Cette obscure clarté
Le Festival de Quatuors du Luberon s’amuse à de petites entorses à la forme chambriste qu’il défend, conviant ainsi un trio au milieu des quatuors. Mais quel trio! Le Trio Karénine, fondé à Paris en 2009, se produit sur les scènes les plus prestigieuses de la planète et aborde tous les répertoires, n’hésitant pas à défendre la musique contemporaine: il est dédicatoire des Allées sombres de Benoît Menut et a créé des œuvres de Franck Krawczyk, de Raphaël Sévère, entre autres contributions à ses contemporains. Ses albums depuis 2016 reçoivent les éloges des critiques, collectionnant Diapasons d’Or et étoiles Classica sans compter leur nomination au Preis der Deutsche Schallplattenkritik…
Leur programme destiné à l’édition 2026 des Quatuors du Luberon suivait cet éclectisme, convoquant des œuvres de Schubert mais aussi d’Ernest Bloch (1880-1939) et de Joaquin Turina (1882-1949), bien moins jouées que celles de celui dont on célèbrera le bicentenaire de la disparition en 2028.
Hymnes à la nuit
La première partie s’attachait aux ombres évoquées par le titre du festival, « La Musique, Parfum de la Nuit » avec l’exécution des Trois Nocturnes opus 56 qu’Ernest Bloch composa en 1924, juste avant son installation à San Francisco dont il dirigea le Conservatoire entre 1925 et 1930 (il avait déjà décidé de quitter l’Europe et de s’installer aux États-Unis en 1916. Il aura la nationalité américaine en 1924).
L’attaque nocturne du piano avec ses notes graves laisse les cordes s’évader en sons frottés et discrètes dissonances. Le rêve s’étire avec ses ombres et ses velours avant que sur les ostinatos du piano la mélodie en épure du violoncelle se déploie, tandis que le violon dessine un horizon lointain et nostalgique. Les coups de pinceau de ces tableaux vivants, jouent sur l’épaisseur des traits, dérivent vers des élans de jazz, se lovent dans leur composition cyclique glissant des rappels, mélodie du deuxième mouvement au cœur du troisième mêlée à des allusions au premier… éther des commencements, berceuse enracinée dans l’humus des traditions folkloriques, énergie délicate des cordes sur les rivières mouvantes du piano, le triptyque s’achève, onirique dans son évocation de la nuit.
Celle du Notturno en mi bémol mineur de Schubert, intitulé Adagio, épaissit le mystère crépusculaire de ses accords arpégés et de ses pizzicati amples et quasiment théâtralisés par celui de sa composition qui soumet aux musicologues des hypothèses variées, mélodie de bâtisseurs de pilotis, ébauche d’une Fantaisie, brouillon abandonné d’un trio récrit plus tard?
Bref, le titre de référence, Trio D.897 sonne comme un nom de code.
Peu importe, tant la poésie intimiste de l’œuvre est intense, rendue avec une élégance folle par le Trio Karénine qui ici semble duettiser grâce aux unissons des cordes.
Le piano de Paloma Kouider, aérien, puissant, fluide, atteint des sommets; le violoncelle de Louis Rodde bouleverse par ses empâtements, sa largeur, sa limpidité, le violon de Julien Dieudegard invite l’invisible dans ses quêtes harmoniques.
Cette même intelligence de jeu irrigue l’ensemble du concert dont la première partie s’achève sur le Circulo Fantaisie opus 91 que Joachim Turina écrivit en 1936. Le violoncelle attaque dans les graves suivi par ceux du piano. De cette ombre initiale s’évadent les notes légères du violon.
Conjugaison mélancolique de l’ombre et de la lumière dans l’Aube (Amanecer) de ce cycle du jour qui commence… le compositeur natif de Séville unit les cultures, ses racines espagnoles et ses inspirations parisiennes sur les traces de Ravel ou Debussy. En résulte une théâtralisation des accords, une sorte de mise en scène cinématographique avec ses saynètes brèves qui se voient drainées dans l’ampleur des respirations, la puissance des empâtements, la densité des thèmes entrelacés. Voici Midi, (Mediodia) et ses espagnoles mutines, ses gradations enjouées teintes d’une dramatisation emplie d’humour. La nonchalance d’une journée ensoleillée s’expose entre des élans exacerbés avant le Crépuscule (Crepúsculo) aux couleurs délicates et nuancées.
Lumineux lyrisme
La seconde partie du concert était dédiée au célébrissime Trio n°2 en mi bémol majeur D.929, opus 100 de Schubert. Le phrasé naturel et habité du Trio Karénine semble offrir au public du cloître de Silvacane une nouvelle lecture de cette œuvre composée l’avant-dernière année de la vie de Schubert (elle sera créée le 26 décembre 1827). On ne reproduira pas le commentaire détaillé qu’en fit, enthousiaste Robert Schumann, sans doute séduit aussi par la partition de piano, un petit Everest!
Il écrivit à propos des trios de son aîné que « un seul regard jeté sur le trio de Schubert, et toute la misère de l’existence humaine s ‘évanouit, le monde redevient neuf et radieux », il considérait son deuxième trio comme plus « viril, dramatique et passionné » que le N° 99. Schubert est jeune, il a trente ans en 1827, il aime les discussions avec ses amis, partager la musique, boire, rire et cela s’entend même lorsqu’une mélancolie se fait fait omniprésente (il sait aussi qu’il est très malade). La complicité des trois interprètes autorise la subtilité des sentiments contradictoires, insouciance et brumes. Bien sûr des quatre mouvements l’Andante est le plus connu grâce au film de Kubrick, Barry Lindon. L’ambivalence déjà contenue dans le premier mouvement dans lequel Schumann vit « une profonde révolte en même temps qu’une ardente nostalgie », contribue à la profondeur romanesque du film et par sa sourde intensité exprime les désillusions des personnages et souligne l’irréalité de la scène de séduction de Lady Lyndon, baignée de l’irréalité d’un clair de lune.
Les trois musiciens sont d’une justesse solaire et maintiennent une tension dramatique jusqu’aux dernières mesures. Il n’est plus question de virtuosité, elle est un instrument au service de l’expression en une liberté et une richesse inventive poignante.
En bis c’est une transcription de La Pavane pour une infante défunte de Ravel qui subjuguera encore fois le public de Silvacane.
Concert donné le 27 août 2026 dans le cloître de l’Abbaye de Silvacane, dans le cadre du Festival de Quatuors du Luberon
Photographies de l’article © Festival de Quatuors du Luberon 2026











