Plateau de rêve pour l’avant-dernier concert du Festival de Pâques qui réunissait les trois géants que sont Martha Argerich, Renaud Capuçon et Lahav Shani !
Les trois musiciens, rejoints par cinq solistes des Münchner Philharmoniker, firent la démonstration que même les partitions les plus connues peuvent prendre une dimension particulière lorsqu’elles sont jouées par des instrumentistes d’exception.
En ouverture, Lahav Shani au piano et Renaud Capuçon au violon s’attachaient à la Sonate pour piano et violon n° 18 KV 301 de Mozart, l’une de ses sept sonates dites « palatines » car dédiés à la Princesse Palatine en 1778. Mozart en pianiste mais aussi violoniste accompli, établit pour la première fois un réel équilibre entre les deux instruments et sut en marier les timbres avec bonheur. Les deux instruments s’accompagnent tour à tour et avec une légèreté espiègle se répondent, s’amusent sur un brin de comptine enfantine, sonnent parfois comme une entrée d’opéra.
Festival de Pâques 2026,Renaud Capuçon, Lahav Shani © Caroline Doutre
Certains suggèrent que la série des premières « palatines » coïnciderait avec la naissance de l’amour passionné que Mozart éprouvait alors pour Aloysia Weber vers 1777. Il aurait même exprimé le désir d’épouser la jeune femme qui le dédaigna et lui préféra un acteur et peintre amateur, Joseph Lange qu’elle épousa en 1780 (elle s’en sépara quinze ans plus tard). Mozart quant à lui se rabattit sur sa sœur, Constance et convola avec elle en 1782. Aucun nuage en tout cas n’assombrit alors les compositions enjouées du jeune musicien !
Attendue, bien évidemment avec impatience, Martha Argerich entrait en scène pour la partager avec son complice Renaud Capuçon dans la Sonate pour violon et piano CD148 que Claude Debussy alors gravement malade (on est en 1917 et il meurt en 1918) souhaitait inscrire dans la lignée de Couperin et de Rameau, par la fantaisie et la clarté de l’expression. Il aura la force de créer l’œuvre avec le violoniste Gaston Poulet lors de son dernier concert public. Il écrivit à propos de cette pièce au violoniste : « J’ai enfin terminé la Sonate pour violon et piano… Par une contradiction bien humaine, elle est pleine d’un joyeux tumulte. Défiez-vous à l’avenir des œuvres qui paraissent planer en plein ciel, souvent elles ont croupi dans les ténèbres d’un cerveau morose. Tel le final de cette même sonate, qui passe par les plus curieuses déformations pour aboutir au jeu simple d’une idée qui tourne sur elle-même comme le serpent qui se mord la queue !».
Festival de Pâques 2026 Renaud Capuçon, Martha Argerich © Caroline Doutre
Il complètera son propos en lui écrivant un peu plus tard : « Vous qui savez lire entre les portées, vous y verrez les traces de ce Démon de la Perversité qui nous pousse à choisir justement l’idée qu’il fallait laisser… Cette sonate est intéressante à un point de vue documentaire, et comme un exemple de ce qu’un homme malade peut écrire pendant une guerre ». L’écriture de cette sonate séduit par sa capacité à dessiner des paysages, des perspectives, croisant les motifs, les rythmes, les tempi, avec une élégance sobre. Les deux interprètes vont au-delà des mots et nous livrent un temps suspendu d’une sublime intensité.
Refermant la première partie du concert l’Andante et variations pour deux pianos, deux violoncelles et cor de Schumann rassemblait sur scène Martha Argerich, Lahav Shani, Marcel Johannes Kits, Floris Mijnders (violoncelles) et Matias Piñeira (cor). La réunion de ces instruments en musique de chambre est rare. On est touché par les sonorités, les phrasés, les interventions du cor qui éclairent l’impression nocturne produite par la conversation des violoncelles et les duos en réponds des pianos. On est proche d’une forme impressionniste, étonnante et émouvante.
Festival de Pâques 2026 GTP 11 avril © Caroline Doutre

La seconde partie du concert permettait d’écouter avec ravissement l’œuvre de musique de chambre sans doute la plus connue de Schumann, son Quintette pour piano en mi bémol majeur opus 44. Souveraine, Martha Argerich dirige (comme pour les morceaux précédents) de son piano les violons de Renaud Capuçon et Alexandre Möck, l’alto de Jano Lisboa et le violoncelle de Floris Mijnders. La légende veut que le musicien l’aurait composée en sept jours. On est ici aux frontières de la musique de chambre, l’œuvre flirte avec le concerto pour piano ou la symphonie par son ampleur, le croisement des instruments, la circulation des phrases, l’élan brillant des motifs. Comment ne pas tomber amoureux du Scherzo basé sur de simples gammes et pourtant, quelle vivacité ! Les instrumentistes servent cette pièce avec un talent fou. On se demande comment l’immense plateau du GTP peut contenir un grand orchestre tant il est déjà empli par les cinq musiciens. Irrésistible tout simplement !

Concert donné le 11 avril 2026 au Grand Théâtre de Provence dans le cadre du Festival de Pâques.

Photographies de l’article © Caroline Doutre

Festival de Pâques 2026 GTP 11 avril © Caroline Doutre