La Roque d’Anthéron collectionne les pianistes primés! Le 10 août, l’écrin de la célèbre conque accueillait le pianiste américain, Eric Lu, lauréat du 1er Prix du Concours de Leeds en 2018 et du 1er Prix du Concours Chopin de Varsovie 2025. Déjà, le BBC Music Magazine le définit comme le nouveau Radu Lupu! C’est dire l’impatience du public du festival de le découvrir!
Bien sûr, le programme présentait un important corpus dédié à Frédéric Chopin, mais le jeune pianiste débutait par deux auteurs qui lui sont aussi chers, Brahms et Schubert dont il a gravé déjà des enregistrements salués par la critique.
Échos chambristes
Avec son jeu très au fond des touches, puissant et aérien à la fois, Eric Lu débutait par Thèmes et Variations en ré mineur opus 18b que Johannes Brahms dédia à sa muse, la pianiste virtuose Clara Schumann, qui le créa sur scène. Cette pièce est un arrangement que le musicien composa à partir du deuxième mouvement de son premier sextuor à cordes, baptisé « Sextuor du printemps ». Ce mouvement noté Andante ma moderato tient du style populaire de la Folia, marche lente et un peu grave, des chansons populaires allemandes avec un soupçon de folklore hongrois. Le romantisme était alors « paneuropéen » et scellait dans ses œuvres l’espoir d’une union généreuse des peuples… La fraîcheur et le lyrisme de cette pièce trouvent une transcription qui a les allures de l’évidence sous les doigts d’Eric Lu. Définitivement, oui, on ne peut qu’aimer Brahms!
Le pianiste poursuivait, espérant ne pas être interrompu (mais comment en vouloir à ceux qui manifestent à des moments peu opportuns, certes, rompant la succession naturelle des mouvements, par des applaudissements nés de leur enthousiasme!), par trois Impromptus de Schubert. Eric Lu faisait le choix du corpus posthume D935 et sur les quatre pièces qui le constituent, laissait de côté le troisième morceau, célèbre, mais peu goûté par Schumann qui voyait dans leur succession « une sonate inavouée, avec allegro à deux thèmes, menuet et trio, variations, finale », (ainsi que le rapporte Guy Sacre qui préfère cependant « le titre plus suggestif d’Impromptus, (…) que le compositeur adopta pour ceux-ci » car « il exprime au mieux leur liberté, leur fantaisie « ).
Publiés dix ans après la mort du compositeur, ces trois Impromptus sont un sommet dans l’œuvre de Schubert, concentré de lyrisme, de douceur et d’éclats fulgurants. Schumann s’extasiant devant sa force expressive nota que c’était « comme si le musicien se penchant sir son passé », évoquant la nostalgie d’un monde heureux. Sur le frémissement arpégé de la main gauche la main droite dessine une mélodie ample, tricotant un tissage serré entre graves et aigus, puis un air délicatement ciselé évoque des paysages mélancoliques où semblent s’esquisser des pas de danse vaporeux. L’allant du quatrième Impromptu s’emporte en figures aux déploiements fantasques avant la fulgurante coda.
Une dernière Ballade…
La première partie du concert s’achevait sur l’exaltation de la Ballade n° 4 en fa mineur de Frédéric Chopin. Beauté, harmonie, fantaisie, se conjuguent en une écriture contrapuntique qui laisse entrevoir toute la complexité de l’âme de son compositeur.
Le temps s’arrête comme en apesanteur entre la douceur rafraîchissante d’une courte cadence, les vertiges d’arpèges où se métamorphose le monde. La respiration d’une pensée aux mille détours se pose sur les volutes sonores qui, irrésistibles s’emballent en une pyrotechnie fantasque. Les prouesses se poursuivent après l’entracte avec la Polonaise en si bémol majeur opus 71 de 1828: un esprit flamboyant épouse les acrobaties techniques virtuoses. L’évocation du pays natal est aussi celle de la danse, jamais descriptive, toujours dans la suggestion, dans l’émotion, la délicatesse des souvenirs, des mots que l’on ramène avec soi, sonorités chères qui sont prétexte à une certaine nostalgie où la joie domine.
Lui répond celle, ardente de la Sonate n° 3 en si mineur où tout semble disposé à chanter et nous enchanter. Le piano nous enveloppe de ses spirales éblouies, sa vélocité scintillante, ses passages aériens, sa poésie subtile. l’ensorcellement s’achève en une cavalcade effrénée.
À son auditoire sous le charme, le jeune pianiste offrait en bis la sublime Rêverie des Scènes d’enfants de Schumann et la Goutte d’eau si poignante et sereine du Prélude en ré bémol majeur (op. 28 n° 15) de Chopin… Comment s’en lasser?
Concert donné au parc de Florans dans le cadre du Festival de piano de La Roque d’Anthéron le 10 août 2026
Photographies de l’article © Franck Denis
Comme il n’a pas été donné en concert, voici l’Impromptu n° 3!

