À l’ombre de Tanit

À l’ombre de Tanit

Dans le cadre d’Aix en juin, en prélude au Festival d’Aix-en-Provence, le trio TinniT déployait les grâces jazziques de son palindrome sur la scène du Pavillon Noir. 

Hacène Zemrani (saxophone et composition), Youcef Bouzidi (basse électrique) et Nazim Ziad (batterie) n’envisageaint pas leur réunion destinée à la formation d’un groupe. 

Il s’agissait juste du plaisir de créer et de faire de la musique ensemble, dans la lignée de l’esprit de l’OJM, des enseignements de Fabrizio Cassol, de l’amour du jazz, du refus d’entrer dans des cases même si le trio s’inscrit dans la jeune scène jazz algérienne émergente : si le groove des traditions nord africaines offre ses pulsations et ses tempi, l’écriture efface les frontières, tenant à la fois de la performance improvisée, de la rencontre entre les instruments de facture occidentale et les inspirations orientales. 
Peu importe l’origine géographique, la musique englobe traditions et création contemporaine, voyage de l’Andalousie aux Balkans, quel que soit le support choisi ! Le saxophone, la basse, s’orientalisent, la batterie trouve dans ses échos les sons des percussions persanes puis retrouve l’esprit d’un Dave Brubeck.

TinniT / Aix en Juin /Pavillon Noir / 24 juin 2026 © Vincent Beaume

Hacène Zemrani / Tinnit © Vincent Beaume

Poèmes de la vie

Tout commence par un appel, Oran call, qui, par le biais de l’histoire d’un petit garçon évoque la dualité des sentiments, envie de renouveau et résilience…  Malicieux, Hacène Zemrani s’excusait du temps de préparation à l’écoute : il débutait par l’enregistrement sur un boucleur de mélodies, de souffles, de nappes sonores composés grâce à son EWI (Electronic Wind Instrument), dont les extraits seraient intégrés aux divers morceaux du concert, écrins modulés sur lesquels le saxophone ténor ou la basse se prêtent aux rêveries les plus libres.  

Assem traite de l’identité. Les première notes solitaires du boucleur sont reprises à l’unisson par le saxophone puis la basse, telles une interrogation réitérée sur un rythme asymétrique… l’unité de soi par le mouvement qu’implique l’impair.
Les mesures à sept, neuf, onze temps (superbe « Endékagone ») offrent leurs variations subtiles aux solos éblouissants de la batterie auxquels répondent les accents survoltés du saxophone et des phrasés de la basse qui s’évade en cadences qui rappellent le jeu de la guitare sèche. Les instruments se refusent à un ancrage dans les rôles impartis à tel ou tel style musical mais les appréhendent tous, les mêlant, les heurtant, les fusionnant avec une liberté folle. 

TinniT / Aix en Juin /Pavillon Noir / 24 juin 2026 © Vincent Beaume

Youcef Bouzidi / Tinnit © Vincent Beaume

Les duos /duels de la basse et de la batterie (tous deux souvent dédiés à la percussion dans les groupes de jazz) se résolvent avec élégance en trio, le saxophone rétablissant l’équilibre. Dans Meet You, les bruits de gare et leurs annonces se fondent dans des séquences arpégées ostinato. Cette pièce a été écrite à six mains : la première partie par Hacène Zemrani, la deuxième confiée à Youcef Bouzidi et le tout lié par le jeu avec Nazim Ziad. À la réflexion légère voire amusée sur les histoires amoureuses répond celle, inquiétante de l’Expérience de Mort Imminente (EMI), qui résonne comme un mantra. S’établit alors une fine distorsion entre la musique répétitive, boucle d’éternité et l’impermanence des êtres, tourbillon envoûtant que la ballade donnée en bis viendra conclure, redessinant les mirages du temps qui passe.

Concert donné au Pavillon Noir dans le cadre du Festival d’Aix le 24 juin 2026

Ce concert est labellisé Saison Méditerranée 2026 de l’Institut français.

TinniT / Aix en Juin /Pavillon Noir / 24 juin 2026 © Vincent Beaume

Nazim Ziad / Tinnit © Vincent Beaume

Invitation poétique

Invitation poétique

En ouverture pianistique, le Festival international de piano de La Roque d’Anthéron se livrait à une escapade aixoise dans le patio du musée Granet avec un programme tout en finesse par Gaspard Dehaene et son nouvel opus Fauré en Héritage

Le subtil pianiste invite l’auditoire à la reconstitution d’une époque dans la classe de composition au Conservatoire de Paris de Gabriel Fauré qui y exerça à partir de 1896 avant d’en devenir le directeur de 1905 à 1920. Gaspard Dehaene rend compte ici de cette époque foisonnante où de nombreux artistes inspirés par leur maître, Fauré, ont déployé, chacun avec sa personnalité, un talent éblouissant. Attention ! le terme n’attend pas la manifestation d’une virtuosité qui ne tourne qu’autour d’elle-même ! « Ô pianistes, pianistes, pianistes, quand consentirez-vous à réprimer votre implacable virtuosité !!! » s’exclamait en guise de mise en garde Gabriel Fauré dans une lettre adressée au pianiste Robert Lortat à propos de l’interprétation des Valses-Caprices

Éloge d’une période historique, mais aussi de la grâce de la transmission, le programme s’orchestre en thèmes précisés par le musicien afin d’évoquer ce « grand laboratoire d’expériences musicales où tout était possible, avec des traits communs et de fortes singularités. » 
D’abord, une série de pièces peu ou pas du tout connues fait revivre « le parfum d’une époque » au cours de laquelle « Fauré voit passer beaucoup de talents dans sa classe », Florent Schmitt, Lili Boulanger, Mel Bonis (qui changea son prénom « Mélanie » en « Mel » pour contourner l’ostracisation des femmes du monde de la création artistique), Georges Enesco, Louis Aubert. 

Gaspard Dehaene © X-D.R.

Gaspard Dehaene © X-D.R.

Cette première partie onirique se plaît aux demi-teintes, aux effleurements, à la fusion entre la douceur du soir et les rêveries du piano, hardiesse de la forme D’un vieux jardin verlainien de Lili Boulanger, délicatesse de En rêvant de Schmitt, tendresse de Au crépuscule de Mel Bonis… « Partie slave » du programme, la Pavane d’Enesco offre la « noblesse de sa danse lente et quasi sensuelle », tandis que les Lutins d’Aubert multiplient les trilles espiègles ourlant le conte d’une vivacité fantasque. 

Il y a une sorte d’évidence dans le jeu de Gaspard Dehaene. Tout est traduit avec fluidité, le piano brosse des paysages intérieurs, nous narre l’intime avec élégance, fait ressortir les lignes qui architecturent les pièces, travail de sculpteur dans la Valse nonchalante de Saint-Saëns ouvrant des espaces entre pleins et déliés, ourlant les creux musicaux d’une indicible poésie. La main gauche, légère, n’écrase jamais les notes longues, la droite sait se faire narrative et aérienne. 
La délicatesse très articulée et mélodieuse de la Pavane pour une infante défunte de Ravel (il a 24 ans et étudie auprès de Fauré) conjugue la rigueur que l’on attribuait à la cour d’Espagne et la fantaisie de variations qui rappellent la réponse que Ravel formulait à propos du choix du titre : il n’avait fait que succomber au plaisir d’une belle assonance. La partition des Jeux d’eau de Ravel suivait dans la foulée, toute de trémolos, de glissandi, d’arpèges complexes, de passages chromatiques rapides. La virtuosité technique certes est bien présente, mais surtout on est séduit par l’arc-en-ciel  du tableau mouvant et lumineux illustré par un vers d’Henri de Régnier extrait du poème Fête d’eau que le compositeur plaça en épigraphe de cette œuvre : « Dieu fluvial riant de l’eau qui le chatouille ».

Gaspard Dehaene © X-D.R.

Gaspard Dehaene © X-D.R.

Terminant la présentation des trois générations de pianistes (Saint-Saëns, professeur de Fauré, professeur de Ravel) par le maître autour duquel il a réuni les pièces de son récital, Gaspard Dehaene interprétait la merveilleuse Pavane opus 50 dans un style en épure d’une infinie sensibilité, puis son « aimable » Valse-caprice n° 1 dont les difficultés dépassent la simple et conventionnelle musique de salon. 

Point d’orgue du concert, la Barcarolle en fa dièse majeur opus 60 de Chopin (« qui peut être considéré comme un compositeur français ») ramenait au thème de l’eau, clin d’œil à l’admiration que Ravel portait à cette œuvre, mais aussi à la puissance évocatrice de l’art : Chopin a beaucoup rêvé de Venise qu’il devait visiter aux côtés de George Sand, (leur séparation l’a empêché). Le rêve amoureux se glisse dans la ville fantasmée, poétiques scintillements… 

Gaspard Dehaene © Valentine Chauvin

Gaspard Dehaene © Valentine Chauvin

Généreux, le pianiste offrait deux bis : une version jazzée très convaincante de Besame mucho (composé par Consuelo Velázquez en 1941) dans la version de Petrucciani suivie de l’aria amoureux Quejas o la Maja y el RuisenorComplainte ou la Belle et le rossignol ») composé par Granados pour son épouse, qui contient déjà le thème que retiendra la chanteuse mexicaine. (Si l’on remonte le temps, le thème est déjà présent dans le Concerto pour piano en la mineur de Robert Schumann ).
Douceur des enchantements des premiers soirs de l’été…

Récital donné le 18 juin 2026 au Musée Granet, Aix-en-Provence dans le cadre du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron

Le CD Fauré en héritage est sorti le 16 janvier sous le label Mirare

Les histoires d’amour… en général…

Les histoires d’amour… en général…

Le mythe d’Orphée revisité avec une acrobatique intelligence au Festival d’Aix

Il faut d’abord descendre la petite colline ombragée de pins du CIAM (Centre International des Arts en Mouvement) pour déboucher sur une scène de lendemain de noces. Autour d’une table quelques jeunes gens dont les rires se ressentent d’une nuit bien arrosée attendent le couple de leurs amis, Orphée et Eurydice tout juste mariés de la veille. L’assistance est conviée à se rapprocher pour la photo de famille. Un camion blanc orné de fleurs klaxonne. Voici les jeunes époux, riant et titubant encore des effets de la fête ! Ils grimpent sur la table, se livrent à des portés improbables, des équilibres fragiles, des chutes ivres qui se rattrapent comme par miracle, le tout sur des succès de la pop et du disco. 

Emportée par la joie du moment, Eurydice grimpe au sommet d’un chapiteau de cirque et s’accroche au cœur géant et lumineux qui le surmonte comme une pièce montée. L’impensable alors se déroule : la jeune femme meurt électrocutée (version contemporaine du serpent de l’antique récit).
Moment de stupeur. Les musiques d’aujourd’hui cessent. Place à Gluck et son orchestration jouée à l’accordéon par Éric Bijon (Amour) qui signe les arrangements musicaux. Orphée désemparé, reste figé, debout sur la table et chante son désespoir.
Il cherche à rejoindre son aimée, la « porte » des enfers (le chapiteau du cirque) lui est fermée. Il devra moduler les plus touchantes lamentations pour qu’enfin il puisse suivre (ainsi que le public) les traces d’Eurydice qui a été emportée dans un cygne soulevé par bergers, bergères, relayés par les âmes errantes des lieux (le chœur EV’AMU).

Orfeo vacilla/ CIAM/ Festival d'Aix 2026 © MC

Orfeo vacilla / CIAM / Festival d’Aix 2026 © MC

On passe alors par un tunnel qui fait le demi-tour du chapiteau, éclairé de plus en plus faiblement, véritable cheminement initiatique, avant d’entrer dans les ombres de la salle.

Impressionnant de maîtrise alors qu’il a repris le rôle à la volée, le contre-ténor Ludovic Glowacz donne chair à son personnage et grâce à sa forte présence, il permet l’illusion de n’être qu’un alors que son personnage est aussi joué par Niels Mertens (acrobate, porteur, basculiste) et Robin Auneau (équilibriste, porteur et qui sera de plus Charon et un forain). Un élément de costume commun, une coupe de cheveux quasi identique et Orphée marie le talent du contre-ténor à celui de l’acrobate (à la sortie, nombre de spectateurs n’ont pas compris que le rôle était joué par trois personnes et n’en ont vu qu’une seule !).  

Orfeo vacilla/ CIAM/ Festival d'Aix 2026 © MC

Orfeo vacilla / CIAM / Festival d’Aix 2026 © MC

La fusion entre l’opéra et l’art du cirque, souhaitée par Marie Molliens, directrice de la Compagnie Rasposo et conceptrice du spectacle, est totalement réussie.
Cette fil-de-fériste et voltigeuse est une Eurydice muette (seuls les chants d’Orphée et du chœur sont conservés) mais au corps expressif : lorsqu’elle peut enfin suivre Orphée pour quitter les enfers, ses pas d’abord assurés sur le fil circassien glissent, dérapent, l’éloignent irrévocablement de son époux qui arrivé au faîte du fil se retourne… 

L’esprit du cirque et de l’opéra se fondent. La musique jouée à l’accordéon ou au limonaire prend un tour familier et profondément attachant. Une distanciation nouvelle se crée par le biais de l’instrumentarium inattendu de cette musique et lui apporte une fragilité nouvelle qui sert le propos. Rien n’est vraiment effrayant (le spectacle est conçu pour un public à partir de six ans), mais les acrobaties restent impressionnantes, balançoire et sauts aériens, bascule, fil métallique sur lequel Eurydice danse, arrivée d’Orphée par le sommet du chapiteau… dans ces jeux d’ombres où les corps frôlent l’impossible, le mythe renaît, soulignant les faiblesses et l’impermanence de l’humanité. 

Marie Mollens / Orfeo vacilla © Christophe Raynaud de Lage

Marie Mollens / Orfeo vacilla / Festival d’Aix 2026 © Christophe Raynaud de Lage

Il faudra un temps pour retrouver la lumière, moment d’incertitude entre la fin du spectacle et le retour au quotidien. Les spectateurs s’attardent, comme pour préserver encore un temps l’atmosphère onirique de cet « opéra circassien », spectacle inclassable et envoûtant.

Orfeo vacilla est joué du 21 au 25 juin 2026 au CIAM dans le cadre du Festival d’Aix.

Ces chants qui nous portent

Ces chants qui nous portent

Le monde se donnait rendez-vous à l’abbaye de Silvacane grâce à Aix en juin et aux Voix de Silvacane,  avec en ouverture le duo constitué par la chanteuse folk/compositrice/instrumentiste Ana Silvera et le maître oudiste et chanteur Saied Silbak.  

Songs we carry (Les chants que nous portons) réunit ceux que l’histoire divise : Ana Silvera évoque ses ancêtres Juifs ibériques séfarades qui ont fuyant l’Inquisition (ils furent expulsés d’Espagne par le décret de l’Alhambra, 1492) conservant dans leur exil leur langue, le judéo-espagnol ou ladino, dérivée du vieux castillan du XVème siècle et de l’hébreu ; Saied Silbak est né à Shafaa’mr en basse-Galilée de Palestine occupée et cultive les sources traditionnelles des chants arabes. Tous deux vivent à Londres (non, ils ne sont pas en couple) et ont trouvé dans leurs héritages respectifs des liens profonds. 

La musique ladino et les maqâms de la musique arabe se mêlent avec harmonie. « Peu importe les origines ! Ma famille a quitté l’Espagne pour la Syrie et la Turquie. Elle a fait partie de la culture ottomane. Nous avons vécu, Juifs et arabes durant des siècles, côte à côte et fait de la musique ensemble, une musique qui faisait danser les mêmes pas et battre les cœurs à l’unisson », déclare au cours du concert Ana Silvera.
Le symbole est fort : les deux musiciens ont décidé de travailler ensemble après la tragédie du 7 octobre. C’est en réexplorant leurs racines qu’ils souhaitent souligner la solidarité entre Palestiniens et Juifs.

Concert Ana Silvera / Saied Silbak Silvacane / Festival d'Aix-en-Provence 2026 © Vincent Beaume

Au fil de ce « voyage très spécial à travers le temps » auquel les deux musiciens-conteurs nous convient, se dessine un quotidien aux élans espiègles : ici une jeune femme jette dans l’eau de la fontaine où elle venait emplir une amphore, le garçon qui l’importune puis, le voyant se noyer, le sauve et le ramène chez elle et l’étend sur un lit recouvert de pétales de roses, là, on voit un chameau assis sur une table en train de rouler de la pâte à filo et une grenouille qui fait cuire des aubergines. « C’est en turc, sourit Ana Silvera, en fait, si on les décrypte, les paroles signifient simplement je t’aime, je t’aime tellement ! ».

La danse tournoie entre les notes et les mélodies lors d’une noce où le oud et la guitare s’épousent et rivalisent de virtuosité, ou encore lorsque l’aimé(e) commence à danser : la beauté du monde devient alors évidente. Les reliefs d’une île grecque se profilent dans les lointains d’une mer violine, les amants aux sommets d’une montagne regardent les reflets de la lune… les contes se murmurent, cristallisés dans leurs mystères. 

Concert Ana Silvera / Saied Silbak Silvacane / Festival d'Aix-en-Provence 2026 © Vincent Beaume

La complicité entre les deux artistes est sensible, les sourires lumineux répondent à l’harmonie des instruments. Le bourdon de l’harmonium à soufflet offre ses nappes continues sur lesquelles s’étirent les airs, simplicité des débuts du monde… Le piano d’Ana Silvera love la structure « européenne » de ses gammes dans les subtils quarts de ton des maqâms, les mots en arabe et en ladino se succèdent, apportant chacun leurs intonations et leurs couleurs, tandis que les voix des deux interprètes tissent les écheveaux de mélodies aux rythmes impairs qui savent si bien faire parler le silence au dernier temps suspendu. 


Avec son oud qu’il qualifie de « grand-père de la guitare et père du luth », Saied Silbak joue une composition de 2024, réponse à la guerre et au génocide perpétré à Gaza : « c’est à propos des enfants qui ne comprennent pas ce qui se passe et pourtant vivent cette expérience.
Cette pièce n’est pas dédiée aux seuls Palestiniens, elle est destinée à tout le monde ! explique Saied Silbak. » 

Concert Ana Silvera / Saied Silbak Silvacane / Festival d'Aix-en-Provence 2026 © Vincent Beaume

Les premières mesures sont bâties sur des gammes descendantes, des pauses, puis le mouvement s’anime, s’exacerbe en trémolos fortissimo, s’empare des âmes des auditeurs avec une frénésie désespérée. Le final reste en suspens, vague sonore figée avant sa chute. Le silence, bouleversant emplit la nef de l’abbaye avant que les applaudissements jaillissent de toute part. Humanité lumineuse!

Ce concert a été donné à l’Abbaye de Silvacane dans le cadre d’Aix en Juin le 19 juin 2026

Photographies: Festival d’Aix 2026 © Vincent Beaume

Concert Ana Silvera / Saied Silbak Silvacane / Festival d'Aix-en-Provence 2026 © Vincent Beaume

Fermer les yeux et écouter le vent

Fermer les yeux et écouter le vent

La deuxième édition des Festivalines fondées par Almaz Vaglio et Jean-Jacques Sanchez a fait escale le 13 juin à l’Église de L’Estaque pour le programme intitulé Du fond des âges composé et interprété par la chanteuse Fanny Perrier-Rochas.

Une foule souriante se laissait happer en cette fin d’après-midi sur la place Malaterre de L’Estaque par la danse de Jean-Jacques Sanchez. Les bras ondoient, semblent donner forme à l’invisible tandis que les pas du danseur arpentent l’espace, lui accordant une géographie nouvelle entre les arbres, la croix monumentale et la silhouette de l’église. « Fermez les yeux et écoutons le vent » invite-t-il en reliant chacun des membres de l’assistance par un fil rouge. On sourit lorsque le chat de la place vient jouer avec l’un des brins de laine trop alléchant.

Douceur du moment… une voix s’élève, pure, intense, emplissant avec naturel les volutes légères du vent.
Fanny Perrier-Rochas passe entre les auditeurs, offrant son chant a cappella. Fil de la voix que l’on suit dans la nef de l’église.
Les harmoniques se jouent des volumes, dialoguent avec les murs, rebondissent  dans la lumière dorée de ce bâtiment aux lignes sobres.

Fanny Perrier-Rochas et Éléonore Pernet le 13 juin 2026 aux Festivalines en l'église de L'Estaque © MC

Une adéquation idéale s’instaure entre la simplicité de l’architecture et celle des lignes mélodiques que le violoncelle d’Éléonore Pernet vient souligner avec délicatesse. 

Il y a quelque chose de la révélation dans le répertoire abordé qui passe du grec ancien à l’araméen, l’arabe littéraire. Le cheminement de l’interprète est celui d’une prise de conscience intime : après des études à Sciences-Po tournées plus particulièrement vers les problématiques de l’urgence écologique, la jeune femme décide de devenir bergère dans le Queyras. C’est là qu’elle découvre sa voix (et sa voie). Elle passera alors les estives avec ses bêtes et l’hiver au conservatoire. Mais les opérettes qu’elle est amenée à chanter ne lui correspondent pas. 

Fanny Perrier-Rochas et Éléonore Pernet le 13 juin 2026 aux Festivalines en l'église de L'Estaque © MC

Elle va alors étudier à l’Institut International de chants sacrés à Paris auprès de Sœur Marie Keyrouz, musicologue et cantatrice qui lui fera découvrir les chants sacrés d’Orient et d’Occident et lui apprend que « le chant est l’unique occasion d’exprimer une vérité qui, autrement, serait inaudible ». 

Les chants millénaires venus du fin fond des montagnes de Syrie et du Liban déploient leur magie. « On revient à la source de la religion chrétienne, bien avant qu’elle se structure : il y avait alors juste des hommes et des femmes qui chantaient des prières dans les grottes », explique Fanny Perrier-Rochas, « tout est en nous, c’est la manière de regarder le monde qui va changer notre vie ».
Chants byzantins, chants en grec ancien, unissons et subtils tissages entre les deux voix des musiciennes… il est question d’amour, de la lumière qui vainc l’obscurité. Chaque terme joue sur l’ambiguïté du concret et du symbolique, matérialité et âme.   

Fanny Perrier-Rochas et Éléonore Pernet le 13 juin 2026 aux Festivalines en l'église de L'Estaque © MC

La chanteuse s’accompagne parfois d’un tambour dont les résonances explorent les divers échos de la salle, tantôt porté devant soi, tantôt élevé vers les voûtes. Elle ajoute le tissu mélodique d’une harpe celtique et même d’un bandonéon pour lesquels elle a composé des variations autour des thématiques chantées. Aux mélopées antiques s’ajoutent modulations des bergers lorsqu’ils appellent leurs bêtes, sonnailles, cris d’oiseaux, bribes diphoniques… tout un monde archaïque renaît, les frontières du temps s’effacent, les langues anciennes reprennent leur puissance évocatrice au premier sens du terme. Le récital prend alors un sens chamanique qui convoque les éléments. La chanteuse, pieds nus, renoue avec les forces telluriques en une incantation proche de la transe. Le chant devient ici le lieu d’une initiation mystique au cours de laquelle sont « traversées mille collines, mille tempêtes pour arriver jusqu’à toi ». 
Et c’est très beau.

 Le concert Du fond des âges a été joué le 13 juin 2026 dans le cadre des Festivalines en l’église de L’Estaque.

Photographies de l’article © MC