Il se décrit en robe de chambre comme Robespierre, je dois avouer trouver plus juste le rapprochement avec Balzac qui travaillait comme un forcené dans cette tenue en buvant force cafés.
De qui s’agit-il? Mais du médiatique, inclassable, passionné, aux allures de dilettante CHILLY GONZALES qui fit salle comble au Grand Théâtre de Provence!
Dans l’obscurité de la salle, alors que le rideau se lève sur les ombres du plateau, les premiers accords du piano s’élèvent. Une douche de lumière se pose sur les mains du pianiste, occultant tout le reste. Les notes fluides s’emparent des ombres, les redessinent d’orbes sensibles. La subtilité du toucher rappelle le Khöln concert de Keith Jarett, tandis que le phrasé semble parfois s’inspirer d’une Gnossienne d’Éric Satie.
Les références se multiplient, Bach, Debussy, en échappées fluides et lyriques, où se pressent des parenthèses perlées. Puis un nouveau morceau s’ouvre sur des accords ostinatos que rythme la pédale du piano. Le silence devient alors une page musicale, attente émerveillée devant le clavier nu. Les mélodies musent entre les standards des Beatles et les séquences de Steve Reich dont les inlassables répétitions se font porteuses de sens et dévoilent l’essence de la pensée du pianiste. Ce dernier semble s’amuser des couleurs, des unissons, des échos entre les accords graves et aigus, des associations de sonorités, des passages entre majeur et mineur.
Chilly Gonzales lors d’un concert à Montreux en 2017 ©AFP – Fabrice COFFRINI
La matière musicale lui permet d’esquisser des perspectives, d’évoquer des lointains sur lesquels quelques mesures se posent en premier plan. Les notes deviennent matérielles au point de pouvoir en suivre une du regard, comme lancée dans les airs… puis elle revient sur le clavier, se glisse dans des volutes aériennes, offre de superbes montées chromatiques qui s’achèvent sur des ostinatos de rêve avant de s’ancrer dans une atmosphère schumanienne puis le cheminement du pianiste se mâtine de jazz, s’évapore en envolées exaltées, se moire d’éclats diaphanes.
Une leçon de composition
Chilly Gonzales se raconte, rappelle sa première venue à Aix en Provence: « c’était il y a plus de vingt ans au Jeu de Paume. Je conçois que la barre est haute et que votre attente est exigeante. Aussi, il y a de la tension ce soir! Je viens de vous jouer des pièces qui appartiennent à mes premiers albums solo(1, 2, 3)».
Ironisant sur le mythe romantique de l’inspiration, il parle surtout du travail de la composition. « Bach avait vingt enfants, il n’avait pas le temps d’attendre l’inspiration, il devait composer tous les jours pour gagner sa vie! Vous le voyez devant son clavecin: il joue un petit truc comme ça (Chilly Gonzales joue deux mesures que tout le monde reconnaît, provoquant les rires de l’assistance). Bon, cela ne mène pas à grand chose tout seul, alors il reprend ce modèle un peu plus haut, avec la même position des doigts, puis plus bas… il enchaîne ensuite le tout, ajoute un peu de main gauche… ».
Chilly Gonzales © Vincent Picon
Le public hilare entend le début de Que ma joie demeure… « Voilà! C’est le « Bach trick », et il fonctionne avec tout! On le retrouve aussi aujourd’hui, avec Kurt Cobain ou Britney Spears! ». L’astuce de Bach transposée à la pop reste d’actualité! Smells like Teen Spirit de Nirvana ou Baby one more time de Britney Spears mettent la salle en joie. La démonstration s’achève avec un « Fly to the moon » de Sinatra de toute virtuosité!
Un duo sublime
Yannick Hiwat rejoint le piano. Tant de similitudes entre eux! Les deux ont une solide formation classique et tous les deux ont abordé d’autres champs musicaux, principalement le jazz. Le violon de Yannick Hiwat est unique, fabriqué par le luthier Eric Aceto, il peut aller du fa grave de la contrebasse aux notes les plus aiguës du violon.
Aucune nuance ne lui est interdite! Et la suite pour violon et piano en trois mouvements qu’il interprète avec Chilly Gonzales est une pure merveille de composition, de finesse et de chatoiements. « Voici un morceau tout juste sorti du four », sourit Chilly Gonzales, « c’est une ‘world première’ ». Pizzicati de contrebasse, contrepoints élégants, voyage entre les matières sonores, séduisent l’assistance avant un Libertango ( Piazzolla) d’une liberté réjouissante. Le « Pianimal », ainsi qu’il se définit, entonne ensuite un slam déjanté et hypnotique, I never stop ( chanson emblématique extraite de son album Ivory Tower), frappant le sol et même le piano de sa « fucking pantoufle » dont le rythme doit être suivi par le « clap » de l’auditoire.
Yannick Hiwat se met au synthétiseur pour accompagner la folie qui s’empare de la scène, tandis que la salle entière debout continue de suivre la dans effrénée de la pantoufle.
Plus qu’un concert, une véritable performance partagée, hallucinée, intelligente, humoristique. Du bonheur pur!
Concert donné le vendredi 16 octobre au Grand Théâtre de Provence.
Et c’est ainsi que le spectacle vivant reste irremplaçable
