Cette obscure clarté

Cette obscure clarté

Le Festival de Quatuors du Luberon s’amuse à de petites entorses à la forme chambriste qu’il défend, conviant ainsi un trio au milieu des quatuors. Mais quel trio! Le Trio Karénine, fondé à Paris en 2009, se produit sur les scènes les plus prestigieuses de la planète et aborde tous les répertoires, n’hésitant pas à défendre la musique contemporaine: il est dédicatoire des Allées sombres de Benoît Menut et a créé des œuvres de Franck Krawczyk, de Raphaël Sévère, entre autres contributions à ses contemporains. Ses albums depuis 2016 reçoivent les éloges des critiques, collectionnant Diapasons d’Or et étoiles Classica sans compter leur nomination au Preis der Deutsche Schallplattenkritik

Leur programme destiné à l’édition 2026 des Quatuors du Luberon suivait cet éclectisme, convoquant des œuvres de Schubert mais aussi d’Ernest Bloch (1880-1939) et de Joaquin Turina (1882-1949), bien moins jouées que celles de celui dont on célèbrera le bicentenaire de la disparition en 2028.

Hymnes à la nuit

La première partie s’attachait aux ombres évoquées par le titre du festival, « La Musique, Parfum de la Nuit » avec l’exécution des Trois Nocturnes opus 56 qu’Ernest Bloch composa en 1924, juste avant son installation à San Francisco dont il dirigea le Conservatoire entre 1925 et 1930 (il avait déjà décidé de quitter l’Europe et de s’installer aux États-Unis en 1916. Il aura la nationalité américaine en 1924).

L’attaque nocturne du piano avec ses notes graves laisse les cordes s’évader en sons frottés et discrètes dissonances. Le rêve s’étire avec ses ombres et ses velours avant que sur les ostinatos du piano la mélodie en épure du violoncelle se déploie, tandis que le violon dessine un horizon lointain et nostalgique. Les coups de pinceau de ces tableaux vivants, jouent sur l’épaisseur des traits, dérivent vers des élans de jazz, se lovent dans leur composition cyclique glissant des rappels, mélodie du deuxième mouvement au cœur du troisième mêlée à des allusions au premier… éther des commencements, berceuse enracinée dans l’humus des traditions folkloriques, énergie délicate des cordes sur les rivières mouvantes du piano, le triptyque s’achève, onirique dans son évocation de la nuit.

Trio Karénine © 2026 Festival de Quatuors du Luberon

Celle du Notturno en mi bémol mineur de Schubert, intitulé Adagio, épaissit le mystère crépusculaire de ses accords arpégés et de ses pizzicati amples et quasiment théâtralisés par celui de sa composition qui soumet aux musicologues des hypothèses variées, mélodie de bâtisseurs de pilotis, ébauche d’une Fantaisie, brouillon abandonné d’un trio récrit plus tard?

Bref, le titre de référence, Trio D.897 sonne comme un nom de code.
Peu importe, tant la poésie intimiste de l’œuvre est intense, rendue avec une élégance folle par le Trio Karénine qui ici semble duettiser grâce aux unissons des cordes.
Le piano de Paloma Kouider, aérien, puissant, fluide, atteint des sommets; le violoncelle de Louis Rodde bouleverse par ses empâtements, sa largeur, sa limpidité, le violon de Julien Dieudegard invite l’invisible dans ses quêtes harmoniques.
Cette même intelligence de jeu irrigue l’ensemble du concert dont la première partie s’achève sur le Circulo Fantaisie opus 91 que Joachim Turina écrivit en 1936. Le violoncelle attaque dans les graves suivi par ceux du piano. De cette ombre initiale s’évadent les notes légères du violon.

Trio Karénine © 2026 Festival de Quatuors du Luberon

Conjugaison mélancolique de l’ombre et de la lumière dans l’Aube (Amanecer) de ce cycle du jour qui commence… le compositeur natif de Séville unit les cultures, ses racines espagnoles et ses inspirations parisiennes sur les traces de Ravel ou Debussy. En résulte une théâtralisation des accords, une sorte de mise en scène cinématographique avec ses saynètes brèves qui se voient drainées dans l’ampleur des respirations, la puissance des empâtements, la densité des thèmes entrelacés. Voici Midi, (Mediodia) et ses espagnoles mutines, ses gradations enjouées teintes d’une dramatisation emplie d’humour. La nonchalance d’une journée ensoleillée s’expose entre des élans exacerbés avant le Crépuscule (Crepúsculo) aux couleurs délicates et nuancées.

Lumineux lyrisme

La seconde partie du concert était dédiée au célébrissime Trio n°2 en mi bémol majeur D.929, opus 100 de Schubert. Le phrasé naturel et habité du Trio Karénine semble offrir au public du cloître de Silvacane une nouvelle lecture de cette œuvre composée l’avant-dernière année de la vie de Schubert (elle sera créée le 26 décembre 1827). On ne reproduira pas le commentaire détaillé qu’en fit, enthousiaste Robert Schumann, sans doute séduit aussi par la partition de piano, un petit Everest!

Il écrivit à propos des trios de son aîné que « un seul regard jeté sur le trio de Schubert, et toute la misère de l’existence humaine s ‘évanouit, le monde redevient neuf et radieux », il considérait son deuxième trio comme plus « viril, dramatique et passionné » que le N° 99. Schubert est jeune, il a trente ans en 1827, il aime les discussions avec ses amis, partager la musique, boire, rire et cela s’entend même lorsqu’une mélancolie se fait fait omniprésente (il sait aussi qu’il est très malade). La complicité des trois interprètes autorise la subtilité des sentiments contradictoires, insouciance et brumes. Bien sûr des quatre mouvements l’Andante est le plus connu grâce au film de Kubrick, Barry Lindon. L’ambivalence déjà contenue dans le premier mouvement dans lequel Schumann vit « une profonde révolte en même temps qu’une ardente nostalgie », contribue à la profondeur romanesque du film et par sa sourde intensité exprime les désillusions des personnages et souligne l’irréalité de la scène de séduction de Lady Lyndon, baignée de l’irréalité d’un clair de lune. 


Trio Karénine © 2026 Festival de Quatuors du Luberon

Les trois musiciens sont d’une justesse solaire et maintiennent une tension dramatique jusqu’aux dernières mesures. Il n’est plus question de virtuosité, elle est un instrument au service de l’expression en une liberté et une richesse inventive poignante.
En bis c’est une transcription de La Pavane pour une infante défunte de Ravel qui subjuguera encore fois le public de Silvacane.

Concert donné le 27 août 2026 dans le cloître de l’Abbaye de Silvacane, dans le cadre du Festival de Quatuors du Luberon

Photographies de l’article © Festival de Quatuors du Luberon 2026

Coeurs de Lion!

Coeurs de Lion!

Lauréat d’une multitude de concours internationaux et considéré comme la nouvelle étoile montante des quatuors, le Leonkoro Quartet, fondé à Berlin en 2019, et qui emprunte son nom à l’Espéranto, (leonkoro signifiant « coeur de lion »), était l’invité de la 51ème édition du Festival de Quatuors du Luberon et en illustrait avec intelligence le thème, « la Musique, Parfum de la Nuit ».

Dès les premières notes des transcription des Fantaisies a 4 n° 6 et n° 10 pour quatre violes de gambe de Purcell, l’auditoire était saisi par la largeur des sonorités des instruments: violons de Giovanni Battista Guadagnini de Jonathan Schwarz et Emeri Kakiuchi, alto de Lorenzo Storioni de Mayu Konoe et violoncelle fait par Antonio et Hieronymus Amati à Crémone de Lukas Schwarz.
La jeunesse des interprètes se coulait dans ces deux pièces que le musicien de l’époque élisabéthaine composa à tout juste vingt ans. Il y résume les techniques qu’il a engrangées tout au long de son apprentissage. La virtuosité de l’écriture s’amuse à conjuguer les voix, à dessiner des formes contrapuntiques, à exercer son art dans l’éblouissement démonstratif d’un savoir-faire accumulé et scelle déjà la fin d’une époque en instillant un certain mystère qui accorde une réelle profondeur à ce qui ne pourrait être que grâce superficielle et rodomontade.

Le parfum de la Nuit

Le Quatuor en fa mineur, «  À Fanny », souvent désigné par le nom « Requiem pour Fanny », de Félix Mendelssohn « est central pour le thème de notre festival », précise le programme de salle concocté par Thierry Salmona et Gauthier Coussement. Insistons de nouveau sur la qualité du petit fascicule qui présente les programmes de tous les concerts, livrant une courte analyse de chaque oeuvre et la conceptualisant dans la chronologie historique et culturelle de son temps, si bien que l’on apprend par exemple que le Quatuor À Fanny a été composé l’année de l’indépendance du Libéria, de la création de Macbeth de Verdi, de la parution de Jane Eyre des sœurs Brontë et de Splendeurs et misères des courtisanes de Balzac et de l’anesthésie générale au chloroforme entre autres évènements marquants!

L’attaque vibrante peuplée de signes, les élans, les tumultes passionnés, les ombres, la tension puissante qui irrigue toute l’œuvre et tient l’auditeur en suspend, bouleversent.
Le violoncelle et sa profondeur ouvrent l’adagio, seul mouvement en majeur ourle la douleur d’un apaisement mélancolique et déchirant que vient achever l’allegro final tragique dans son retour au fa mineur, inéluctable course…
Fanny, la sœur, l’interprète, la compositrice souvent cachée derrière le nom de son frère, est morte le 17 mai 1847: « Adieu, n’oublie pas que tu es ma main droite et la prunelle de mes yeux, et que sans toi la musique ne peut en aucune façon couler », lui avait-elle écrit.

Quatuor Leonkoro / Abbaye de Silvacane / Festival des Quatuors du Luberon 2026

Felix compose après un été désespéré, la première audition en privé aura lieu de 5 octobre 1847. La création publique avec l’ami, l’incomparable violoniste Joseph Joachim sera donnée le 4 novembre 1848 à Leipzig, jour anniversaire de la mort de son compositeur. Le « nouvel Amadeus » est mort de chagrin, épuisé, le 4 novembre 1847. Il avait 38 ans.

Viens doucement dormir…

La seconde partie du concert avait été présentée en amont par le nouveau directeur artistique et président du Festival, le pianiste Geoffroy Couteau qui prend le relai d’Hélène Caron-Salmona qui a assuré avec talent seize belles années à ce poste.
On pourrait songer qu’il s’agit d’une gageure que de jouer le célébrissime Quatorzième Quatuor en ré mineur, La Jeune Fille et la Mort de Schubert pour un jeune quatuor. La première partie avait déjà levé les doutes, et les plus exigeants critiques ne purent que s’incliner devant l’interprétation magistrale qu’en donna le Quatuor Leonkoro!
Le tragique de l’œuvre, son lyrisme intime, émergeaient avec naturel du jeu précis et généreux des jeunes artistes. Seize cordes pour un orchestre, rarement le quatuor a fait la démonstration avec autant de pertinence qu’il est à la base de la formation orchestrale!

Les premiers accords tendus en attaques nettes se concluent par la douceur d’un phrasé fluide et élégant. Les contrastes entre la virtuosité des tempos rapides soutenus par une impeccable articulation et le fil mélodique aérien rendent la lecture et l ‘écoute fascinantes. Tout est ciselé sans lourdeur, le dialogue entre la Jeune fille qui lutte et la Mort qui paradoxalement n’est que douceur, s’inspire du poème de Matthias Claudius (sur lequel Schubert composa son lied Der Tod und Das Mädchen et qui est repris en variations dans le deuxième mouvement du quatuor): « La jeune fille : Va-t’en ! Ah ! va-t’en ! /Disparais, odieux squelette !/ Je suis encore jeune, va-t-en ! / Et ne me touche pas. / La Mort : Donne-moi la main, douce et belle créature ! / Je suis ton amie, tu n’as rien à craindre. / Laisse-toi faire ! N’aie pas peur / Viens doucement dormir dans mes bras ! ». Aucun pathos dans les mots chuchotés de l’Andante con moto, le mystère nimbe les angoisses, le refus de la mort dont la présence indigne et tout à la fois séduit.

Quatuor Leonkoro / Abbaye de Silvacane / Festival des Quatuors du Luberon 2026

La danse effrénée du dernier mouvement reprend le rythme de la tarentelle, échevelée et nourrie d’échos fantomatiques. L’exaltation se partage entre mouvements joueurs et instants lugubres. La jeunesse du compositeur lutte contre l’échéance fatale: Schubert sait qu’il est malade et la syphilis le tue lentement. En 1824 lorsqu’il écrit ce Quatuor, il ne lui reste que quatre ans à vivre. Il meurt à 31 ans. Est-ce pour cela que ce quatorzième quatuor est écrit en ré mineur, tonalité du Requiem de son aîné, Mozart?
Les jeunes artistes du quatuor Leonkoro tissent les motifs en une fresque sublime et nuancée, captivant le public du festival. En bis ils offriront un Haydn… la nuit peut enfin se poser sur l’abbaye de Silvacane, dont les voûtes conservent quelque chose de la magie qui vient d’opérer!

Concert donné le 25 août 2026 à l’abbaye de Silvacane dans le cadre du Festival des Quatuors du Luberon.

Photographies © Festival des Quatuors du Luberon 2026

Quatuor Leonkoro / Abbaye de Silvacane / Festival des Quatuors du Luberon 2026
Que nous dit Berthe?

Que nous dit Berthe?

Pas de mère de Charlemagne, dite « aux grands pieds », chez cette Berthe qu’évoque Cathy Heiting dans le dernier spectacle qu’elle a concocté avec ses deux complices Maryline Ferrero au piano et Aurélie Agullo à la batterie, mais, tout de même une volonté de régenter la vie de ceux et surtout de celles qui lui sont contemporains!

L’inclassable chanteuse qui sait si bien mêler jazz et classique s’adresse au public avec sa verve et son espièglerie coutumières. Le temps est doux, le domaine de la Camaïssette accueille l’auditoire avec ses plats et ses vins soigneusement mûris. Les histoires se croisent au fil du spectacle, les histoires d’amour qui se disent en « cinq minutes zéro trois », le portrait en filigrane de la mère de l’artiste et sur tout cela les extraits choisis du livre de Berthe Bernage, Convenances et bonnes manières, paru en 1948 et réédité en 1963, d’où le titre du concert: « La bonne éducation, Jazz et condition féminine de 1963 à nos jours, enfin je crois ».

Du féminisme et de la retenue!

« Le « Bernage », ce manuel de bonne éducation des femmes de la bourgeoisie, semblait déplacé entre les mains d’une femme de ménage, ma mère, mais il en était curieusement la bible ». Cathy Heiting sourit du paradoxe: l’ouvrage s’interroge sur la manière de faire le ménage lorsque l’on n’a pas de personnel adéquat chez soi, quelle tenue porter alors? Comment aller au marché si personne n’y va à votre place? Sobriété et élégance, toujours sont de mise. Le jeu des apparences est loi dans un univers où hiérarchie et pouvoir se parent d’atours feutrés et se font oublier par une irréprochable bienséance. L’harmonie sera maintenue grâce à ces formes qui gomment les aspérités et les préviennent. Après une introduction toute de douceur et pourtant narquois, « They can », Cathy lit l’article concernant le divorce dont chaque pause est conclue par les notes humoristiques du piano.

« Pour la première fois, explique après le concert Cathy Heiting j’ai entièrement consacré un spectacle à la condition féminine.
Je n’ai pas voulu en faire un manifeste agressif. Mais j’ai tenu à souligner d’où l’on vient, quelle était la condition féminine il n’y a pas si longtemps. Il y a tant de choses qui nous semblent intolérables aujourd’hui et qui le sont, et qui, il y a un peu plus de cinquante ans, étaient non seulement admises mais considérées comme normales ».

Trio au féminin/ Cahy Heiting © Ameline Dunand

On voit les amoureux ou pas se fiancer, les jeunes filles devenir épouses et par là même, « maîtresses de maison »… et bientôt mères (un, deux, trois???). Les vacances arrivent, qui fréquenter? Faudra-t-il prolonger ces liens après les vacances? Ces dernières offrent le cadre de nouvelles rencontres qui parfois dissolvent les couples… Les épouses peuvent être quittées. Comment alors se tenir pour rester respectables? Quel est le temps du deuil lorsqu’un membre de la famille disparaît? « grand deuil, demi-deuil » se jaugent à la couleur des vêtements. ..
On rit beaucoup aux lectures, à l’étalage des préjugés, des obligations et de l’escroquerie des sentiments dans ce monde de convenances. Ici et là une musique de publicité s’échappe: on s’esclaffe à l’interprétation de Belle des champs ou du jingle « Porcelaine de Limoges »

Mais aussi, mais surtout, de la musique!

De l’humour, un sourire un peu grinçant, des voltes qui savent échapper au trop sérieux, tout en le laissant affleurer, l’art de Cathy Heiting se traduit dans ses interprétations, sa manière d’aborder les standards du jazz ou de la pop, de broder sur un thème, d’improviser des modulations, des phrasés, des scats acrobatiques, de glisser les mots dans la volupté des notes bleues, les détacher, les lier, les assembler dans des architectures musicales où voix et instruments dialoguent. Tout est dit dans une intonation, une croche de trop, un accord subtilement décalé. La Fée Dragée de Tchaïkovski s’intercale entre deux morceaux de jazz… A Child is Born!

« Le TER 1976 en provenance d’Avignon entre en gare de… éloignez-vous de la bordure du quai »…. Le voyage musical se poursuit, ton de crooner (crooneuse?), éclats lyriques, lectures éloquentes, complicités, mots malicieux, fusions… on passe de Softly, as in a Morning Sunrise à un savoureux Je te déteste qui s’achève sur un point « essentiel » à propos des assiettes à huitres et leur place dédiée au demi-citron. Les improvisations du piano de Maryline Ferrero se déchaînent avec humour, citant tel ou tel motif pour un tissage narratif qui sous-tend les mots de la chanteuse, tandis que la batterie souligne le tout avec légèreté. Spectacle trilingue, l’anglais de la plupart des pièces jazzy cède la place au français puis à l’espagnol dans une relecture sensible de Piensa en mi.

La dernière chanson du programme, You don’t own me (écrite par John Madara et David White et qu’interpréta Lesley Gore à 17 ans dans son album It’s my Party, sortit en …1963 ), véritable manifeste féministe que reprendra en 1981 Klaus Nomi: « You don’t own my / I’m not just one of your many toys/ Don’t say I can’t go with other boys / and don’t tell me what to do/ Don’t tell me what to say »…
En bis, Cathy Heiting fera « respirer » l’auditoire et l’entrainera dans un Medley dont elle a le secret.
Un récital parfaitement dosé, juste, équilibré, avec le brin de folie qui est aussi la marque de fabrique de Cathy Heiting et c’est aussi pour cela qu’on l’aime!

Concert donné le 22 août au Domaine de la Camaïssette (commune de Saint-Cannat)

Crédits photos : Ameline Dunand

Trois points d’orgue pour clore le Festival de La Roque d’Anthéron 2026

Trois points d’orgue pour clore le Festival de La Roque d’Anthéron 2026

Quand le jazz est là, le classique ne s’en va pas! Le triple concert concocté par Thomas Enhco auquel était donnée une carte blanche a enthousiasmé l’assistance du parc de Florans

En trois temps musicaux, le pianiste mais aussi violoniste et compositeur Thomas Enhco donnait un aperçu des champs immenses de son travail musical. Se refusant à établir des frontières et à choisir (choisir c’est exclure!), le génial musicien fait se rejoindre les thèmes, les rythmes, les formules, les scansions, varie les formations instrumentales, explore les capacités sonores des cordes et des percussions, détourne avec délices et fait entrer son auditoire dans les œuvres avec une sorte d’évidence où jeu et poésie se répondent.

« Arranger, voire déranger »

Débutant la soirée par un « duo particulièrement cher à son cœur et qui a façonné les dix-sept dernières années de sa vie», selon ses propos, Thomas Enhco unit sur scène deux instruments issus d’univers à cent lieues les uns des autres, le piano (un Steinway choisi parmi les cinq pianos proposés par le festival) et le marimba, joué par sa compagne et complice Vassilena Serafimova. « De toute façon, ces deux instruments n’existaient pas à l’époque de Bach, sourit Thomas Enhco, qui pose la question de l’arrangement des œuvres: arranger ou déranger? »

Les « transcriptions » dues à Vassilena Serafimova ou Thomas Enhco se croisent, portant en titre « inspiré » ou « avec des citations », « transcription », « improvisations » « arrangement », livrant ainsi la clé des compositions. On se plaît à déceler ici un thème connu, une cadence, charriés dans le flux sonore des deux instruments qui s’accordent avec un naturel confondant. Il est des envolées où l’on croit entendre les respirations du Köln Concert de Keith Jarret, d’autres où l’accompagnement d’un orgue semble naître des notes graves du piano soutenues par la pédale… se tissent les miroirs, les danses enflammées, les reflets qui préfigurent Debussy, avant « l’Avalanche » qui s’amuse du Prélude le plus connu du Clavier bien tempéré. Vassilena Serafimova danse pieds nus derrière l’immense clavier des lames de bois du marimba. Aérienne, la musique s’ancre profondément dans un esprit tellurique qui lui donne chair.

Thomas Enhco / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

On sourira lorsque les deux musiciens « prépareront » pour Vortex leurs instruments respectifs, pièces de monnaies du monde entier et scotch de déménagement pour le marimba qui pourra aussi être effleuré par des archets de violon, et objets qui n’abîment pas le piano (« je suis trop respectueux des pianos pour vouloir les abîmer! »)… Si bémol, la do, si bécarre… et voici BACH (dans la notation allemande qui pointe le bout de son nez). Musique et jeu, musique et reprises, imitations, lectures… la tradition est longue et accorde une liberté joyeuse aux interprètes! Le rappel sera à neuf temps et entraînera le public dans une danse de noces effrénée de la Macédoine!

L’improvisation rend chaque concert unique

« Jamais les mêmes blagues avec l’improvisation! », sourit Thomas Enhco. Son concert intitulé comme son disque éponyme Mozart Paradox, reprend le principe qui régissait déjà celui consacré à Bach: tous les genres sont abordés, musique pour piano seul, formations chambrières, orchestrales, opéras, messes. De toute façon, chez Mozart, « tout chante ».

Mozart était un immense improvisateur, et le suivre sur ce chemin, en conservant la base de ses harmonies et de ses mélodies, est fascinant, même si « c’est plus difficile que d’improviser sur Bach, confie le musicien, car il y a quelque chose de fragile, de délicat, que j’ai envie de conserver, et que je n’ai pas envie d’affaiblir l’œuvre ». Le paradoxe du titre du programme souligne les jeux d’ombre et de lumière, le rire et l’espièglerie qui contrebalancent les drames… Profondeur et fantaisie se jouxtent, le talent de l’interprète est d’en transmettre la teneur alors qu’il vagabonde autour des thèmes, ajoutant ses commentaires, ses propres rêveries, comme s’il nous faisait partager sa perception des pièces, soulignant un effet ici, un phrasé là…

Thomas Enhco / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

On sera séduit par la sublime reprise du Kyrie de la Grande messe en ut mineur avec une complexité de rythmes et de nuances virtuose! La technique impeccable du pianiste s’empare de ces planètes tournoyantes avec bonheur. On restera en suspens sur les dernières mesures du Lacrimosa.

Place au jazz!

La dernière partie, plus « conventionnelle », convoquait d’abord le trio constitué des trois complices, Thomas Enhco au piano, François moulin à la contrebasse et Raphaël Pannier à la batterie, souverains dans Lonely Woman du saxophoniste Ornette Coleman. Les improvisations des trois instrumentistes se succèdent, incluant leurs univers dans la trame collective. La joie de se retrouver sur la scène du parc de Florans, se dit, se joue, s’harmonise, déborde avec vivacité des moules, s’épanche, soulevant l’enthousiasme des grillons nocturnes et d’un public qui applaudira à chaque fois debout.

Le second titre ainsi que les deux suivants sont de Thomas Enhco : le fantastique et fantasque Owl and tiger empreint d’une certaine nostalgie mélancolique précède avec ses animaux oniriques le petit chien de la mère du compositeur, Gaston, qui a « co-écrit le morceau en sautant sur le clavier et produisant trois notes dont « l’arrangement » a inspiré le blues qui lui doit son nom, « Gaston » dans un esprit proche de celui des oeuvres de Thelonius Monk!
Le Trio sera rejoint par le Quatuor Magenta (Ida Derbesse, Elena Watson-Perry, violons, Claire Pass-Lanneau, alto et Fiona Robson, violoncelle) et un quintette (Lilya Chifmann, Cyprien Brod, Florestan Raës, violons, Clément Pimenta, alto, Alec Fukuda, violoncelle), pour un autre volet de Thomas Enhco, Cavalcade au rythme « boiteux » de cinq temps, mimant une course échevelée.

Thomas Enhco / La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

On appréciera particulièrement les cordes dans leur mime des animaux nocturnes Dans l’un des couplets de Summertime de Gershwin. Le trio se retrouvera sur You’re just a Ghost, occasion pour la batterie d’offrir un solo ébouriffant et à la contrebasse de déployer une inventivité mutine. The Outlaw rassemblera l’ensemble des musiciens avec passion. Enfin, clin d’oeil à une certaine éclipse de 2013 et à celle de cette année, Eclipse, conviera le marimba de Vassilena Serafimova au coeur de cette formation. Un art de la joie se décline ici, celui de la musique, du partage, d’une communion avec le public. Quelle superbe conclusion!

Concerts donnés le 16 août 2026 au parc de Florans, en clôture du Festival international de piano de La Roque d’Anthéron

Photographies de l’article © Franck Denis

Bach Mirror, Thomas Enhco & Vassilena Serafimova, chez Sony Classical
Mozart Paradox, Thomas Enhco, chez Sony Classical

En guise de bilan…

Une direction artistique collégiale, pour la première fois
Depuis la fondation du Festival en 1981 aux côtés de Paul Onoratini, René Martin en a signé chaque programmation, créant l’un des plus grands rendez-vous pianistiques du monde, révélant de nouvelles générations d’interprètes et faisant la place belle aux plus importants pianistes du moment.
L’édition 2026 est la première portée par une équipe artistique réunissant trois musiciens (Claire Désert, Nelson Goerner et Victor Julien-Laferrière) et coordonnée par Philippe Bernhard, conseiller du Président. L’exigence de qualité n’est pas perdue! S’ajoutent cinq formats nouveaux à la prestigieuse programmation: des préludes, des rencontres sous les séquoias, des concerts commentés par leurs interprètes, une journée de récitals confiés à de jeunes artistes.

« Nos nouvelles propositions pour la programmation et pour l’expérience festivalière ont trouvé leur public, preuve que l’excellence artistique et l’ouverture peuvent aller de pair. Au-delà des chiffres, cette édition restera marquée par de grands moments d’émotion, de belles rencontres et cette relation unique entre les artistes et le public qui fait l’identité de La Roque d’Anthéron.« 
                                                                      Jean-Louis Blanc, président

L’édition en quelques chiffres
59 229. spectateurs, + 2,5 %
32 jours. du 16 juillet au 16 août
106 rendez-vous artistiques
114. bénévoles
Quatre-vingts concerts payants, treize concerts gratuits et treize concerts hors les murs, répartis sur une quinzaine de scènes en Provence, du Parc du Château de Florans au Cloître de l’Abbaye de Silvacane. Cinq concerts ont été captés par France Musique dans des soirées animées par Jean-Baptiste Urbain.
Une clôture en création.

Aimer Brahms, Schubert, oui, mais aussi Adam Laloum!

Aimer Brahms, Schubert, oui, mais aussi Adam Laloum!

Il est des moments de lumière qui laissent une empreinte indélébile dans nos coeurs. Le récital d’Adam Laloum du 14 août 2026 sous la conque du parc de Florans à La Roque d’Anthéron fait indiscutablement partie de ceux-ci.

L’humeur du moment lui avait fait réviser son programme, et sans doute sa cohérence en fut plus forte: à la place d’une deuxième partie avec Impromptus de Schubert et Sonate de Prokofiev à la clé, Adam Laloum choisissait, après le romantisme de la Sonate n° 3 en fa mineur opus 5 de Brahms, de se consacrer après l’entracte à la Sonate pour piano n° 21 en si bémol majeur opus D. 960 de Schubert, développant par là la magie éveillée du début de la soirée.

Équilibres

Brahms avait à peine vingt ans lorsqu’il composa sa Sonate pour piano n° 3, terminant ainsi son cycle de trois sonates. Robert Schumann la qualifiera de « symphonie déguisée ». Tout y est équilibre et harmonie: les deux mouvements lents (le deuxième et le quatrième) se répondent a autour du pivot central qu’est le Scherzo. Le phrasé de cette œuvre de « jeunesse » est d’un élégante sobriété.

Rien ne prend le dessus entre le spirituel et l’esprit. L’auditoire est subjugué par la simplicité où parfois miroitent les accords arpégés d’une harpe. Chatoiements sublimes que l’Andante vient teinter de mystères nocturnes. En exergue à ce mouvement Brahms avait placé un tercet extrait des Junge Liebe (Amours de jeunesse) de Sternau : « Der Abend dämmert, das Mondlicht scheint/ Da sind zwei Herzen in Liebe vereint/ Und halten sich selig umfangen. ( Le soir tombe, la Lune brille / Là, deux cœurs amoureux sont unis / Et s’enlacent, bienheureux.). Chant de l’amour porté par le compositeur à Clara Schumann, si fine interprète et brillante conseillère?

Adam Laloum / Festivla de La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

L’Intermezzo (quatrième mouvement), noté « Rückblick » (Regard en arrière) semble répondre à cet Andante, se souvenant du mouvement lent mais cette fois sur le mode mineur, avec ses paliers descendants qui ouvrent un territoire d’ombres. Ces dernières sont effacées par l’enthousiasme et la gaieté du Finale qui emporte le public dans ses tournoiements.

La dernière sonate

Difficile de parler d’œuvres de la maturité même lorsqu’il s’agit de la dernière dans le cas de Franz Schubert. On ne peut s’empêcher de songer que sa Sonate pour piano n°21 en si bémol majeur D. 960, l’ultime, parfois désignée son « chant du cygne », est achevée fin septembre 1828 et son auteur meurt le 19 novembre de la même année à trente et un ans. Schubert est malade alors, mais, comme le souligne André Tubeuf dans son dictionnaire amoureux de la musique, elle est « sans un signe sur le papier ou dans la structure qui dénonce la hâte, que le temps presse; sans un pathos de plus qui parle de fatigue, urgence ou imminence. C’est comme s’il mourait guéri. Sa charité jusqu’au bout. »

Il écrit dans le même article « le molto moderato qui ouvre la Sonate en si bémol, la toute dernière, nous promène; quand il commence, ta-ta-ta-ta-ta-ta, je peux me croire déjà parti, c’est lui qui me rattrape; avec mon pas (mais pas mon pas se réglant sur lui), ça chante; le rythme se perd, puis le chemin aussi, je l’ai peut-être rebroussé: chemin qui est aussi clairière, éclairage qui est aussi estompe. Pourtant le revoici, le même, quelle monotonie!- et mon pas aussi: c’est moi qui suis autre, enchanté. On s’était embarqué sans le savoir, on voudrait ne pas revenir ».

Adam Laloum / Festivla de La Roque d'Anthéron 2026 © Franck Denis

Et c’est bien là que réside tout le charme de cette pièce, envoûtant d’un bout à l’autre, nous tenant en apesanteur, nous emportant dans ses orbes, sa luminosité contagieuse, sa délicatesse extrêmes sérénité qui contrebalance l’évocation de vagues sombres. Comment ne pas être séduit par ses surprises, ses mélancolies que la joie métamorphose, ses soleils brumeux, ses éclats irisés, son dépouillement, ses respirations, l’évidence naturelle de l’ensemble, sa poésie pure? Le jeu d’Adam Laloum s’efface avec intelligence devant la partition, la fait vivre sans rien ajouter. L’interprète est ici un passeur subtil qui ouvre les portes, permet de d’entendre les voix intérieures qui naissent au fil des mélodies. on touche à l’infini, bouleversé.
En bis, Adam Laloum prolonge les enchantements avec une intensité rare par la poésie de l’Andantino en la bémol majeur des Moments musicaux D.780 op. 84 de Schubert et son Impromptu D.899 n° 4 en la bémol majeur et referme le concert par l’Intermezzo en mi majeur des Fantaisies opus 116 IV de Brahms.
La conclusion classique du Festival est bien là (ensuite, il y aura les concerts des futurs grands musiciens, le jazz qui s’emparera des pièces de Bach et de Mozart), dans ces éblouissements!

Concert donné le 14 août 2026 au parc de Florans, dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron

Photographies de l’article © Franck Denis