Le CD Chausson Poème Concert paru chez Érato ce printemps est émouvant à plus d’un titre. D’abord, il permet d’entendre à nouveau le piano si fin et élégant du regretté Nicholas Angelich, il est un témoignage vibrant de la joie des concerts qui ont suivi les enfermements liés à la pandémie de 2020, vécus comme un renouveau vivifiant, et s’attache à un compositeur trop peu joué et enregistré, Ernest Chausson.

Le subtil violoniste Renaud Capuçon a su réunir ici deux œuvres majeures du compositeur, son Concert opus 21 et son chef d’œuvre, le Poème pour violon et orchestre opus 25. 

Un concert d’anthologie

Composé entre 1889 et 1891 (ne travaillant pas sur commande, Ernest Chausson avait le bonheur de pouvoir prendre son temps), le Concert opus 21 est une pièce à part dans le répertoire de la musique de chambre. Écrit pour piano et violon solo avec quatuor à cordes, il n’est pas cependant baptisé sextuor, mais a quelque chose du double concerto où les deux solistes rivalisent avec l’orchestre, même si très souvent les six complices sont traités avec égalité. Il sera créé en 1892 par son dédicataire, le violoniste Eugène Ysaÿe qui créera aussi son Poème en 1896.


Les trois premières notes (ré, la, mi) au piano avec leurs accords en octave lancées ff donnent le ton du premier mouvement, Décidé, du Concert opus 21. Elles vont être reprises en motif récurent par le violoncelle et l’alto puis par l’ensemble des instruments (Pierre Colombat, Gabriel Le Magadure, violons, Marie Chilemme, alto, Raphaël Merlin, violoncelle, composant le Quatuor Ébène). Le climat s’orchestre entre mystères et contrastes, variations sur le thème, longues phrases poétiques, lyrisme du violon de Renaud Capuçon, ondes arpégées du piano, chromatismes… La courte Sicilienne séduit par une grâce folle, colorée, ondoyante, vivante. Le compositeur Vincent d’Indy, ami d’Ernest Chausson la décrivit comme « les jardins où fleurissent les charmantes fantaisies d’un Gabriel Fauré ».

Le mouvement lent, Grave, en fait ressortir toute la méditative légèreté par sa densité et ses envols mélancoliques. Le dernier mouvement, Très animé, « résume » les thèmes précédents et s’enivre d’un tournoiement virtuose. La finesse d’exécution, l’expressivité, le brillant, le jeu limpide du Quatuor Ébène et des deux solistes, Renaud Capuçon et Nicholas Angelich font de cette version un enregistrement de référence. 

Poétique de l’amitié

Ce disque est le symbole d’une amitié forte entre les deux virtuoses, Renaud Capuçon et Nicholas Angelich. Poème est une œuvre qui marque l’amitié qui liait Ernest Chausson et Ysaÿe. Elle fut sans doute réclamée par ce dernier au compositeur qui lui écrivit en juillet 1893 : « Je travaille en ce moment au Roi Arthus : il est impossible que je tarde plus longtemps à terminer ce drame, commencé depuis plusieurs années. Je ne vois donc guère le moyen de penser à un concerto, qui est une bien grosse chose, difficile en diable et si délicate à écrire. Mais… un morceau seul pour « violon et orchestre », cela devient plus possible. J’y ai songé : ce serait un morceau d’une forme très libre, avec de nombreux passages où le violon jouerait seul ». Sans cesse reportée, elle sera finalement inspirée par la nouvelle d’Ivan Tourgueniev, Chant de l’amour triomphant (titre qu’il inscrit au début de son œuvre).

Certes, la pièce ne cherche pas à retracer les étapes de la nouvelle (ensorcèlement par un violon et les airs qu’il joue), mais en garde le caractère onirique et mystérieux, avec des passages au violon seul, capitaux et entêtants comme les élans passionnés malgré eux des protagonistes, envoûtés par les méandres des mélopées que joue le violon indien de l’histoire : « Ce violon ressemblait assez à ceux d’aujourd’hui ; seulement, il avait trois cordes au lieu de quatre, et la table en était recouverte d’une peau de serpent bleuâtre. L’archet, fait d’un jonc très fin, avait la forme d’un demi-cercle, et tout au bout étincelait un diamant taillé en pointe. (…) Le son des cordes métalliques était faible et plaintif. Mais quand Muzio entonna son dernier air, le même son devint tout à coup plus fort et se mit à vibrer avec éclat. 

Une mélodie passionnée jaillit sous l’archet, conduit avec une ampleur magistrale. Elle ondulait lentement, pareille au serpent dont la peau recouvrait la table du violon. Et d’un tel feu, d’une joie si triomphante brûlait, brillait cette mélodie, que Fabio et Valeria sentirent leurs cœurs se serrer et que des larmes leur vinrent aux yeux, tandis que Muzio, la tête penchée et appuyée avec force contre son violon, les joues pâles, les sourcils réunis en un seul trait, semblait encore plus concentré et plus grave que de coutume, et le diamant au bout de l’archet jetait, allant et venant, des étincelles lumineuses, comme si lui-même avait été allumé par le feu de cette merveilleuse mélodie. »
Bref, à la fin de l’enchantement, sombre et fantastique, le peintre Fabio retrouve sa sérénité ainsi que son épouse, Valeria, et achève de peindre le portrait de Sainte Cécile (patronne des musiciens…).
Le violon de Renaud Capuçon n’a pas besoin de pointe de diamant pour déployer les amples crescendos qui sont autant de manifestations du caractère exalté de ce Poème que le Brussels Philharmonic dirigé avec élégance par Stéphane Denève, interprète avec une verve inspirée.
Poésie pure !

Chausson, Poème, Concert, Renaud Capuçon/ Nicholas Angelich/ Quatuor Ébène / Stéphane Denève / Brussels Philharmonic,  Erato