-Maximin-la -Sainte-Baume sont engagées dans le parcours dessiné par Historama de la maternelle à la terminale. Les maternelles effectuent un gros travail autour de l’exposition. Enfin, si l’Amérique du Sud est fortement représentée, c’est la culture espagnole dans son ensemble qui est invitée dans la démarche du festival. 

Du théâtre et du hic et nunc

Du théâtre et du hic et nunc

Le Collectif OCTA signe sa deuxième création après L’homme qui rêvait d’être malheureux (2023) inspiré de l’œuvre d’Orwell, 1984. Le mythe fondateur d’Œdipe est exploité dans leur nouvelle pièce, Ici et maintenant, à travers des références à Sophocle (Vème siècle av.J.-C.) et à Jean-Pierre Vernant dans son Œdipe sans complexe (paru en 1967). Ouf ! on échappe au ressassement freudien (lecture « psychologisante » selon Jean-Pierre Vernant qui souligne bien qu’Œdipe n’a jamais eu le complexe qui porte son nom).

 Les deux complices du collectif OCTA, Arthur Combelles (auteur du texte de la pièce) et Robin Denoyer font assaut de facéties potaches qui ne sont pas sans profondeur, arpentant les arcanes de ce qui fait le théâtre autour de trois grandes parties indiquées à grands coups de feutre sur un paperboard aux feuilles vivement retournées : « Partie I, La maquette, Partie II, Rendez-vous, Partie III, Radio ».  

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Le pas de côté nécessaire à la création est ici pris « au pied de la lettre », Œdipe n’est-il pas le petit-fils de Labdacos, le « boiteux », et fils de Laïos, le dissymétrique, le « gauche », lui-même est celui qui a le pied enflé ? Les deux comédiens, nommés « Un » et « Deux », iront jusqu’à présenter une « répétition » au cours de laquelle, effectivement, l’un répète en se l’appropriant les phrases énoncées par l’autre, se disputant lorsque le texte devient trop long à restituer ! 

Bref, le rire s’immisce dans tous les interstices des mots et des attitudes, flirte avec l’absurde, se complaît aux syllogismes qui se tordent maladroitement dans un esprit qui rappelle celui de Molière lorsque Sganarelle tente de faire une démonstration de bon sens à Don Juan et que son raisonnement se casse le nez. 
Le titre est programmatique : Ici et maintenant (rien à voir avec le livre que François Mitterrand fit paraître en 1980 !). La forme latine de l’expression, « hic et nunc » était familière des philosophes de l’antiquité qui cherchaient à définir le fait de vivre en étant ancré dans la réalité présente, se refusant aux mirages de l’illusion et insistant sur l’acceptation rationnelle de la réalité. Quel goût du paradoxe si l’on songe au théâtre comme lieu même de l’illusion…

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Après leur tentative de travailler sur Œdipe, les deux compères deviennent, l’un un programmateur de théâtre, l’autre un metteur en scène. « Dans mon spectacle, les acteurs entrent sans tenir compte du public. Ce sera un non-jeu. (…) Ce n’est pas pour les spectateurs qu’ils sont là à la base : les acteurs ne sont plus à la disposition du public » affirme ce dernier, au grand effroi de son interlocuteur qui, à force d’essayer de saisir la logique de ses propos, s’exclame « vous voulez faire du théâtre indé ! ». Le mot se décline alors en diverses finales, indélébile, indestructible jusqu’à devenir « indépendant » (comme les musiques rock « indé »). Bref, le public pleure de rire devant ces acteurs qui, « comme des enfants, jouent tout seuls dans leurs chambres » (dixit le metteur en scène)

Se pose alors la question de qui parle, à quelle personne, à quel genre… « je ne suis pas un, je suis multiple ».
Le tout dérape encore dans une scène de possession et d’exorcisme délirante.
Tout s’emballe dans ce théâtre pourtant si écrit et qui est en train de se faire…
La réplique culte « j’ai été agi » résonne avec la thématique tragique du début : « le sens (tragique) que nous faisons des choses, nous sommes des personnages et en même temps nos actes et nous-mêmes échappons à nous-mêmes ».

Collectif OCTA / Ici et maintenant © X-D.R.

Renforçant le caractère génialement absurde des répliques, signale le passage à une nouvelle partie le tube de Tom Jones, « It’s not unusual ».
L’interview qui suit est un modèle du genre, pompeux, embrouillé, pédant. Le journaliste radio devant son « public en présentiel » se livre à une critique verbeuse et floue à souhait convoquant Œdipe sans complexe de Jean-Pierre Vernant, posant des questions qui n’en sont pas et noyant ses mots dans des borborygmes incompréhensibles qui semblent cacher la pensée supérieure de ce Trissotin contemporain.
Ce qui entoure la pièce, ses répétitions, sa programmation et sa diffusion, est ainsi transmué en objet théâtral : les conditions de production de l’œuvre deviennent l’œuvre elle-même.
On rit beaucoup, on savoure, on voudrait revenir, réécouter. Un petit bijou de fantaisie et d’humour.

Spectacle joué au théâtre de l’Ouvre-Boîte les 27 & 28 mars 2026

À venir
  Le 05 mai 2026 / Collège Sacré Coeur – Aix en Provence (13)
  Le 06 mai 2026 / Le 3C – Aix en Provence (13)
  Le 07 mai 2026 / Le Grain de Sable – Barcelonnette (04)
  Le 08 mai 2026 / L’Alternateur – Seyne (04)
  Du 04 au 22 juillet 2026 / Festival Off Avignon – Le Train Bleu (84)

 Photographies de l’article © Collectif OCTA

Les notes bleues du serpent d’étoiles

Les notes bleues du serpent d’étoiles

En sortie de résidence au Chantier de Correns (Centre de création des Musiques du monde), le Sâbir Quintet présentait son nouveau spectacle intitulé « Nomade sur le bleu ». 

Lors de la rituelle et passionnante présentation d’avant-concert menée par Frank Tenaille, directeur artistique des lieux, explicitait le nom choisi par le quintet réuni autour de Raphaël Benyoucef (oud, bouzouki, compositions) : « le Sâbir est la langue véhiculaire des ports de la Méditerranée permettant aux marins de toutes origines de communiquer. Arabe, grec, turc, espagnol, italien, français, se trouvaient mélangés de telle sorte que tous se comprenaient. C’est un peu comme dans le livre de Jean Giono, Le serpent d’étoiles. Les bergers rassemblés sur le plateau où leurs bêtes se retrouvent durant la transhumance développent un sabir particulier qui mêle leurs dialectes différents ». 

Des itinéraires passionnés


Chaque musicien est alors invité à se présenter, retraçant son itinéraire. Raphaël Benyoucef explique qu’il a constitué le Sâbir Quintet afin de remonter les parties de lui-même, sorte de puzzle, français, piémontais, kabyle, comme une réappropriation culturelle intime, apprenant à jouer du oud et du bouzouki auprès de différents maîtres, après avoir aimé les Pink Floyd.

Avec cet ensemble, il recherche ce qui unit les différents morceaux de la Méditerranée, leurs différents timbres et sonorités où l’Orient et l’Occident se lovent, faisant se croiser les maqâms (modes orientaux) et la musique modale.
« Dans la musique turque, par exemple, sourit-il, entre le do et le ré il peut y avoir neuf commas (intervalles entre deux notes), d’où une grande richesse d’expression, c’est comme si l’on donnait au musicien une palette de peintre infiniment subtile ». 


Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

Sözdel Garcias qui a grandi dans une famille de musiciens à Damas, cultivant les musiques kurdes et arméniennes, décryptait ensuite les arcanes du qanun, cet ancêtre ou voisin du psaltérion. « Inventé par le philosophe Al-Fârâbî, le qanun (ou kanoun) a été nommé « la loi » car c’est autour de lui que s’organisent les autres instruments. Sur ses trois octaves, chaque note dispose de trois cordes. Ce qui rend l’accord très compliqué !

Ensuite, la main droite donne la mélodie et la main gauche peut soit jouer la même à l’octave au-dessous, ou l’arpéger, ou venir à la rescousse de la main droite pour les trilles et les passages virtuoses ou encore ajouter des ornementations.
Ce qui est fantastique avec le kanoun, c’est que l’on peut jouer tous les types de musique ! J’en joue depuis l’âge de sept ans et désormais je l’enseigne aussi ». 

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

Christophe Montet partageait sa passion pour les percussions qu’il apprend depuis vingt ans : « je continue sans cesse d’apprendre ! La darbouka, son petit frère le rak fabriqué le plus souvent en peau de raie (en mouton, cela sonne plus mat) entouré de ses cymbalettes, le tombak (dont la darbouka serait un dérivé), qui tire son nom des sons produits par les frappes principales, « tom » (grave obtenu par une frappe au centre de la peau), et « bak » (joué au bord et plus aigu). « Zarb » pour les arabes et « tombak » pour les iraniens, cet instrument est d’origine perse (l’Iran actuel). Amoureux des musiques grecques, iranienne, turque, Christophe Monet reste très attaché à la mélodie, « c’est elle qui décide des rythmes que je vais jouer ». 

Le violoncelle de Marie Tournemouly pourrait détoner dans cet ensemble d’instruments orientaux. Il n’en est rien. La musicienne a d’abord découvert le bonheur de l’improvisation en travaillant avec Didier Lockwood, puis la variété des maqams qui l’ont obligée à désapprendre les techniques « classiques occidentales » : « je dois désapprendre les gestes, les écarts des doigts (l’équivalent d’un doigt entre deux pour le « classique ») qui doivent se resserrer pour les quarts de tons orientaux. 

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

Pierre Lassailly pour sa part évoque sa formation classique à la clarinette : « classique, mais avec des profs très ouverts qui m’ont fait aborder beaucoup de répertoires différents. Je me suis rendu compte que cet instrument d’orchestre est aussi utilisé dans plein de musiques traditionnelles, grecque, malgache… le travail contemporain avec les partitions d’Aperghis m’ont aussi fait sortir de l’opposition majeur/mineur en développant une énorme palette de couleurs. »

Héritages et création contemporaine

Chaque musicien présentera à tour de rôle les morceaux interprétés, la plupart étant dus à Raphaël Benyoucef.  Le concert débutera par la vivacité de Kyklos et ses cycles rythmiques, puis, en hommage à tous les émigrés de tous les temps et de tous les pays qui ont dû changer de nom pour s’intégrer, Dis-moi ton nom, la Tarentelle de l’exil qui dépeint l’histoire familiale du compositeur : « c’est l’histoire de mes grands-parents qui ont quitté la région de Naples pour la France. Trois grands maqams sous-tendent la composition afin de retracer les paysages d’un village d’Italie où la joie se teinte de la prémonition de départs futurs, l’exil et ses parfums jazzy, les difficultés de la vie d’émigré avec la barrière de la langue. Les maqams permettent d’exprimer sans les mots… on peint avec de la musique ».

Des villes émergent au fil du voyage porté par les « semelles d’Hermès ». La course s’accélère, un détail l’arrête, on savoure une rencontre, un lieu, puis le violoncelle s’envole. Ses pizzicati initient le rythme que reprennent la darbouka et les plectres alertes du qanun pour brosser le portrait foisonnant d’Istanbul en mouvements chaloupés que viennent éclairer quelques notes de jazz manouche à la clarinette.
Un parfum de Grenade se dessine dans la chaleur qui inonde la ville de Lorca et esquisse quelques pas de flamenco.

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

À l’amie des poètes, Mahmoud Darwich, Jean Genet, Leïla Shahid, déléguée générale de la Palestine auprès de l’Union européenne à Bruxelles, récemment disparue, sont dédiées les amples vagues lumineuses de Chahid (« martyr »). Pour la première fois en concert se déploient les houles d’un monde qui s’emballe avec ses brusques changements rythmiques, ses théâtralisations, ses voix contrapuntiques qui se tressent, se fondent en un air fredonné, puis s’emportent en volutes ornementées d’où sourd une inextinguible nostalgie. 

L’accord avec le monde est scellé dans le « Doux matin » où les silences s’ourlent de polyphonies délicates tandis que la clarinette s’orientalise sur les ostinatos du oud dans le Clair-obscur. La silhouette de Ziryab (le « merle »), géographe, astronome mais aussi musicien qui introduisit le oud après lui avoir ajouté sa cinquième corde en Andalousie et fonda le conservatoire de Cordoue, se glisse dans les folies enthousiastes des instruments déchaînés qui offrent une partition où Occident et Orient fusionnent avec bonheur. « Ziryab, c’est aussi le nom de mon petit chat », note, espiègle, Raphaël Benyoucef. 

Sâbir Quintet, Correns, 2026 © M.C.

La clé (avec une vraie forme de clé de porte!) du qanun 

Enfin c’est le tempo du zeybek (turc) ou zeïbekiko (grec) qui s’empare de Linissa et mêle les voix de tous les instrumentistes, entrechoquant les langues de la Méditerranée en une vaste toile colorée.

Concert donné le 10 avril 2026 à la Fraternelle de Correns sous l’égide du Chantier.

Photographies © M.C. (À noter le costume traditionnel « fait main » par Sözdel Garcias, Là encore les tenues d’Orient et d’Occident se rencontrent et c’est un enchantement!)

 

Réinventer la harpe

Réinventer la harpe

La salle de la Manufacture recevait un étonnant concert dans le cadre de Mus’iterranée. Si ce festival a habitué ses auditoires à écouter guitares, ouds, canuns, instruments à vents et percussions de toutes sortes, il proposait pour la première fois un spectacle de harpes. 

La première partie, sans doute la plus traditionnelle, était consacrée à la harpe celtique d’Elena Armenteros, tandis que la seconde présentait une harpe plus imposante, vouée… au flamenco grâce à la musicienne Ana Crismán, première et seule artiste à utiliser cet instrument pour jouer du flamenco. 

Douceurs voyageuses

Invitée dans le cadre d’un échange avec le festival Fosquets Lithica de Minorque, Elena Armenteros offrait la délicatesse de mélodies collectées dans le terreau des musiques traditionnelles. Elle expliquait comment la musique traditionnelle avait d’abord été chantée et dansée, bien avant l’invention des instruments, se perpétuant de génération en génération.

Elle abordait ainsi une chanson d’amour traditionnelle de la petite île d’Erikscay (littéralement « l’île d’Éric », située entre South Uist et Barra dans les Hébrides extérieures au large de l’Écosse). Indissociables à l’origine, le poème et la musique peuvent aujourd’hui être entendus à part, mais la musicienne préfère ajouter sa voix aux modulations souples de sa harpe, retrouvant la fusion primitive qui ne séparait pas la musique, ses rythmes et la poésie. Art complet où la musique de la langue et celle des notes tissaient d’éloquentes correspondances. 

Elena Armenteros © X-D.R.

Elena Armenteros © X-D.R.


Les sonorités des cornemuses se voient traduites par les accents de la harpe celtique, bourdons ostinatos sur lesquels se posent les mélodies. Quittant l’Écosse, la harpe voyageuse s’arrête en Irlande, évoque des amours perdues, transportant dans ses arpèges les parfums de landes qui se confondent avec les houles marines. L’inspiration sera plus personnelle en fin de récital. Elena Armenteros livrera ses propres compositions aux phrasés aériens et ciselés. On y retrouve la simplicité d’un Yann Tiersen et ses envolées rêveuses. 

Arpa flamenca

Ana Crismán, livrant ses explications en un français d’une grande clarté, visiblement travaillé pour être comprise par l’ensemble du public venu nombreux à la Manufacture, racontait ses origines dans la province de Jerez, son amour pour la musique qui l’a poussée à faire des études supérieures en musicologie, sa découverte éblouie de la harpe celtique dont elle a appris les arcanes à l’oreille. Pour jouer le flamenco, cette « musique qui lui a montré que la vie n’est jamais comme on s’y attendait » sur cet instrument tellement plus ancien que la guitare et pourtant que l’on n’associe pas au même répertoire, elle a dessiné elle-même une harpe à trente-cinq cordes (la harpe celtique a d’habitude 34 ou 38 cordes).

Pour la première fois dans l’histoire de la musique, la harpe devient flamenca et avec quelle verve !
Les attaques rugueuses, les rythmes frappés sur le corps de la harpe, la transformant en instrument de percussion, et les mélodies s’enchaînent, se superposent avec virtuosité.
On retrouve les différents compás du flamenco, Soléa, puissamment marqué, profond et parfois un peu solennel, Alegrías et Cantiñas, vif et joyeux, Bulerías, et ses syncopes alertes.
La Arpaora (harpiste) joue d’abord seule, puis est rejointe selon les pièces interprétées par les percussions de Domingo Moreno, la voix rocailleuse à souhait de Luis de la Carrasca et les danses virevoltantes et habitées de Céline Daussan, la « Rosa Negra ». 

Ana Crismán & Céline Daussan © Festival Mus'iterranée

Ana Crismán & Céline Daussan © Festival Mus’iterranée

On part à Grenade, en Andalousie, on renoue avec les racines africaines lorsque la harpe prend des allures de Kora, fluide, puis se mue en orchestre de guitares. « Choisir la musique a été une décision radicale », sourit entre deux morceaux la musicienne. La musique théâtralisée est ici ardente, force vitale nécessaire et multiple. 

Concert donné dans le cadre du festival Mus’iterranée à la Manufacture d’Aix-en-Provence (grâce au partenariat du Festival Flamenco Azul, du Festival Andalou et du Festival Fosquets Lithica) le 3 avril 2026

Fratries musicales

Fratries musicales

Le talent de Magali Villeret, fondatrice du Festival Mus’iterranée, est de dénicher des musiques et des musiciens qui parlent du monde, d’humanité, d’écoute, de bienveillance, avec une capacité de créer, de marier timbres et couleurs, de construire des paysages sonores qui prennent tous sens.

Lors de la dernière édition du festival, étaient invités le 27 mars dans la salle Jean Monnet de Meyreuil, Gil Aniorte-Paz et le 29 du même mois, Sylvie Paz au Cagnard. Le frère et la sœur s’invitaient tour à tour dans leurs concerts respectif, s’amusant à se découvrir avec un faux étonnement : « Je l’ai croisé (e) dimanche dernier chez mes parents ».  Tous deux, dans des registres différents se donneront carte blanche et inviteront sur scène les complices qui ont partagé leurs itinéraires musicaux. 

Y’a de la Rumba dans l’air

Devant une salle comble au point de devoir refuser du monde, Gil Aniorte proposait sa nouvelle création, Afro Rumba Club. La rumba au sens littéral du terme est une fête (en castillan). Le 30 novembre 2016, la rumba cubaine a été adoptée par l’UNESCO dans la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, et reconnue comme un « mélange festif de la musique et de la danse ».

Gil Aniorte au chant et à la guitare ne se contenta pas de convier son auditoire au cœur de la fête, mais le conduisit au cœur d’un véritable parcours, passant d’un continent à l’autre, plongeant dans les racines africaines, jonglant entre les rythmes et les textes. Si la « rumba (le, Gil Aniorte) suit comme une ombre », le rapprochant de ses racines andalouses et de Garruchete, elle prend aussi une dimension politique et lui permet d’évoquer les grandes figures des mouvements progressistes d’Afrique, comme le président Sankara du Burkina Faso, « la patrie des personnes intègres », anti-impérialiste et symbole des luttes pour la liberté au point d’être considéré comme le « Che Guevara africain ». 

Mus'iterranée 2026 Concert Gil Aniorte

Entre l’Afrique et Cuba, la Rumba danse, s’étire entre ses trois compas principaux, flamenca, cubain, africain, trois pôles autour desquels les couleurs se posent, s’accentuent, s’éclairent, les voici sous les lampions d’une placette qui suivent les petits pas des danseurs, petits pas qui mènent à la révolution, du Congo à Cuba, surmontant les souffrances et s’évadant des rues de Bamako. 

La Rumba s’envole dans les volutes de la flûte traversière de Quiniro Guevara (aussi au saxophone et aux claviers), tourbillonne, trublionne dans Kinshasa indépendante, marie les entrechats du tchatchatcha aux méandres d’un fleuve noir, s’embrase des élans du jazz en hommage à Jean-Pierre Rampal, se chaloupe, s’enivre dans les percussions débridées de Nadia Thighidet et de Thibaut Gueriaux, soutenue par l’impeccable basse qu’est Bernard Menu. 

Mus'iterranée 2026 Concert Gil Aniorte

Les complices de Radio Babel Med viennent sur le plateau ainsi que Sylvie Paz. Les concerts des uns et des autres sont annoncés, Au-delà des Mers, Maturity Project (Nadir Ben), Cartes blanches… La musique est ici affaire d’amitiés au long cours, de rencontres, d’écoutes, servie avec un talent fou, des instrumentistes au sommet de leur art qui savent traduire l’air du temps et résistent contre les folies du monde par la magie des harmonies et les voix des poètes. 

 Odyssées ?

Au Cagnard, niché au sommet d’une colline boisée, Sylvie Paz bénéficiait de la même liberté que son frère. Aux percussions, l’incroyable Nadia Thighidet offrait une époustouflante variété de tempi sur lesquels la chanteuse, guitariste, palmiste, percussionniste, compositrice, tissait un « voyage familial et amical de cœur, dédié à ceux qui sont partis et à ceux qui arrivent et à nous qui sommes vivants ». 

Son Odyssée débutait en clin d’œil au concert de Gil Aniorte, par une Rumba, puis s’ancrait dans la terre de l’Amérique du Sud avec une chanson d’Atahualpa Yupanqui. La voix lance son appel, puissante, parle de douceur, d’amours, de vies, d’exils, de retours, convoque les poètes, Aragon dans la musique de Léo Ferré, Borgès, Rosalía de Castro, grande poétesse de la Galice du XIXème siècle qui évoqua la campagne galicienne, l’émigration, les fêtes et les tristesses paysannes… Les rythmes balkaniques entrent en scène avec leurs sept temps, les palmas sont de mise lorsqu’il s’agit d’évoquer la lune de Lorca ou les ombres flamencas d’une Espagne rêvée. 

Mus'iterranée 2026 Concert Sylvie Paz

Tchoune, dans le public, est alors appelé, de même que la magnifique chanteuse Kalliroi Raouzeou, le fou de guitares Emmanuel Bighelli, Gil Aniorte bien sûr qui viendra avec une chanson écrite pour sa sœur, puis les passionnées de chant qui travaillent avec Sylvie Paz chaque semaine à la Maison de chant de Marseille, rejointes par Cathy Heiting qui se livrera à ses vocalises de diva pour célébrer la fête. Da me la luz ! avant la folie joyeuse qui referme le concert. Les auditeurs ont du mal à repartir, certains s’attardent pour manger un morceau, discuter, les conversations se prolongent dans la douceur du soir. Bonheurs !

Ces concerts ont été donnés les 27 et 29 mars dans le cadre de Mus’iterranée 

Photographies de l’article © MC