Le festival de Pâques sait inviter des instruments qui ne sont pas toujours familiers de l’orchestre et pourtant… La guitare de Raphaël Feuillâtre est venue enchanter la salle Campra au Conservatoire Darius Milhaud.
Le jeune et brillant instrumentiste connaît déjà une carrière éblouissante, collectionnant les grands prix internationaux (premier prix de la Guitar Foundation of America, Révélation classique de l’ADAMI, sans compter les premiers prix prestigieux en Espagne, en Tchéquie, au Portugal, en France…) et signant une exclusivité avec Deutsche Grammophon dès 2022.
Le titre du programme du concert, De Bach à Piazzolla, soulignait l’infinie capacité de la guitare à arpenter les différents répertoires et permettait d’aborder une partie de la discographie déjà bien fournie du guitariste.
En ouverture, c’est la douceur élégante des Barricades mystérieuses de Couperin dans un arrangement du guitariste Antoine Fougeray qui offrait à l’auditoire une avant-goût de la finesse élégante de ce grand guitariste : articulation déliée, phrasés délicats, sensibilité, impeccable technique qui sait se faire oublier dans les volutes mélodiques, travail en épure velouté… sans pause cette pièce s’enchaînait à un extrait de la Médée de Jacques Duphly, très allant en une narration vive et passionnée. Puis, dans un arrangement de Judicaël Perroy, le Concerto en ré majeur (d’après Vivaldi) de Jean-Sébastien Bach (quelle mise en abîme des transcriptions !) déployait ses accords avec une allégresse irrésistible.
On changeait de continent et d’époque pour le chef-d’œuvre du compositeur paraguayen Barrios Mangoré, écrit pour la guitare, La Catedral (1921) en glissant un clin d’œil à la pièce précédente : la musique de Mangoré s’inspire des sons de la cathédrale de Montevideo et de l’œuvre de Bach. Arpèges méditatifs sur lesquels les notes tombent en gouttes de pluie, cloches qui résonnent, la vie s’orchestre peu à peu, gagne les voûtes de l’édifice, emplit de son alchimie tout l’espace en un mouvement virtuose.
Dernier morceau composé par Astor Piazzolla dans son cycle Las Cuatros Estaciones Porteñas (Les Quatre Saisons de Buenos Aires) pour violon, piano, guitare électrique, contrebasse et bandonéon, Inverno porteña (Hiver à Buenos Aires) arrangé par Sérgio Assad, déclinait la variété de ses tempi, songes de tango, fulgurances, rêveries, enserrés dans le jeu subtil de Raphaël Feuillâtre. La Suite populaire brésilienne d’Heitor Villa-Lobos rappelait combien les musiques populaires comme le choro, né dans les faubourgs de Rio De Janeiro peuvent être complexes et effacent par leur verve et leur inventivité les frontières qui sont censées les séparer des musiques dites savantes.
Les divers types de choro y sont représentés, rappelant combien les musiques voyagent : entraînent à leur suite Mazurkas, valses, Schottisch, Gavotte, sans compter le « Chorinho », « le petit Choro ». (Le Choro est né du triple héritage brésilien, c’est-à-dire, africain, autochtone et européen, Villa-Lobos le présentait comme « l’âme du peuple brésilien »).
L’apport des musiques populaires était encore souligné par l’interprétation de Deux chants populaires catalans de Miguel Llobet Solès, El noi de la mare et Cançó del lladre, que Raphaël Feuillâtre liait à son arrangement de la dernière des 12 piezas caracteristicas d’Isaac Albéniz, Torre Bermeja, serenata. Le brillant et la mélancolie se jouent des six cordes de la guitare, s’ornementent, rêvent, s’étirent, se dévident en cascades perlées avant un dernier morceau de Solès, La Folia, Variations sur un thème de Sor, tout juste éblouissant. Le guitariste s’amuse même à jouer de sa seule main gauche sur le manche de la guitare, due au luthier australien Greg Smallman, à l’instar de ce que faisait parfois Manitas de Plata en concert.
En bis, Raphaël Feuillâtre, lui aussi « aux mains d’argent », rendait hommage à l’un de ses maîtres, Roland Dyens, en interprétant deux de ses compositions, Foco et Clown down. Somptueux !
Concert donné au Conservatoire Darius Milhaud le 7 avril 2026 dans le cadre du Festival de Pâques
Photographies de l’article: Raphaël Feuillâtre, guitare. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 07/04/2026. Photo Caroline Doutre / Festival de Pâques

