Il est des moments de lumière qui laissent une empreinte indélébile dans nos coeurs. Le récital d’Adam Laloum du 14 août 2026 sous la conque du parc de Florans à La Roque d’Anthéron fait indiscutablement partie de ceux-ci.
L’humeur du moment lui avait fait réviser son programme, et sans doute sa cohérence en fut plus forte: à la place d’une deuxième partie avec Impromptus de Schubert et Sonate de Prokofiev à la clé, Adam Laloum choisissait, après le romantisme de la Sonate n° 3 en fa mineur opus 5 de Brahms, de se consacrer après l’entracte à la Sonate pour piano n° 21 en si bémol majeur opus D. 960 de Schubert, développant par là la magie éveillée du début de la soirée.
Équilibres
Brahms avait à peine vingt ans lorsqu’il composa sa Sonate pour piano n° 3, terminant ainsi son cycle de trois sonates. Robert Schumann la qualifiera de « symphonie déguisée ». Tout y est équilibre et harmonie: les deux mouvements lents (le deuxième et le quatrième) se répondent a autour du pivot central qu’est le Scherzo. Le phrasé de cette œuvre de « jeunesse » est d’un élégante sobriété.
Rien ne prend le dessus entre le spirituel et l’esprit. L’auditoire est subjugué par la simplicité où parfois miroitent les accords arpégés d’une harpe. Chatoiements sublimes que l’Andante vient teinter de mystères nocturnes. En exergue à ce mouvement Brahms avait placé un tercet extrait des Junge Liebe (Amours de jeunesse) de Sternau : « Der Abend dämmert, das Mondlicht scheint/ Da sind zwei Herzen in Liebe vereint/ Und halten sich selig umfangen. ( Le soir tombe, la Lune brille / Là, deux cœurs amoureux sont unis / Et s’enlacent, bienheureux.). Chant de l’amour porté par le compositeur à Clara Schumann, si fine interprète et brillante conseillère?
L’Intermezzo (quatrième mouvement), noté « Rückblick » (Regard en arrière) semble répondre à cet Andante, se souvenant du mouvement lent mais cette fois sur le mode mineur, avec ses paliers descendants qui ouvrent un territoire d’ombres. Ces dernières sont effacées par l’enthousiasme et la gaieté du Finale qui emporte le public dans ses tournoiements.
La dernière sonate
Difficile de parler d’œuvres de la maturité même lorsqu’il s’agit de la dernière dans le cas de Franz Schubert. On ne peut s’empêcher de songer que sa Sonate pour piano n°21 en si bémol majeur D. 960, l’ultime, parfois désignée son « chant du cygne », est achevée fin septembre 1828 et son auteur meurt le 19 novembre de la même année à trente et un ans. Schubert est malade alors, mais, comme le souligne André Tubeuf dans son dictionnaire amoureux de la musique, elle est « sans un signe sur le papier ou dans la structure qui dénonce la hâte, que le temps presse; sans un pathos de plus qui parle de fatigue, urgence ou imminence. C’est comme s’il mourait guéri. Sa charité jusqu’au bout. »
Il écrit dans le même article « le molto moderato qui ouvre la Sonate en si bémol, la toute dernière, nous promène; quand il commence, ta-ta-ta-ta-ta-ta, je peux me croire déjà parti, c’est lui qui me rattrape; avec mon pas (mais pas mon pas se réglant sur lui), ça chante; le rythme se perd, puis le chemin aussi, je l’ai peut-être rebroussé: chemin qui est aussi clairière, éclairage qui est aussi estompe. Pourtant le revoici, le même, quelle monotonie!- et mon pas aussi: c’est moi qui suis autre, enchanté. On s’était embarqué sans le savoir, on voudrait ne pas revenir ».
Et c’est bien là que réside tout le charme de cette pièce, envoûtant d’un bout à l’autre, nous tenant en apesanteur, nous emportant dans ses orbes, sa luminosité contagieuse, sa délicatesse extrêmes sérénité qui contrebalance l’évocation de vagues sombres. Comment ne pas être séduit par ses surprises, ses mélancolies que la joie métamorphose, ses soleils brumeux, ses éclats irisés, son dépouillement, ses respirations, l’évidence naturelle de l’ensemble, sa poésie pure? Le jeu d’Adam Laloum s’efface avec intelligence devant la partition, la fait vivre sans rien ajouter. L’interprète est ici un passeur subtil qui ouvre les portes, permet de d’entendre les voix intérieures qui naissent au fil des mélodies. on touche à l’infini, bouleversé.
En bis, Adam Laloum prolonge les enchantements avec une intensité rare par la poésie de l’Andantino en la bémol majeur des Moments musicaux D.780 op. 84 de Schubert et son Impromptu D.899 n° 4 en la bémol majeur et referme le concert par l’Intermezzo en mi majeur des Fantaisies opus 116 IV de Brahms.
La conclusion classique du Festival est bien là (ensuite, il y aura les concerts des futurs grands musiciens, le jazz qui s’emparera des pièces de Bach et de Mozart), dans ces éblouissements!
Concert donné le 14 août 2026 au parc de Florans, dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron
Photographies de l’article © Franck Denis

