Petite grimace des quelques adultes de la représentation du jeudi après-midi : la salle du Jeu de Paume est emplie d’enfants des écoles primaires d’Aix-en-Provence. Le niveau sonore est élevé. Le plaisir de la représentation semble bien compromis. Les regards échangés de part et d’autre des balcons sont sans équivoque : Thélonius et Lola de Serge Kribus, mis en scène par Agnès Régolo s’apprête à un exercice de haute voltige !
Miracle de la scène, de l’excellence des acteurs, du texte, de l’efficacité de la scénographie, toute simple avec ses immeubles construits en caisses de transport, de la musique qui vient cueillir les rythmes scandés par les mains juvéniles : Ligia Arenda Martinez qui interprète Lola entre sur le plateau, s’arrête devant l’assistance, la regarde avec une empathie non feinte, lumineuse. C’est gagné! Rien ne s’oppose à la convention théâtrale qui unit dans le même propos acteurs et public : la jeune femme affirme qu’elle s’appelle Lola, qu’elle a onze ans et demi. Les spectateurs décident d’y croire et se laissent emporter par le récit.
Tout commence comme dans un conte, par la transgression de l’interdit qui vient modifier le cheminement du protagoniste. Lola se promène dans la rue, seule, alors qu’elle a affirmé à sa mère qu’elle se rendant chez sa tante pour faire ses devoirs.
Un chant modifie son parcours, c’est celui d’un chien des rues, (Antoine Laudet).
À ses applaudissements, le chien se cache, refuse d’abord de lui adresser la parole. Comme l’expliquait Antoine de Saint-Exupéry dans Le Petit Prince, il faut le temps de s’apprivoiser… temps court bien sûr, on est au théâtre. Thélonius (clin d’œil à Th. Monk ?), c’est le nom du chien, est musicien.
Les deux nouveaux amis dansent, chantent (dans les enthousiasmantes compositions du violoncelliste Guillaume Saurel).
Lola veut absolument l’aider à devenir célèbre.
Les conversations des deux personnages musent entre les mots, leurs jeux, leurs correspondances. Parler « chien », « chat », français, aller d’une langue à l’autre dépendent finalement de la qualité d’écoute, et leur compréhension tient de la bonne volonté de chacun dans cette espiègle «grammaire du poil ». Lola s’étonne de la facilité de ces apprentissages dans une sorte de mise en doute de la réalité du conte. Elle est une petite fille, discute avec un chien qui chante et philosophe. Invraisemblable, certes, mais l’imaginaire de l’enfance ne se soucie guère de telles incohérences, privilégiant la logique imparable des cœurs et de l’humanité.
Cette humanité est mise à l’épreuve :
une nouvelle loi vient de passer, interdisant la circulation des chiens sans collier et exigeant leur expulsion.
Alors que la petite fille percevait les autres comme ses égaux, la voici scandalisée par le sort qui attend son compagnon à quatre pattes et elle s’embarque avec lui dans un road-movie épique qui les mène du quai où ils se sont rencontrés, à une station-service, un camion, à Ostende enfin sur la côte belge, port plus aisé pour le départ vers l’Angleterre que Calais. Le décor qu’ils remodèlent au fur et à mesure du déroulement de l’action figure avec efficacité les lieux. Là encore, la metteuse en scène fait confiance au public à ce jeu des illusions qui participe tant à l’intérêt porté aux propos.
Pour le public adulte la question si tristement actuelle des migrants et des sans-papiers est évidente. Pour les enfants, il s’agit d’abord de réveiller un sentiment de justice, d’accueil, depuis la musique, cette langue sans frontières que pratiquent les deux amis, à leur coexistence amicale, riche de découvertes et d’affirmation de soi.
La fantaisie rend compte avec acuité du réel et se défend bien d’imposer une morale. Celle du cœur en est évidente et cela suffit. « La réponse est le malheur de la question » sourira Thélonius. Agnès Régolo dans son livret de présentation cite Serge Kribus : « le théâtre et les histoires que nous racontons ne sauvent pas le monde. Elles n’apportent même aucune solution et je ne crois pas qu’elles soient faites pour ça. Mais elles nous permettent l’essentiel : échapper à la solitude, à l’isolement, à la honte parfois. Elles nous permettent de nommer les évènements vécus. Elles nous permettent d’échanger, partager nos expériences. Par ce partage, elles nous accompagnent, nous aident à avoir envie de continuer et, parfois, nous ouvrent l’accès à l’idée du choix ».
Bien sûr, la fin est emplie d’optimisme et d’espoir et la danse enivrante de Lola est une ode à l’amitié et à la vie.
La rencontre avec le public sera, elle aussi, subtilement orchestrée. Avant toute question, les enfants seront invités à compléter un début de phrase, sur le modèle de la dernière chanson : « qu’est-ce que vous souhaitez à votre meilleur ami ? ».
Les réponses fusent, originales parfois, tendres, drôles, gourmandes, généreuses. On se demande ce qui se passe en coulisse, quels sont les effets du trac, quelle est la durée des répétitions, ce que cela fait d’être un personnage. Les deux acteurs revenus à « la normale », si l’on excepte le nez toujours grimé de noir d’Antoine Laudet, répondent avec finesse, sincérité, rappellent dans des anecdotes les origines de certains mots du théâtre (les coulisses, issues du verbe « coulisser » qui rappelle que les décors et rideaux délimitant l’espace scénique étaient placés sur des rails ou des tringles).
Si les explications ramènent à du concret, elles n’enlèvent rien à la magie du théâtre qui peut faire dialoguer humains et animaux, évoquer les lieux immenses, des paysages avec trois fois rien, voire, rien du tout. S’esquisse alors une ébauche de différenciation entre théâtre et cinéma. Mais c’est une autre histoire. Ici, la salle du Jeu de Paume a été sous le charme d’une écriture, d’un jeu, d’une mise en scène, d’un espace mouvant, d’un esprit aussi facétieux que profond. Le théâtre reste bien le lieu de tous les enchantements…
Spectacle vu le jeudi 30 avril 2026 au théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence
Le fait de ne pas avoir de collier renvoie aussi au monde de la littérature : Chiens perdus sans collier de Gilbert Cesbron, paru en 1954 ou encore à la fable de La Fontaine:
LE LOUP ET LE CHIEN
Un Loup n’avait que les os et la peau ;
Tant les Chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli (1), qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers.
Mais il fallait livrer bataille
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.
Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres (2), haires (3), et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? Rien d’assuré, point de franche lippée (4).
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi ; vous aurez un bien meilleur destin.
Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants (5) ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons (6) :
Os de poulets, os de pigeons,
……..Sans parler de mainte caresse.
Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :
Qu’est-ce là ? lui dit-il. Rien. Quoi ? rien ? Peu de chose.
Mais encor ? Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu’importe ?
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.
Cette leçon d’indépendance a pourtant été désapprouvée par Jean-Jacques Rousseau dans « l’Emile » . Il écrit :
« Dans la fable du loup maigre et du chien gras, au lieu d’une leçon de modération qu’on prétend lui donner, il en prend une de licence. Je n’oublierai jamais d’avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu’on avait désolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs ; on la sut enfin. La pauvre enfant s’ennuyait d’être à la chaîne, elle se sentait le cou pelé ; elle pleurait de n’être pas loup. »
Manque d’humour de la part de Jean-Jacques Rousseau???


