Le « récital pour quatre musiciens », selon la dénomination choisie par son compositeur, Hans Werner Henze, El Cimarrón retrace en quinze tableaux la vie du dernier esclave de Cuba, Esteban Montejo, relatée par Miguel Barnet.

C’est par hasard, en lisant dans le journal un article consacré aux Cubains de plus d’un siècle que l’écrivain et ethnologue cubain, Miguel Barnet, découvre l’existence du « dernier cimarrón (esclave fugitif) de Cuba, afrodescendant de 104 ans », fils de captifs déportés sur cette île des Antilles au milieu du XIXème siècle, Esteban Montejo. 

Trois années d’entretiens et d’écriture aboutiront en 1966 au livre Esclave à Cuba : biographie d’un « cimarrón » du colonialisme à l’indépendance ». Outre l’intérêt évident du témoignage, il s’agit d’une « approche de nos racines dans un esprit anticolonial, qu’il a rédigé dans un style familier, sans pour autant renoncer à la beauté formelle » selon la poétesse, critique et essayiste cubaine Nancy Morejón que Miguel Barnet avait présentée à Esteban Montejo. « Il avait 110 ans, se rappelle-t-elle, il était couché. Et il nous a dit : « une machette me suffit », faisant référence à sa vie de soldat, de coupeur de cannes et de fugitif dans les forêts d’altitude ». 

El Cimarrón / Festival d'Aix 2026 © Jean-Louis Fernandez

Pour l’étudiant en sociologie à l’Université de La Havane qu’était Miguel Barnet dans les années 1960, trouver encore un esclave cimarrón qui avait connu l’époque coloniale espagnole, avait traversé les guerres d’indépendance et l’intervention des États-Unis en 1898 et la révolution de Fidel Castro, tenait du miracle et offrait un témoignage exceptionnel sur toute cette période. (Esteban Montejo est né le 26 décembre (d’où son prénom, ce jour étant celui de la Saint Esteban) 1860 et mort le 10 février 1973). 

Le livre rencontra un vif succès, fut traduit au moins en 64 langues et suscita l’intérêt du compositeur Hans Werner Henze (1926-2012) dont on célèbre cette année les cent ans de sa naissance.

Engagé à l’extrême-gauche dans les années 1960-1970, Hans Werner Henze recherche alors des formes d’expression correspondant à ses convictions politiques et musicales. 

El Cimarrón / Festival d'Aix 2026 © Jean-Louis Fernandez

Il fera deux séjours à Cuba au cours desquels il composa sa Symphonie n° 6 et El Cimarrón tiré de l’ouvrage de Barnet et rencontrera même Esteban Montejo alors que ce dernier avait déjà plus de cent ans. Le militantisme du musicien s’accordait alors à ce récit. On raconte même que lorsqu’il ne composait pas il aidait à récolter la canne à sucre. Bref, ce qui sera transcrit dans sa musique fut vécu intimement. 

C’est à son collaborateur habituel, l’écrivain, poète, essayiste, Hans-Magnus Enzensberger qu’il confia le livret d’El Cimarrón (une autre œuvre cubaine réclama les talents d’écriture de l’auteur, son opéra La Cubana).
Naîtront quinze épisodes où témoignage et épopée se marient. Barbarie du travail dans les plantations, leurres de la religion, sentiment fort d’une nature protectrice et quasi magique, amertume des révolutions et remuements de l’histoire lorsque l’adéquation entre les aspirations des peuples et la réalité se révèle illusoire, ton du vaudeville pour narrer les aventures féminines, tout est rendu par des paysages sonores construits au cordeau.  

El Cimarrón / Festival d'Aix 2026 © Jean-Louis Fernandez

Foin des « deux ridicules octaves occidentales » ! La voix du rôle-titre devient un instrument aux fantastiques possibilités, allant du Sprechgesang au cri, au falsetto, abordant des écarts vertigineux, percussif, modulé, en une luxuriance folle de sons et de contrastes. 

Daniel Shao (flûtes), Jean-Marc Zvellenreuther (guitare), Minh-Tām Nguyen (percussions) sont partie intégrante du jeu d’acteur dévolu au baryton Iván García qui remplaçait au pied levé Eric Greene. Du coup, la version aixoise prévue en anglais fut donnée en espagnol (langue dans laquelle Iván García connaissait parfaitement le rôle). Impossible lorsque l’on n’a pas vu d’autres versions d’imaginer ce récital à quatre autrement qu’en espagnol, tant la cohérence entre le propos et la langue est forte : l’action se passe à Cuba, racontée par un Cubain qui se révoltera aussi contre la fausseté des Yankees !

El Cimarrón / Festival d'Aix 2026 © Jean-Louis Fernandez

Pas une faille dans ce théâtre ! La tension dramatique tient l’auditoire de bout en bout dans une scénographie (Rosie Elnile) dépouillée et une mise en scène d’une brillante efficacité (Elayce Ismail) façonnée par les lumières d’Azusa Ono.
La liberté rêvée, conquise, sans cesse remise en question se voit intégrée à l’écriture de ce théâtre musical qui laisse aux interprètes le soin de décider des tempos et des rythmes. Cela en fait un objet hors de toute classification, superbement interprété. El Cimarrón, Iván García, joue, danse, incarne physiquement les tensions et les orages, les rires et les bonheurs, les fuites et les retours…  Performeur génial il termine par une invitation à la lutte et à la vie de ceux qui restent debout : « No quiero morirme. ¡Estaré aquí! Por todas las batallas que vengan. » (Je ne veux pas mourir. Je serai là! Pour toutes les batailles à venir).
Une pépite!

El Cimarrón a été joué du 17 au 20 juillet 2026 au théâtre du Jeu de Paume dans le cadre du Festival d’Aix

Photographies : EL CIMARRÓN de Hans Werner Henze, nouvelle production du Festival d’Aix-en-Provence/ Mise en scène : Elayce Ismail / Festival d’Aix-en-Provence 2026 © Jean-Louis Fernandez